Chroniques de la scène frontalière contemporaine

Par Michel Foucher
Comment citer cet article
Michel Foucher, "Chroniques de la scène frontalière contemporaine ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 21/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/chroniques-de-la-scene-frontaliere-contemporaine

L’idée que nous vivons dans un monde sans frontière est paradoxale, sinon fausse et dangereuse. Les théoriciens du concept de globalisation ont ainsi pu écrire des ouvrages titrant sur un Borderless World à destination d’entreprises voulant vendre des produits globalisés. Mais on s’est vite rendu compte que les marchés n’étaient pas globaux, que des aires culturelles, linguistiques demeuraient et que les produits devaient être adaptés. Néanmoins, l’idée d’un monde sans frontière, partagée par les banquiers d’investissement et les altermondialistes, est devenue ces deux dernières décennies un véritable slogan. Internet serait le symbole de cette situation. Mais celui-ci est parfaitement contrôlé par les polices culturelles de nombreux États et ne constitue en aucun cas une preuve de la fin des frontières.

Le sans-frontièrisme a été, hormis son versant positif d’une solidarité internationale envers des sociétés démunies et ravagées par des conflits, une idéologie justifiant l’intervention de l’Occident triomphant après 1991. Le bilan des expéditions militaires au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Ouest est contrasté, pour utiliser un terme diplomatique. En dépit de ce constat, il reste que le traitement des frontières reste marqué par l’ambiguïté des principes. Le vingtième anniversaire de la signature de la Charte de Paris en novembre 2010 distinguant l’intangibilité de l’inviolabilité des frontières et la contradiction entre celles-ci et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été l’occasion de le rappeler. Le cas prochain du Soudan illustrera le fait que certaines puissances semblent peu soucieuses de respecter le principe de l’intangibilité des frontières en vigueur depuis la déclaration du Caire de 1964. L’indépendance du Sud-Soudan est jugée inéluctable par plusieurs grands États mais il s'agit une manière de faire pression sur un régime hostile, celui de Khartoum, sans se préoccuper des conséquences alors que la viabilité du Sud-Soudan comme État reste à démontrer, cet espace n’ayant d’autre homogénéité interne que son opposition à Khartoum. Le temps des expéditions militaires post-1991 va prendre fin d’ici 2015 ; celui de la réorganisation des configurations étatiques dans les régions en crise, sur la base des rapports de force et des intérêts des puissances, a, il faut le craindre, un bel avenir.