La diplomatie culturelle française : une puissance douce ?

Par Daniel HAIZE
Comment citer cet article
Daniel HAIZE, "La diplomatie culturelle française : une puissance douce ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 25/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/la-diplomatie-culturelle-francaise-puissance-douce

Deux approches complémentaires permettent de tenter de cerner l’impact de la diplomatie culturelle : quantitative avec les indicateurs de performance et qualitative avec les informations émanant du terrain et des chercheurs.

Entrée en vigueur en 2006, la loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001 (LOLF) met en place une nouvelle architecture budgétaire organisée en missions, programmes et actions. Chaque programme est doté d’indicateurs de performance. L’analyse des indicateurs du programme 185fait apparaître plusieurs cas de figure.

Ainsi, la promotion de l’influence culturelle et intellectuelle de la France, qui constitue une priorité de la diplomatie culturelle, n’est pas mesurée.Alors que la recherche de partenariats scientifiques de haut niveau et les échanges d’expertises constituent un axe stratégique de la diplomatie culturelle, le seul indicateur concerne le nombre de visiteurs du site internet dédié à la base de connaissances alimentée par les services scientifiques. Cet indicateur paraît donc décalé par rapport à l’objectif. N’aurait-t-il pas été plus pertinent de mesurer par exemple les publications conjointes de chercheurs français et étrangers ?

S’agissant de l’amélioration du pilotage et l’efficience dans la gestion des crédits, l’indicateur du montant des cofinancements levés pour les opérations dans lesquelles les ambassades sont chef de file des bailleurs de fonds ou à l’initiative du projet, établi sur la base des donnéesle plus souvent collectées au doigt mouillé par les services de coopération et d’action culturelle mesure une ressource très volatile : l’année 2011 présente ainsi un niveau de cofinancement exceptionnellement élevé (174 millions d’euros, contre 127,8 millions d’euros en 2010).

D’autres indicateurs semblent à première vue plus pertinents, comme le nombre d’élèves inscrits aux cours de langue dans les établissements culturels ou celui des candidats aux certifications et tests de langue française. Il en est de même pour le nombre d’étudiants étrangers inscrits en master et doctorat dans les établissements du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. 

Toutefois, au delà du choix des indicateurs, de leur pertinence par rapport aux objectifs affichés et de la fiabilité des chiffres, la véritable question a trait à leur utilisation. En quoi les évolutions constatées débouchent-elles sur une réflexion stratégique ? Quelles sont les mesures prises, les instructions données pour faire augmenter le nombre d’apprenants de français dans les établissements culturels à l’étranger ou le nombre d’étudiants étrangers dans les universités françaises ?

Mis en ligne en septembre 2009 par le ministère français des Affaires étrangères, le site internet d’information et d’échanges Latitude France est né de la volonté de promouvoir le réseau culturel et de coopération français dans le monde en faisant mieux faire connaître les actions qu’il mène. Il est ainsi possible de s’informer des actions menées sur le terrain par le réseau qui alimente par ailleurs une correspondance télégraphique ascendante de comptes rendus non dénués d’autosatisfaction.

Une autre approche reste à développer. A l’exemple de l’ouvrage dirigé par Martins Carlos Benedito (2005), publié à l’occasion de l’année du Brésil en France et réunissant les contributions de plus de 50 chercheurs, brésiliens pour la plupart, il s’agirait d’inciter les chercheurs étrangers et français impliqués dans des projets de coopération à témoigner. Pour les spécialistes des relations internationales, la diplomatie culturelle resteun champ d’étude peu fréquenté, d’autant que la plupart des travaux n’offrent qu’une perspective élaborée « d’en haut ».

Sur le terrain, la démarche d’influence se révèle complexe. Si le programme d’aide à la publication (PAP) est une réussite, l’accueil des étudiants étrangers en France et la diffusion culturelle et artistique soulèvent plus d’interrogations, et la promotion du français est un véritable échec.

Créé en 1990, le PAP a pour objectif de favoriser la diffusion de la création éditoriale française et les cessions de droits des ouvrages français sur les marchés étrangers. Il cible les éditeurs étrangers désireux d’ouvrir leur catalogue à des textes d’auteurs francophones viala traduction ou la publication locale en langue française. Ce programme comporte deux volets : sur les crédits centraux, la prise en charge (totale ou partielle) du montant des droits négociés entre éditeurs français et étrangers ; sur les crédits des postes, le financement d’une partie des frais de publication, de traduction ou de communication concernant l’ouvrage. Depuis sa création, ce programme a permis la publication de plus de 8 000 titres dans 74 pays partenaires.

A côté des missions et invitations, les bourses pour études ou stages en France constituent un des moyens traditionnels d’intervention pour la mise en œuvre de projets culturels ou de coopération. Pour 2013, plus 70 millions d’euros sont ainsi prévus pour les bourses. Or, on observe au fil des ans une diminution du nombre de bourses, conséquence de la baisse des moyens annuellement alloués aux ambassades pour mener à bien les actions qu’elles programment. Une bourse est un moyen couteux : trois à quatre ans de financement pour préparer un doctorat alors que le coût d’une mission revient peu ou prou à celui d’une mensualité de bourse. Par ailleurs, il s’agit d’un moyen dans la durée : le conseiller culturel peut être peu enclin à attribuer une bourse d’études sachant qu’il ne reverra probablement jamais son boursier, de retour au pays une fois la durée de sa mission achevée.

Cependant, il existe un ample consensus sur le fait que les étudiants étrangers sont des vecteurs privilégiés d’influence : une expérience dans une université française peut ainsi imprégner profondément un futur responsable et susciter chez lui une sympathie envers la France. Ceci est possible, probable, mais reste à démontrer. Un bon terrain d’investigation pourrait être constitué par l’accord-cadre de coopération universitaire franco-brésilien du 5 octobre 1978, plus connu sous le nom d’accord CAPES-COFECUB (Coordination pour le perfectionnement des personnels de l’enseignement supérieur, agence du ministère de l’Education brésilien-Comité français d’évaluation de la coopération universitaire avec le Brésil) qui a permis en 30 ans la formation doctorale en France de 1 500 boursiers brésiliens qui enseignent aujourd’hui dans les universités du pays. Qu’ont retirés ces professeurs de leur séjour en France ? Quels contacts gardent-ils ? En quoi leur enseignement est-il influencé par leur doctorat français ? Contribuent-ils à la diffusion de la science, de la culture ou de la langue française ?

A Recife au Brésil, le service culturel a mis en œuvre une stratégie de valorisation du support constitué par les festivals de dimension internationale. Les artistes français sont ainsi les seuls à être systématiquement présents dans tous les festivals internationaux de la capitale du Nordeste qui couvrent les principaux domaines des arts de la scène (musiques actuelles, cirque, jazz, danse, musique classique). Cette approche est doublement enrichissante : le service culturel profite de cadres reconnus (partenaires dynamiques et fiables, infrastructures, financements, communication active, public) et les producteurs ont quant a eux l’assurance d’une couverture internationale de qualité, dans la continuité. Ce choix des festivals comme vecteur d’une stratégie d’influence est-il pertinent ? Il y a en effet deux écueils à surmonter : peu d’artistes français, lorsqu’ils se produisent à l’étranger avec le soutien de crédits publics, imaginent que leurs prestations s'intègrent dans une stratégie d’influence (Gouteyron 2008). Par ailleurs, quand bien même le public estime qu’il a vu un spectacle de qualité, il n’intègre pas spontanément qu’il s’agit d’artistes français.

L’importance accordée à la promotion du français dans la politique culturelle extérieure de la France remonte aux origines de la direction générale et reste d’actualité.Au sein du réseau, cette action est de la responsabilité des attachés de coopération pour le français. En 2012, on recensait plus de cent attachés de coopération pour le français œuvrant à l’étranger (hors chargés de mission pédagogiques le plus souvent volontaires internationaux). L’affaiblissement de la langue française dans le monde est une réalité qui questionne l’efficacité des actions menées pour sa promotion et la priorité qui continue de lui être accordée. Il est vrai que les attachés de coopération pour le français n’ont pas prise sur certaines évolutions. Ainsi, au Brésil, l’enseignement de l’anglais a déplacé depuis de très nombreuses années le français comme première langue dans le secondaire. Plus récemment, l’espagnol s’est substitué au français comme deuxième langue en raison du développement de l’intégration régionale avec le Marché commun du Sud (Mercosur). Cependant, les « cracheurs de FLE » (Sellier 2002) cantonnent le plus souvent leur action éparpillée, de nature micro locale et peu rentable, au terrain pédagogique, ce qui est plus facile que de s’attaquer à la véritable question : la promotion de la langue française.

La diplomatie culturelle française est-elle vectrice d’influence, de puissance ? Si la diplomatie culturelle contribue incontestablement au « rayonnement » de la France, son impact, qui ne peut s’apprécier que sur le long terme, paraît chaque fois plus relatif tant en raison de la diminution des moyens dont elle dispose que de la montée en puissance de la mondialisation (des marchés artistiques, des produits culturels, de la formation, etc.) ainsi que du numérique (Internet, réseaux sociaux).

L’évolution de la diplomatie culturelle en diplomatie d’influence n’est pas une simple question de sémantique et ne peut se résumer au simple changement de dénomination du programme 185 (en 2011, le « Rayonnement culturel et scientifique » s’est transformé en « Diplomatie culturelle et d’influence ») : elle implique une stratégie, des objectifs, voire un autre modèle.

Ceci dit, entre l’analyse de l’ancienne directrice générale de la coopération internationale et du développement Anne Gazeau-Secret (Pour un « soft power à la française » : du rayonnement culturel à la diplomatie d’influence, 2010 ; « Soft power : l’influence par la langue et la culture », 2013) et celles des chercheurs Frédéric Martel (Pourquoi la France a perdu la bataille de la diplomatie culturelle, 2012) et Nicolas Tenzer (La diplomatie d'influence sert-elle à quelque chose ?, 2013), il existe un très large terrain que cultivent les diplomates culturels dépeints par Xavier North (1997) :

« Il suffit d'un court séjour à l’étranger pour percevoir que les politiques culturelles extérieures ont des ‘styles’, aussi différents les uns des autres que peuvent l’être la belle ordonnance d’un jardin à la française, le mystère ensauvagé d’un jardin à l’italienne, ou l’imagination artiste d’un jardin à l’anglaise ».

Il convient, à cet égard, de souligner que, concrètement, la diplomatie culturelle française ne se forge pas à Paris mais sur le terrain par des hommes, les agents du réseau culturel français à l’étranger.

Si la diplomatie culturelle implique une priorité, des moyens et une organisation, elle ne peut être que l’interface de l’activité créatrice en France. Charisme des uns, réceptivité des autres, la diplomatie culturelle est aussi, et surtout, une affaire d’hommes.