La frontière ou l'invention des relations internationales

Par Karoline Postel-Vinay
Comment citer cet article
Karoline Postel-Vinay, "La frontière ou l'invention des relations internationales", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 14/12/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/la-frontiere-ou-linvention-des-relations-internationales

Le recensement de la population effectué par le gouvernement fédéral des États-Unis en 1890 annonça la fin de la « frontière »: la densité d'habitants sur l'ensemble du territoire étant devenue suffisante pour considérer que le défrichement de celui-ci fût achevé. Pour l'historien Frederick Jackson Turner, auteur de la célèbre « thèse de la frontière » (Frontier Thesis, 1893), celle-ci avait constitué l'horizon du développement démocratique de la société américaine, laquelle devait alors entrer dans une nouvelle ère. Quelques décennies auparavant, la Russie tsariste avait elle aussi fermé sa « frontière » en établissant en 1860 l'avant-poste de Vladivostok, qui devint officiellement ville de l'empire en 1880. À bien des égards, les dernières décennies du XIXe siècle furent celles de la recherche d'une finitude de l'espace terrestre, pour les Américains, les Russes mais aussi les Européens. Les conquêtes coloniales européennes connurent une phase d'expansion radicale, en quelque sorte ultime, poussant la domination territoriale jusque dans les dernières limites des continents. La volonté de borner l'espace terrestre s'exprima aussi dans les grandes expéditions aux extrémités du globe : celles de l'Américain Robert Peary vers l'Arctique, dans les années 1880, qui atteignit le pôle Nord en 1909, ou celles du Norvégien Roald Amundsen vers l'Antarctique, dans les années 1890, qui finit par rejoindre le pôle Sud en 1911.

Comme l'a suggéré l'historien Stephen Kern ce déploiement pourrait être qualifié de « fin de l'espace vide » (Kern, 1983). Cependant, ce vide étant en réalité « rempli », habité par des populations autochtones, on peut aussi y voir la manifestation d'un mouvement plus général de la part de quelques nations pour organiser la vie humaine à l'échelle de la planète entière. C'est en effet à cette époque que les Européens entreprirent de réguler les relations entre pays non plus dans le cadre de leur seul continent – comme ce fut le cas pour la Paix de Westphalie ou encore pour le congrès de Vienne de 1815 – mais dans celui d'une scène mondiale, au sens le plus littéral et exhaustif possible. Le système international devait inclure toutes les nations souveraines connues du globe terrestre. La « frontière » de l'ordre mondial devait être fermée. Les premières organisations internationales dites « universelles », d'envergure planétaire, furent établies, à l'initiative des Européens, durant la seconde moitié du XIXe siècle. Les fondements de nombreuses instances de la gouvernance globale contemporaine furent alors posés, à l'instar des grandes conférences sanitaires organisées dans les capitales européennes, qui débouchèrent sur la création de l'Office international d'hygiène publique, ancêtre de l'Organisation mondiale de la santé. De même, la diplomatie européenne se livra à un exercice inédit, fondé sur une vision de paix planétaire, en tentant de produire un instrument de régulation des conflits valide au-delà des confins de l'Europe : ce fut la convention de La Haye de 1899, où furent conviés les chefs d'États d'Europe, d'Amérique et d'Asie, et qui décida de la création de la Cour permanente d'arbitrage.
 
Les puissances européennes inaugurèrent donc un système international pour un espace mondial fini, dont les contours étaient précisément ceux du globe terrestre. Ce monde borné fut lui-même découpé en unités territoriales dessinées en fonction d'un principe de souveraineté politique supposé devenu universel. Cependant, vue de l'extérieur de l'Europe, une telle projection de cette organisation des relations internationales sur l'ensemble du globe n'alla pas toujours de soi. Le défi ne fut certes pas le même pour tous. Pour les nations d'Amérique du Sud par exemple, qui, via une trajectoire historique différente de leurs voisines du Nord, mais également très marquée par les conquêtes européennes, avaient déjà construit une conception des relations internationales à l'image de celle du vieux Continent, la projection en question n'était pas inconcevable. Mais la notion même d'un système international unique aux dimensions de la planète n'avait en revanche rien d'évident pour certaines entités qui avaient conservé leur propre mode de régulation des rapports entre nations, élaboré au cours des siècles en fonction de péripéties étrangères à la dynamique européenne. Vers le milieu du XIXe siècle, c'était encore le cas de l'Empire ottoman et de l'empire dit du Milieu, organisé autour de la puissance chinoise. Pour les Ottomans comme pour les Chinois, il existait un système international dont la validité s'arrêtait aux marches de leurs empires ou, plus précisément, dont la valeur universelle n'était pas déterminée par une réalité géophysique, en l'occurrence celle du globe terrestre. Une telle conception du monde - si on l'analyse à travers le paradigme positiviste européen où l'universalité s'inscrit dans un espace planétaire fini - pourrait être qualifiée de « cosmologie locale » (Postel-Vinay, 2005). En d'autres termes, pour les Ottomans, les Chinois et les nations qui en étaient tributaires, « leur » monde était « le » monde. Or si la globalisation, au sens littéral du terme, du système international européen durant la fin du XIXe siècle fut, pour ces derniers, un formidable défi conceptuel et politique, l'acceptation du principe westphalien de souveraineté et son expression territoriale - les frontières entre les nations – n’en fut pas moins redoutablement complexe.



Dans la mesure où il renvoyait à celui d'égalité des États, l'importation du principe de souveraineté fut d'autant plus une source de malentendus que la démarche colonialiste des Européens en brouillait considérablement la signification. Ce fut en effet souvent au nom d'un accès, in fine, à l'autonomie et l'égalité sur la scène internationale, que nombre de pays furent paradoxalement « protégés » ou tout à fait assujettis par les puissances coloniales européennes. Les vécus historiques par les uns et les autres de la signification politique de la frontière internationale sont pour le moins discordants. Il faut prendre toute la mesure de ces décalages pour apprécier, d'une part, la singularité de l'expérience européenne de dépassement des frontières et, d'autre part, les possibilités – ou impossibilités – de traduction de cette expérience sur la scène mondiale du XXIe siècle où la gestion de problèmes globaux de plus en plus nombreux semble a priori passer par une certaine relativisation des prétentions régaliennes.