Chroniques de la scène frontalière contemporaine

Par Michel Foucher
Comment citer cet article
Michel Foucher, "Chroniques de la scène frontalière contemporaine ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 21/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/chroniques-de-la-scene-frontaliere-contemporaine
  1. « Il n'y a pas de frontières pour le petit écran ni sur le net. Le virtuel ignore l'histoire et la géographie. Les retrouver dans le monde réel choque nos bons sentiments et nos meilleurs esprits. Le vaisseau amiral d'Occident s'est brisé sur les récifs du Tigre et de l'Euphrate. Il arrive en effet que le réel résiste aux contes de fées. Le principe de précaution exige qu'on puisse le reconnaître de loin : un Juste peu judicieux, qui préfère la morale au droit international, l'émotion aux atlas, le 20 heures aux livres d'histoire et l'image de soi à la réalité des autres »
  2. Régis Debray, Zoé et Zorro, le néo-bon et le néo-con (Le Monde, 23 novembre 2007)


Qu’observe-t-on sur la scène frontalière contemporaine ? Des frontières politiques plus nombreuses, plus visibles et en plein règlement ; des contentieux persistants et un recours croissant aux instances juridiques pour la gestion des différends ; des régimes de contrôle plus stricts mais plus dispersés ; des phénomènes de cloisonnement coïncidant avec la généralisation de l’ouverture aux flux de toutes natures. Lieu d’inscription du politique dans le territoire, la frontière est l’objet géopolitique par excellence. Ses fonctions classiques sont multiples – politique (souveraineté),  légale (droit), fiscale (douane), policière (contrôle), militaire (défense) – même si elles ne sont plus toutes exercées sur l’enveloppe externe du territoire national. Temps inscrit dans l’espace, la frontière marque une discontinuité plus durable qu’on le dit. Même si l’on franchit le pont de l’Europe de Strasbourg à Kehl sans contrôle policier ou douanier et sans obligation de changer des devises, les différences se lisent dans les paysages et la signalétique, s’entendent dans la langue avant de s’appréhender dès le premier entretien portant sur les projets de coopération transfrontalière qui supposent que travaillent ensemble un État centralisé et un Land doté de larges pouvoirs. Dedans et dehors, eux et nous, durablement. Les discontinuités territoriales ne disparaissent pas. Seules les fonctions des frontières changent.

En fond de scène s’impose l’intensité de la circulation des biens, des capitaux, des idées, des émotions et des stéréotypes. Pour une entreprise comme pour les économistes, la mondialisation dans sa phase actuelle n’est que la capacité d’agir, de produire ou d’investir en temps réel à l’échelle du globe. Pour un géographe, elle se traduit par l’entrée ou le retour dans le jeu global d’États, avec leurs territoires, leurs périphéries, leurs ressources, leurs minorités et leurs ambitions. Ainsi les questions territoriales restent-elles importantes, réactivées par les mutations à l’œuvre, s’ajoutant aux questions géopolitiques plus classiques et toujours pendantes.

Pour se convaincre de l’actualité et de la turbulence de la scène frontalière contemporaine, il suffit d’examiner la recension, partielle et sélective, des activités directement liées aux frontières internationales dans la seule année 2010. La lecture de cette chronique d’une trentaine de faits permet de distinguer plusieurs catégories de processus. Des contentieux territoriaux classiques persistent, sur terre et sur mer ; de nouvelles frontières d’État s'édifient ; les règlements frontaliers se multiplient ; ils participent d’une réaffirmation des frontières et les pratiques de durcissement se développent, transformant des limites en bornages linéaires.

 

Chroniques frontalières de 2010


Novembre-décembre : intensification de l’action diplomatique autour des enjeux liés au double référendum prévu le 9 janvier 2011 sur le statut du Soudan méridional et sur la délimitation de l’éventuelle frontière internationale dans la région d’Abyei (district pétrolier, agro-pastoral et multiethnique, qui doit choisir d'être rattaché au nord ou au sud du pays). Le vice-président soudanais Ali Osmane Taha a promis devant l’ONU que son gouvernement acceptera les résultats des deux référendums, qui consacreront une partition.


1er novembre : visite du président russe Dimitri Medvedev dans les îles Kouriles, occupées depuis 1945 et revendiquées par le Japon. Crise diplomatique sur un contentieux non réglé qui empêche la signature d’un traité de paix entre Tokyo et Moscou depuis 65 ans.


30 octobre : L’Union européenne envoie pour deux mois à la frontière gréco-turque 175 gardes armés, issus de 25 pays, afin d’assister la Grèce qui fait face à un afflux de migrants illégaux traversant le fleuve Evros.


Octobre : faute d’accord avec le Chili pour un accès de la Bolivie à la mer, renouvellement, de l’accord bilatéral entre La Paz et Lima (Pérou) sur l’usage du port Bolivamar situé en territoire péruvien.


24 septembre : en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le président américain Barack Obama offre au régime de Khartoum une normalisation  et la levée des sanctions si les référendums sur l’indépendance du Sud-Soudan se déroulent dans le calme et si la violence cesse au Darfour.


7 septembre 2010 : début de graves tensions entre la Chine et le Japon à propos des îles Diaoyutia/Senkaku.


19 août : accord de coproduction du gisement maritime transfrontalier de Loran Manatee entre le Venezuela et Trinidad et Tobago.


18 août : la Maison blanche annonce le déploiement de 1200 soldats de la Garde nationale le long de la frontière sud, en complément du programme Operation Jump Start, forte de 6000 gardes nationaux, en appui de la poursuite de l’édification d’une barrière et de routes de patrouille (coût : 1,4 million de dollars).


3 août : échange de feu entre forces libanaises et israéliennes le long de la Ligne bleue à la suite de l’élagage d’un arbre.


22 juillet : accord entre le Koweït et l’Arabie Saoudite pour la démarcation, qui sera effectuée par la société néo-zélandaise NZ Aerial Mapping, de leur frontière terrestre longue de 250 km.


22 juillet : la Cour internationale de justice (CIJ) rend un avis consultatif selon lequel la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo est conforme au droit international.


9 juin : l’Érythrée et Djibouti approuvent le plan de médiation du Qatar relatif à leur différend  sur le tracé de l’ancienne frontière franco-italienne sur la péninsule de Doumeirah.


1er juin : l’Égypte ouvre sa frontière avec Gaza au poste de Rafah (fermé depuis 2007).


Mai-juin : quarante-cinq postes frontières sont établis par décret du gouvernement mauritanien le long du fleuve frontalier Sénégal et sur la limite commune avec le Mali ; le tiers des confins frontaliers avec le Mali et le Maroc sont déclarés zone militaire interdite.


28 mai : le Conseil de la république du Bélarus ratifie les arrangements frontaliers avec l’Ukraine et la Lituanie et les procédures de démarcation avec l’Ukraine.


21 mai : accrochage meurtrier à Buhudle (district d’Ayn) entre forces armées éthiopiennes et somaliennes dans une enclave du Puntland situé dans un territoire revendiqué par le Somaliland.


15 mai : tensions politiques autour de la loi SB 1070 contre l’immigration clandestine votée par le Sénat de l’Arizona pour « rendre la frontière sûre ». Le pouvoir fédéral affirme que la gestion de la frontière et de la migration est de son ressort.


27 avril : accord qualifié d’historique entre la Russie et la Norvège par Dimitri Medvedev et Jens Stolenberg sur la mer de Barents et l’Arctique. Il s’agit d’un accord préliminaire avant un traité de délimitation.  Après 40 ans de négociations. Une zone de 175.000 km2 est divisée en deux parties de taille équivalente.


22 avril : accord entre Trinité-et-Tobago et Grenade pour clarifier la limite de chacun des deux pays, sous la pression de la société russe Global Petroleum Group sur Grenade.


22 avril : mise en œuvre de l’accord sur la frontière maritime entre Brunei et la Malaisie à Bornéo ; intéresse deux concessions pétrolières dont l’une était concédée à Total (le bloc J, où un bateau avait été déplacé par la marine malaisienne en 2003).


20 avril : démarcation entre le Rwanda et l'Ouganda (169 km sans contentieux ; 38 piliers de la commission anglo-allemande de 1910 ; passe dans trois parcs dont celui de Virunga).


20 avril : la Cour internationale de justice rend un arrêt sur un conflit environnemental opposant l'Argentine à l'Uruguay depuis 2006 à propos des pollutions engendrées par l'usine de pâte à papier Botnia, située en Uruguay mais sur la frontière entre les deux pays. Les juges ont débouté l'Argentine mais reprochent à l'Uruguay de ne pas avoir informé son voisin du projet Botnia.


26 mars : probable torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan par la marine nord-coréenne à proximité de la ligne maritime nord qui limite la zone tampon (large de 4 km en mer Jaune), à 2 km au sud-ouest de l’île Baengnyeong (la plus septentrionale de l’archipel d’Onglin).


23 mars : la Cour constitutionnelle de Slovénie accepte le recours à un arbitrage international pour régler les contentieux avec son voisin croate.


9 mars : le juge Jose Luis Jesus, président du Tribunal international pour la loi de la mer, désigne trois arbitres pour résoudre le différend entre l’Inde et le Bangladesh. Ils devront trancher en particulier sur le statut d’un haut fond (Talpatti sud/New Moore) apparu après le passage d'un cyclone et en passe d'être submergé. Revendiqué par les pêcheurs des deux États, il pourrait influer sur le tracé de la frontière maritime.


6 mars : reprise du contentieux frontalier entre le Canada et les États-Unis sur la limite en mer de Beaufort.


15 février : tension entre le Royaume-Uni et l’Argentine à la suite de l’arrivée d’une plateforme de forage venue d’Ecosse pour explorer l’est des Falklands, la Falklands Oil and Gas et Grasshoper. L'entreprise Shell avait trouvé du gaz et du pétrole en 1998, époque où les prix étaient peu élevés. L’Argentine a protesté et retenu un bateau danois battant pavillon britannique et transportant des tubes d’acier. Un recours à la Cour internationale de justice est probable.


4 février : le ministre mauritanien de l’intérieur désigne trente-cinq points de passage officiels de franchissement des frontières avec les quatre pays voisins par les étrangers dans le contexte de la lutte contre l’AQMI (Al Qaida au Maghreb islamiste).


11 janvier : annonce par le gouvernement israélien de la construction d’un mur anti-migratoire dans le Sinaï (coût : 280 millions d’euros).


8 janvier : attaque de l’autocar de l’équipe togolaise de football à Massabi, poste frontière entre le Congo et l’Angola (enclave de Cabinda), revendiquée par les Forces de libération de l'Etat du Cabinda-position militaire (FLEC-PM).

Géopolitique des frontières en 2010

Les limites politiques internationales deviennent plus visibles. La tendance est lourde, notamment dans des pays démocratiques. Les 193 États sont bordés de 271 dyades, frontières terrestres communes à deux États contigus, ce qui représente 248 000 km ou un demi-million de km à gérer puisqu’il faut être deux pour gérer une frontière. Si l’on considère les deux dernières décennies, un arpentage rapide offre les résultats suivants : 27 000 km de frontières nouvelles depuis 1991 ont été institués, pour l’essentiel en Europe et en Eurasie ; 24 000 km de frontières ont fait l’objet d’accords de délimitation et de démarcation ; 18 000 km de programmes de murs, clôtures et barrières métalliques et électroniques ont été annoncés ; la territorialisation des espaces maritimes a débouché sur des accords portant sur 39% des 450 limites potentielles en zones de chevauchement.

Le mouvement de fragmentation géopolitique a concerné l’Europe et l’Eurasie à partir de 1989-1991. Après l’auto-dissolution de l’Union soviétique, les fédérations inégalitaires se sont évanouies soit pacifiquement (Tchécoslovaquie), soit dans la tragédie (Yougoslavie). Les processus de sécession se sont poursuivis : Nagorno-Karabakh, Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud. Ils  forment des conflits dits gelés que le sommet de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) qui s'est tenu à Astana en décembre 2010, s’est engagé à débloquer. L’Union européenne devra gérer les effets de cette fragmentation et absorber non plus trente-sept Etats et même quarante-trois avec l’Europe orientale et et le Caucase méridional. Nulle part ailleurs dans le monde (sauf en Érythrée et à Timor Leste) n’ont été créées ou acceptées de nouvelles frontières. Cette méthode consistant à favoriser la création d’entités étatiques non viables n’est pas encore suivie sur le continent africain, où l’on s’accroche au mythe fondateur de l’intangibilité des frontières héritées de la décolonisation. Or il est de facto mis en cause au Soudan et en Somalie.

Le deuxième processus notable est la réaffirmation des frontières internationales par les États, avec le double objectif de clarifier les lignes de contrôle et de rendre le passage plus aisé. Le commerce international a été multiplié par quatre depuis vingt ans. Les frontières ne disparaissent pas ; leur plus grande visibilité est la condition même de leur ouverture. Leur fonction de barrière s’efface localement, même entre l’Inde et la Chine, qui ont besoin de passages et de cols pour le transit himalayen alors que de graves contentieux territoriaux persistent au point que cette dyade est la seule de l’enveloppe chinoise à ne pas avoir fait l’objet d’un accord définitif. Cette réaffirmation a donc deux dimensions, conformément à la méthode qui préside à la définition des frontières internationales, délimitation suivie d'une démarcation sur le terrain. Les accords de délimitation sont passés entre les États et concluent de longues négociations. Ils valent reconnaissance des nouvelles réalités géopolitiques, que ce soit sur les limites post-soviétiques qui ont changé de statut (accords passés par la Chine avec les États d’Asie centrale et la Russie), dans la péninsule arabique (où l’Arabie Saoudite a tardé à accepter l’indépendance des divers émirats) ou en Afrique de l’Ouest (accord entre le Nigeria et le Cameroun sur la péninsule de Bakassi à la suite de l’arrêt de la Cour internationale de justice).

Quatre options civilisées de réaffirmation


Solliciter l’arbitrage de la Cour internationale de justice : le fait que les décisions de la Cour s’imposent aux parties constitue un avantage. Néanmoins, celles-ci ont un impact sur les populations et sont souvent impopulaires. Le Nigeria vient ainsi de rendre la péninsule de Bakassi au Cameroun sur la base d’un arrêt de la Cour internationale de justice (lui-même fondé sur des traités anglo-allemands, l’instantané colonial) et il a fallu déplacer les populations de nationalité nigeriane installées du côté camerounais. Les compagnies pétrolières, qui ne savaient pas si les lots proposés dans les appels d’offre se trouvaient du côté du Nigeria ou du Cameroun, ont fait pression pour un règlement.

Négocier de manière bilatérale : on a pu assister à d'intenses négociations dans les cas de la Chine et de la Russie, entre la Chine et le Kazakhstan ou la Chine et le Vietnam. La France procède avec l’Italie, la Suisse ou le Luxembourg à des échanges réguliers sur quelques hectares pour édifier un échangeur, une zone industrielle, etc.

Aménager la nature : dans les régions dépeuplées, on utilise les parcs naturels, les parcs nationaux, les parcs animaliers pour gérer les frontières et s’accorder sur des limites de territoires. Plus de 10 % des tracés frontaliers terrestres sont gérés par des parcs nationaux transfrontaliers. La méthode est très fréquemment utilisée en Amérique centrale, en Autriche, entre Biélorussie et Pologne, et en Afrique australe. Autrefois les parcs naturels animaliers étaient utilisés par l’armée africaine pour lutter contre les incursions militaires de l’ANC, aujourd’hui il existe des parcs de paix. J’ai découvert en Israël l’importance des stratégies de reforestation autour de la ligne verte dans les régions peu peuplées. Ces forêts frontières fixent dans le paysage et sur le territoire les limites.

Faire jouer l’option économique : il s’agit de mettre en place des mécanismes d’exploitation conjointe des ressources communes. Parallèlement à des négociations diplomatiques, il est tout à fait possible de construire des sociétés mixtes binationales qui exploitent en commun les ressources disponibles. Cela demande beaucoup de sagesse mais pourquoi ce qui se pratique pour les ressources hydrauliques ne pourrait-il pas s’appliquer aussi aux ressources énergétiques ?

Vient ensuite la démarcation. L’Arabie Saoudite a enfin accepté de négocier ses frontières avec les États du Golfe, indépendants depuis 1971 mais où les Britanniques avaient laissé des tracés non matérialisés. Une stratégie de démarcation se met désormais en place, à grands frais. Sur le continent africain, structuré par près de 82 000 km de frontières terrestres, 41% de la longueur n’ont jamais été démarqués et sur ce qui l'a été, 40% au moins doivent l’être à nouveau, y compris dans les étendues lacustres (lacs Victoria et Kivu) et sur certaines îles fluviales (Niger). Plusieurs États se sont engagés dans cette voie, notamment le Mali, le Burkina Faso, le Mozambique et ses voisins (Malawi, Tanzanie).

L’Algérie, le Maroc, la Libye, le Nigeria, le Cameroun, le Burkina Faso, le Mali, l’Éthiopie, le Soudan, le Mozambique ont des politiques frontalières très actives qui ont plusieurs fonctions : améliorer l’efficacité des régimes frontaliers pour réduire le temps d’attente lors du pssage de la frontière, favoriser les échanges locaux et les modalités de coopération régionale dans le sillage du concept de « pays frontières » lancé par Alpha Oumar Konaré, ancien président du Mali puis de l’Union africaine.

Le troisième enjeu est celui de la surveillance des confins, qui devient de plus en plus difficile pour les États aux moyens insuffisants, comme on le voit sur les confins sahélo-sahariens. Cet enjeu concerne également des États mieux dotés comme l’Algérie, l’Arabie Saoudite, le Kazakhstan ou le Brésil. La sécurité internationale est aujourd’hui menacée du fait de l’incapacité des Etats de contrôler leurs territoires. Il existe donc des enjeux de territorialisation qui ne réduisent pas à l’édification de « murs », dont la longueur totale n’excède pas 3% du kilométrage total. Des limites dures existaient avant l’ouverture du mur de Berlin (dans la péninsule de Corée par exemple). Depuis d’autres se sont installées.

Il est possible de dresser une typologie de la « barriérisation » en fonction de quatre situations géopolitiques. Dans le cas de  territoires disputés, l’État le plus fort décide de créer une clôture de sécurité ou un mur pour que la ligne de cessez-le-feu devienne la limite future d’un règlement définitif. C’est la méthode du Maroc après l’annexion du Sahara Occidental ; c’est aussi la méthode israélienne en Cisjordanie (sauf que le mur israélien ne suit pas la ligne d’armistice de 1967) ou encore la méthode indienne au Cachemire (derrière la ligne de contrôle, les Indiens ont construit une clôture de sécurité dont le message politique est que le Cachemire doit être partagé).
Dans les territoires non disputés mais sujets à des tensions, on observe, comme en Irlande du Nord que, même après les accords de paix du Vendredi Saint, les communautés catholiques et protestantes ont continué à être séparées par des peace lines. Elles craignent d’affronter l’ouverture que représente la paix. Le mur, terme générique, est une figure d’interdiction, d’entrer ou de sortir.
Des barrières post-conflits : c’est le cas de la ligne démilitarisée en Corée. À Chypre, les Nations unies ont décidé de construire un mur à la place du no man’s land en réponse aux provocations entre soldats turcs et chypriotes. Le Koweït et l’Arabie Saoudite clôturent leurs frontières avec l’Irak pour éviter les incursions djihadistes et l’émigration des tribus non contrôlées.
Les barrières anti-migratoires : nous trouvons Ceuta et Melilla, les États-Unis avec le Mexique, Schengen dans les lieux où s’exercent de fortes pressions migratoires (îles de Grèce  orientale).  Le modèle romain du limes est repris, clôture servant à filtrer et non à fermer.

Conclusion

L’idée que nous vivons dans un monde sans frontière est paradoxale, sinon fausse et dangereuse. Les théoriciens du concept de globalisation ont ainsi pu écrire des ouvrages titrant sur un Borderless World à destination d’entreprises voulant vendre des produits globalisés. Mais on s’est vite rendu compte que les marchés n’étaient pas globaux, que des aires culturelles, linguistiques demeuraient et que les produits devaient être adaptés. Néanmoins, l’idée d’un monde sans frontière, partagée par les banquiers d’investissement et les altermondialistes, est devenue ces deux dernières décennies un véritable slogan. Internet serait le symbole de cette situation. Mais celui-ci est parfaitement contrôlé par les polices culturelles de nombreux États et ne constitue en aucun cas une preuve de la fin des frontières.

Le sans-frontièrisme a été, hormis son versant positif d’une solidarité internationale envers des sociétés démunies et ravagées par des conflits, une idéologie justifiant l’intervention de l’Occident triomphant après 1991. Le bilan des expéditions militaires au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Ouest est contrasté, pour utiliser un terme diplomatique. En dépit de ce constat, il reste que le traitement des frontières reste marqué par l’ambiguïté des principes. Le vingtième anniversaire de la signature de la Charte de Paris en novembre 2010 distinguant l’intangibilité de l’inviolabilité des frontières et la contradiction entre celles-ci et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été l’occasion de le rappeler. Le cas prochain du Soudan illustrera le fait que certaines puissances semblent peu soucieuses de respecter le principe de l’intangibilité des frontières en vigueur depuis la déclaration du Caire de 1964. L’indépendance du Sud-Soudan est jugée inéluctable par plusieurs grands États mais il s'agit une manière de faire pression sur un régime hostile, celui de Khartoum, sans se préoccuper des conséquences alors que la viabilité du Sud-Soudan comme État reste à démontrer, cet espace n’ayant d’autre homogénéité interne que son opposition à Khartoum. Le temps des expéditions militaires post-1991 va prendre fin d’ici 2015 ; celui de la réorganisation des configurations étatiques dans les régions en crise, sur la base des rapports de force et des intérêts des puissances, a, il faut le craindre, un bel avenir.

Références

•    DEBRAY R., Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010.

•    FOUCHER M., La Bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde, Paris, François Bourin,  2010.

•    FOUCHER M., L’Obsession des frontières, Paris, Perrin, 2007.

•    FOUCHER M., Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 2004.