La frontière ou l'invention des relations internationales

Par Karoline Postel-Vinay
Comment citer cet article
Karoline Postel-Vinay, "La frontière ou l'invention des relations internationales", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 05/12/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/la-frontiere-ou-linvention-des-relations-internationales

La frontière est une notion que l'on retrouve dans l'ensemble des sciences sociales et humaines, voire dans toutes les sciences. Chaque discipline en propose une définition, qui renvoie naturellement aux réflexions qui lui sont propres, sans être pour autant imperméable aux apports des autres champs de la connaissance. Par exemple, la science politique, pour aborder la notion de frontière, emprunte à la sociologie, laquelle peut s'inspirer de la philosophie ou de la physique, et réciproquement. Cette notion, qui est donc au coeur de la production du savoir, prend un sens singulier dans le contexte des relations internationales. Car la frontière et, plus concrètement, les frontières, en constituent de fait la dynamique fondatrice. Si l'on considère en effet que les relations internationales sont essentiellement l'ensemble des rapports entre nations – que celles-ci soient ou non des États-nations –, alors c'est bien l'inter, la ligne de séparation et de rapprochement, ou la ligne de « partage » au sens complet du terme (la division et la mise en commun), et donc la frontière, qui explique et justifie cette catégorie d'échanges.
 
Il n'y a pas de définition universelle, a-historique, de la frontière internationale. Comme l'a notamment montré le géographe Michel Foucher, le statut et le fonctionnement des frontières ont considérablement varié selon les époques et les lieux de la planète (Foucher, 1991). La frontière contemporaine, telle qu'elle sous-tend aujourd'hui la définition des relations internationales, a fini par s'imposer au monde entier vers la deuxième moitié du XIXe siècle, en même temps que s'établissait un système international unifié à l'échelle planétaire. Cette universalisation, à défaut d'universalité intrinsèque, de la frontière internationale est l'aboutissement d'un long processus historique, fait d'innombrables négociations locales et régionales et, par ailleurs, sous-tendu par un rapport de forces de plus en plus marqué des plus puissantes nations européennes sur le reste du monde, culminant à la fin du XIXe siècle. C’est en gardant à l'esprit cette historicité de la notion de frontière, que l’on pourra mieux comprendre les différences de perspectives et d'interprétations qui persistent aujourd'hui quant à la signification des frontières dans la politique mondiale.
 
On sait, et cela a été maintes fois souligné, souvent à la lumière crue de conflits meurtriers, combien l'héritage du tracé des frontières internationales par la colonisation européenne, particulièrement en Afrique, est resté problématique. Par ailleurs, le sens même que l'on donne au rôle des frontières dans la vie internationale continue de varier sensiblement selon les trajectoires historiques des uns et des autres. L'expérience européenne à cet égard est fortement singulière. Source de droit et de régulation, source de conflit, voire de destruction abyssale, la frontière internationale en Europe a fini par prendre une nouvelle signification : celle d'un objet sublimé, dont la sublimation a éclairé la construction européenne après 1945, et qui n'a pas vraiment d'équivalent ailleurs. Hors d'Europe, le vécu de la frontière, en tant que marqueur physique de la souveraineté, est très différent, pour une raison première aussi profonde qu'évidente. La souveraineté comme principe d'organisation des relations internationales est une notion inventée par les Européens, puis exportée par ces derniers à travers le monde. Cette division historique des rôles, entre exportateurs et importateurs du principe hérité des traités de Westphalie, le principe de souveraineté et ses attributs fondamentaux, dont la frontière nationale/internationale -, s'est traduite de manière durable dans la manière dont Européens et non-Européens appréhendent la valeur politique de la frontière.



La mondialisation des problèmes dans des domaines très divers, de la démographie à la monnaie en passant par le climat, s'impose de façon quasi systématique à l'ensemble des pays de la planète. De là découle une volonté, plus ou moins harmonieuse, de coopération globale qui n'abolit en rien la réalité de la frontière internationale mais qui oblige à une redéfinition constante de sa raison d'être. Or c'est précisément à travers cette nécessité de trouver une formulation collective a minima de la signification normative de la frontière, qu'apparaissent les différences, si ce n'est les divergences, de trajectoires à ce sujet. Par une sorte d'effet de symétrie, alors que la guerre froide avait cristallisé les lignes de partage entre nations, la « chute du Mur » est devenue la grille dominante de lecture de la vie internationale, se déclinant sur le thème de la disparition de « tous les murs », et engendrant la croyance, optimiste ou pessimiste, en un monde désormais sans frontières. Avec la fin de la période post-guerre froide, ressurgissent non seulement les aspérités des frontières, mais aussi le poids des héritages nationaux et continentaux dans les débats sur les périmètres de la souveraineté, débats par ailleurs indispensables à la mise en place d'une gouvernance globale.