Chroniques de la scène frontalière contemporaine

Par Michel Foucher
Comment citer cet article
Michel Foucher, "Chroniques de la scène frontalière contemporaine ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 21/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/chroniques-de-la-scene-frontaliere-contemporaine

Plan de l'article:

Les limites politiques internationales deviennent plus visibles. La tendance est lourde, notamment dans des pays démocratiques. Les 193 États sont bordés de 271 dyades, frontières terrestres communes à deux États contigus, ce qui représente 248 000 km ou un demi-million de km à gérer puisqu’il faut être deux pour gérer une frontière. Si l’on considère les deux dernières décennies, un arpentage rapide offre les résultats suivants : 27 000 km de frontières nouvelles depuis 1991 ont été institués, pour l’essentiel en Europe et en Eurasie ; 24 000 km de frontières ont fait l’objet d’accords de délimitation et de démarcation ; 18 000 km de programmes de murs, clôtures et barrières métalliques et électroniques ont été annoncés ; la territorialisation des espaces maritimes a débouché sur des accords portant sur 39% des 450 limites potentielles en zones de chevauchement.

Le mouvement de fragmentation géopolitique a concerné l’Europe et l’Eurasie à partir de 1989-1991. Après l’auto-dissolution de l’Union soviétique, les fédérations inégalitaires se sont évanouies soit pacifiquement (Tchécoslovaquie), soit dans la tragédie (Yougoslavie). Les processus de sécession se sont poursuivis : Nagorno-Karabakh, Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud. Ils  forment des conflits dits gelés que le sommet de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) qui s'est tenu à Astana en décembre 2010, s’est engagé à débloquer. L’Union européenne devra gérer les effets de cette fragmentation et absorber non plus trente-sept Etats et même quarante-trois avec l’Europe orientale et et le Caucase méridional. Nulle part ailleurs dans le monde (sauf en Érythrée et à Timor Leste) n’ont été créées ou acceptées de nouvelles frontières. Cette méthode consistant à favoriser la création d’entités étatiques non viables n’est pas encore suivie sur le continent africain, où l’on s’accroche au mythe fondateur de l’intangibilité des frontières héritées de la décolonisation. Or il est de facto mis en cause au Soudan et en Somalie.

Le deuxième processus notable est la réaffirmation des frontières internationales par les États, avec le double objectif de clarifier les lignes de contrôle et de rendre le passage plus aisé. Le commerce international a été multiplié par quatre depuis vingt ans. Les frontières ne disparaissent pas ; leur plus grande visibilité est la condition même de leur ouverture. Leur fonction de barrière s’efface localement, même entre l’Inde et la Chine, qui ont besoin de passages et de cols pour le transit himalayen alors que de graves contentieux territoriaux persistent au point que cette dyade est la seule de l’enveloppe chinoise à ne pas avoir fait l’objet d’un accord définitif. Cette réaffirmation a donc deux dimensions, conformément à la méthode qui préside à la définition des frontières internationales, délimitation suivie d'une démarcation sur le terrain. Les accords de délimitation sont passés entre les États et concluent de longues négociations. Ils valent reconnaissance des nouvelles réalités géopolitiques, que ce soit sur les limites post-soviétiques qui ont changé de statut (accords passés par la Chine avec les États d’Asie centrale et la Russie), dans la péninsule arabique (où l’Arabie Saoudite a tardé à accepter l’indépendance des divers émirats) ou en Afrique de l’Ouest (accord entre le Nigeria et le Cameroun sur la péninsule de Bakassi à la suite de l’arrêt de la Cour internationale de justice).

Quatre options civilisées de réaffirmation


Solliciter l’arbitrage de la Cour internationale de justice : le fait que les décisions de la Cour s’imposent aux parties constitue un avantage. Néanmoins, celles-ci ont un impact sur les populations et sont souvent impopulaires. Le Nigeria vient ainsi de rendre la péninsule de Bakassi au Cameroun sur la base d’un arrêt de la Cour internationale de justice (lui-même fondé sur des traités anglo-allemands, l’instantané colonial) et il a fallu déplacer les populations de nationalité nigeriane installées du côté camerounais. Les compagnies pétrolières, qui ne savaient pas si les lots proposés dans les appels d’offre se trouvaient du côté du Nigeria ou du Cameroun, ont fait pression pour un règlement.

Négocier de manière bilatérale : on a pu assister à d'intenses négociations dans les cas de la Chine et de la Russie, entre la Chine et le Kazakhstan ou la Chine et le Vietnam. La France procède avec l’Italie, la Suisse ou le Luxembourg à des échanges réguliers sur quelques hectares pour édifier un échangeur, une zone industrielle, etc.

Aménager la nature : dans les régions dépeuplées, on utilise les parcs naturels, les parcs nationaux, les parcs animaliers pour gérer les frontières et s’accorder sur des limites de territoires. Plus de 10 % des tracés frontaliers terrestres sont gérés par des parcs nationaux transfrontaliers. La méthode est très fréquemment utilisée en Amérique centrale, en Autriche, entre Biélorussie et Pologne, et en Afrique australe. Autrefois les parcs naturels animaliers étaient utilisés par l’armée africaine pour lutter contre les incursions militaires de l’ANC, aujourd’hui il existe des parcs de paix. J’ai découvert en Israël l’importance des stratégies de reforestation autour de la ligne verte dans les régions peu peuplées. Ces forêts frontières fixent dans le paysage et sur le territoire les limites.

Faire jouer l’option économique : il s’agit de mettre en place des mécanismes d’exploitation conjointe des ressources communes. Parallèlement à des négociations diplomatiques, il est tout à fait possible de construire des sociétés mixtes binationales qui exploitent en commun les ressources disponibles. Cela demande beaucoup de sagesse mais pourquoi ce qui se pratique pour les ressources hydrauliques ne pourrait-il pas s’appliquer aussi aux ressources énergétiques ?

Vient ensuite la démarcation. L’Arabie Saoudite a enfin accepté de négocier ses frontières avec les États du Golfe, indépendants depuis 1971 mais où les Britanniques avaient laissé des tracés non matérialisés. Une stratégie de démarcation se met désormais en place, à grands frais. Sur le continent africain, structuré par près de 82 000 km de frontières terrestres, 41% de la longueur n’ont jamais été démarqués et sur ce qui l'a été, 40% au moins doivent l’être à nouveau, y compris dans les étendues lacustres (lacs Victoria et Kivu) et sur certaines îles fluviales (Niger). Plusieurs États se sont engagés dans cette voie, notamment le Mali, le Burkina Faso, le Mozambique et ses voisins (Malawi, Tanzanie).

L’Algérie, le Maroc, la Libye, le Nigeria, le Cameroun, le Burkina Faso, le Mali, l’Éthiopie, le Soudan, le Mozambique ont des politiques frontalières très actives qui ont plusieurs fonctions : améliorer l’efficacité des régimes frontaliers pour réduire le temps d’attente lors du pssage de la frontière, favoriser les échanges locaux et les modalités de coopération régionale dans le sillage du concept de « pays frontières » lancé par Alpha Oumar Konaré, ancien président du Mali puis de l’Union africaine.

Le troisième enjeu est celui de la surveillance des confins, qui devient de plus en plus difficile pour les États aux moyens insuffisants, comme on le voit sur les confins sahélo-sahariens. Cet enjeu concerne également des États mieux dotés comme l’Algérie, l’Arabie Saoudite, le Kazakhstan ou le Brésil. La sécurité internationale est aujourd’hui menacée du fait de l’incapacité des Etats de contrôler leurs territoires. Il existe donc des enjeux de territorialisation qui ne réduisent pas à l’édification de « murs », dont la longueur totale n’excède pas 3% du kilométrage total. Des limites dures existaient avant l’ouverture du mur de Berlin (dans la péninsule de Corée par exemple). Depuis d’autres se sont installées.

Il est possible de dresser une typologie de la « barriérisation » en fonction de quatre situations géopolitiques. Dans le cas de  territoires disputés, l’État le plus fort décide de créer une clôture de sécurité ou un mur pour que la ligne de cessez-le-feu devienne la limite future d’un règlement définitif. C’est la méthode du Maroc après l’annexion du Sahara Occidental ; c’est aussi la méthode israélienne en Cisjordanie (sauf que le mur israélien ne suit pas la ligne d’armistice de 1967) ou encore la méthode indienne au Cachemire (derrière la ligne de contrôle, les Indiens ont construit une clôture de sécurité dont le message politique est que le Cachemire doit être partagé).
Dans les territoires non disputés mais sujets à des tensions, on observe, comme en Irlande du Nord que, même après les accords de paix du Vendredi Saint, les communautés catholiques et protestantes ont continué à être séparées par des peace lines. Elles craignent d’affronter l’ouverture que représente la paix. Le mur, terme générique, est une figure d’interdiction, d’entrer ou de sortir.
Des barrières post-conflits : c’est le cas de la ligne démilitarisée en Corée. À Chypre, les Nations unies ont décidé de construire un mur à la place du no man’s land en réponse aux provocations entre soldats turcs et chypriotes. Le Koweït et l’Arabie Saoudite clôturent leurs frontières avec l’Irak pour éviter les incursions djihadistes et l’émigration des tribus non contrôlées.
Les barrières anti-migratoires : nous trouvons Ceuta et Melilla, les États-Unis avec le Mexique, Schengen dans les lieux où s’exercent de fortes pressions migratoires (îles de Grèce  orientale).  Le modèle romain du limes est repris, clôture servant à filtrer et non à fermer.