Chroniques de la scène frontalière contemporaine

Par Michel Foucher
Comment citer cet article
Michel Foucher, "Chroniques de la scène frontalière contemporaine ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 24/07/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/chroniques-de-la-scene-frontaliere-contemporaine

Plan de l'article:

  1. « Il n'y a pas de frontières pour le petit écran ni sur le net. Le virtuel ignore l'histoire et la géographie. Les retrouver dans le monde réel choque nos bons sentiments et nos meilleurs esprits. Le vaisseau amiral d'Occident s'est brisé sur les récifs du Tigre et de l'Euphrate. Il arrive en effet que le réel résiste aux contes de fées. Le principe de précaution exige qu'on puisse le reconnaître de loin : un Juste peu judicieux, qui préfère la morale au droit international, l'émotion aux atlas, le 20 heures aux livres d'histoire et l'image de soi à la réalité des autres »
  2. Régis Debray, Zoé et Zorro, le néo-bon et le néo-con (Le Monde, 23 novembre 2007)


Qu’observe-t-on sur la scène frontalière contemporaine ? Des frontières politiques plus nombreuses, plus visibles et en plein règlement ; des contentieux persistants et un recours croissant aux instances juridiques pour la gestion des différends ; des régimes de contrôle plus stricts mais plus dispersés ; des phénomènes de cloisonnement coïncidant avec la généralisation de l’ouverture aux flux de toutes natures. Lieu d’inscription du politique dans le territoire, la frontière est l’objet géopolitique par excellence. Ses fonctions classiques sont multiples – politique (souveraineté),  légale (droit), fiscale (douane), policière (contrôle), militaire (défense) – même si elles ne sont plus toutes exercées sur l’enveloppe externe du territoire national. Temps inscrit dans l’espace, la frontière marque une discontinuité plus durable qu’on le dit. Même si l’on franchit le pont de l’Europe de Strasbourg à Kehl sans contrôle policier ou douanier et sans obligation de changer des devises, les différences se lisent dans les paysages et la signalétique, s’entendent dans la langue avant de s’appréhender dès le premier entretien portant sur les projets de coopération transfrontalière qui supposent que travaillent ensemble un État centralisé et un Land doté de larges pouvoirs. Dedans et dehors, eux et nous, durablement. Les discontinuités territoriales ne disparaissent pas. Seules les fonctions des frontières changent.

En fond de scène s’impose l’intensité de la circulation des biens, des capitaux, des idées, des émotions et des stéréotypes. Pour une entreprise comme pour les économistes, la mondialisation dans sa phase actuelle n’est que la capacité d’agir, de produire ou d’investir en temps réel à l’échelle du globe. Pour un géographe, elle se traduit par l’entrée ou le retour dans le jeu global d’États, avec leurs territoires, leurs périphéries, leurs ressources, leurs minorités et leurs ambitions. Ainsi les questions territoriales restent-elles importantes, réactivées par les mutations à l’œuvre, s’ajoutant aux questions géopolitiques plus classiques et toujours pendantes.

Pour se convaincre de l’actualité et de la turbulence de la scène frontalière contemporaine, il suffit d’examiner la recension, partielle et sélective, des activités directement liées aux frontières internationales dans la seule année 2010. La lecture de cette chronique d’une trentaine de faits permet de distinguer plusieurs catégories de processus. Des contentieux territoriaux classiques persistent, sur terre et sur mer ; de nouvelles frontières d’État s'édifient ; les règlements frontaliers se multiplient ; ils participent d’une réaffirmation des frontières et les pratiques de durcissement se développent, transformant des limites en bornages linéaires.

 

Chroniques frontalières de 2010


Novembre-décembre : intensification de l’action diplomatique autour des enjeux liés au double référendum prévu le 9 janvier 2011 sur le statut du Soudan méridional et sur la délimitation de l’éventuelle frontière internationale dans la région d’Abyei (district pétrolier, agro-pastoral et multiethnique, qui doit choisir d'être rattaché au nord ou au sud du pays). Le vice-président soudanais Ali Osmane Taha a promis devant l’ONU que son gouvernement acceptera les résultats des deux référendums, qui consacreront une partition.


1er novembre : visite du président russe Dimitri Medvedev dans les îles Kouriles, occupées depuis 1945 et revendiquées par le Japon. Crise diplomatique sur un contentieux non réglé qui empêche la signature d’un traité de paix entre Tokyo et Moscou depuis 65 ans.


30 octobre : L’Union européenne envoie pour deux mois à la frontière gréco-turque 175 gardes armés, issus de 25 pays, afin d’assister la Grèce qui fait face à un afflux de migrants illégaux traversant le fleuve Evros.


Octobre : faute d’accord avec le Chili pour un accès de la Bolivie à la mer, renouvellement, de l’accord bilatéral entre La Paz et Lima (Pérou) sur l’usage du port Bolivamar situé en territoire péruvien.


24 septembre : en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le président américain Barack Obama offre au régime de Khartoum une normalisation  et la levée des sanctions si les référendums sur l’indépendance du Sud-Soudan se déroulent dans le calme et si la violence cesse au Darfour.


7 septembre 2010 : début de graves tensions entre la Chine et le Japon à propos des îles Diaoyutia/Senkaku.


19 août : accord de coproduction du gisement maritime transfrontalier de Loran Manatee entre le Venezuela et Trinidad et Tobago.


18 août : la Maison blanche annonce le déploiement de 1200 soldats de la Garde nationale le long de la frontière sud, en complément du programme Operation Jump Start, forte de 6000 gardes nationaux, en appui de la poursuite de l’édification d’une barrière et de routes de patrouille (coût : 1,4 million de dollars).


3 août : échange de feu entre forces libanaises et israéliennes le long de la Ligne bleue à la suite de l’élagage d’un arbre.


22 juillet : accord entre le Koweït et l’Arabie Saoudite pour la démarcation, qui sera effectuée par la société néo-zélandaise NZ Aerial Mapping, de leur frontière terrestre longue de 250 km.


22 juillet : la Cour internationale de justice (CIJ) rend un avis consultatif selon lequel la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo est conforme au droit international.


9 juin : l’Érythrée et Djibouti approuvent le plan de médiation du Qatar relatif à leur différend  sur le tracé de l’ancienne frontière franco-italienne sur la péninsule de Doumeirah.


1er juin : l’Égypte ouvre sa frontière avec Gaza au poste de Rafah (fermé depuis 2007).


Mai-juin : quarante-cinq postes frontières sont établis par décret du gouvernement mauritanien le long du fleuve frontalier Sénégal et sur la limite commune avec le Mali ; le tiers des confins frontaliers avec le Mali et le Maroc sont déclarés zone militaire interdite.


28 mai : le Conseil de la république du Bélarus ratifie les arrangements frontaliers avec l’Ukraine et la Lituanie et les procédures de démarcation avec l’Ukraine.


21 mai : accrochage meurtrier à Buhudle (district d’Ayn) entre forces armées éthiopiennes et somaliennes dans une enclave du Puntland situé dans un territoire revendiqué par le Somaliland.


15 mai : tensions politiques autour de la loi SB 1070 contre l’immigration clandestine votée par le Sénat de l’Arizona pour « rendre la frontière sûre ». Le pouvoir fédéral affirme que la gestion de la frontière et de la migration est de son ressort.


27 avril : accord qualifié d’historique entre la Russie et la Norvège par Dimitri Medvedev et Jens Stolenberg sur la mer de Barents et l’Arctique. Il s’agit d’un accord préliminaire avant un traité de délimitation.  Après 40 ans de négociations. Une zone de 175.000 km2 est divisée en deux parties de taille équivalente.


22 avril : accord entre Trinité-et-Tobago et Grenade pour clarifier la limite de chacun des deux pays, sous la pression de la société russe Global Petroleum Group sur Grenade.


22 avril : mise en œuvre de l’accord sur la frontière maritime entre Brunei et la Malaisie à Bornéo ; intéresse deux concessions pétrolières dont l’une était concédée à Total (le bloc J, où un bateau avait été déplacé par la marine malaisienne en 2003).


20 avril : démarcation entre le Rwanda et l'Ouganda (169 km sans contentieux ; 38 piliers de la commission anglo-allemande de 1910 ; passe dans trois parcs dont celui de Virunga).


20 avril : la Cour internationale de justice rend un arrêt sur un conflit environnemental opposant l'Argentine à l'Uruguay depuis 2006 à propos des pollutions engendrées par l'usine de pâte à papier Botnia, située en Uruguay mais sur la frontière entre les deux pays. Les juges ont débouté l'Argentine mais reprochent à l'Uruguay de ne pas avoir informé son voisin du projet Botnia.


26 mars : probable torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan par la marine nord-coréenne à proximité de la ligne maritime nord qui limite la zone tampon (large de 4 km en mer Jaune), à 2 km au sud-ouest de l’île Baengnyeong (la plus septentrionale de l’archipel d’Onglin).


23 mars : la Cour constitutionnelle de Slovénie accepte le recours à un arbitrage international pour régler les contentieux avec son voisin croate.


9 mars : le juge Jose Luis Jesus, président du Tribunal international pour la loi de la mer, désigne trois arbitres pour résoudre le différend entre l’Inde et le Bangladesh. Ils devront trancher en particulier sur le statut d’un haut fond (Talpatti sud/New Moore) apparu après le passage d'un cyclone et en passe d'être submergé. Revendiqué par les pêcheurs des deux États, il pourrait influer sur le tracé de la frontière maritime.


6 mars : reprise du contentieux frontalier entre le Canada et les États-Unis sur la limite en mer de Beaufort.


15 février : tension entre le Royaume-Uni et l’Argentine à la suite de l’arrivée d’une plateforme de forage venue d’Ecosse pour explorer l’est des Falklands, la Falklands Oil and Gas et Grasshoper. L'entreprise Shell avait trouvé du gaz et du pétrole en 1998, époque où les prix étaient peu élevés. L’Argentine a protesté et retenu un bateau danois battant pavillon britannique et transportant des tubes d’acier. Un recours à la Cour internationale de justice est probable.


4 février : le ministre mauritanien de l’intérieur désigne trente-cinq points de passage officiels de franchissement des frontières avec les quatre pays voisins par les étrangers dans le contexte de la lutte contre l’AQMI (Al Qaida au Maghreb islamiste).


11 janvier : annonce par le gouvernement israélien de la construction d’un mur anti-migratoire dans le Sinaï (coût : 280 millions d’euros).


8 janvier : attaque de l’autocar de l’équipe togolaise de football à Massabi, poste frontière entre le Congo et l’Angola (enclave de Cabinda), revendiquée par les Forces de libération de l'Etat du Cabinda-position militaire (FLEC-PM).