La diplomatie culturelle française : une puissance douce ?

Par Daniel HAIZE
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Daniel HAIZE, "La diplomatie culturelle française : une puissance douce ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 19/04/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/la-diplomatie-culturelle-francaise-puissance-douce


Sur le substrat des initiatives privées qui se sont développées au cours des siècles, l’Etat, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a structuré une politique culturelle extérieure autour d’un projet fort, doté de moyens financiers et d’une administration, la direction des relations culturelles, au champ de compétence croissant.

La diplomatie culturelle est une composante de la politique extérieure de l’Etat qui relève aujourd’hui de la compétence de la direction générale de la mondialisation, du développement et des partenariats (DGM) du ministère des Affaires étrangères, de ses opérateurs et d’un important réseau à l’étranger. Elle s’articule autour de deux priorités : la recherche de partenariats de haut niveau et le renforcement de l’attractivité du territoire d’une part, et d’autre part la promotion du savoir-faire, des idées et de la créativité française.

Le plus souvent évoquée en termes de diffusion, de rayonnement, voire d’échanges ou de coopération, la diplomatie culturelle a toujours eu un objectif tacite d’influence, comme en témoigne le rapport à la Chambre des députés sur le budget de 1920 (cité par Salon 1981) :

« Nos lettres, nos arts, notre civilisation industrielle, nos idées ont exercé de tout temps un puissant attrait sur les nations étrangères. Nos universités, nos écoles à l’étranger sont de véritables foyers de propagande en faveur de la France ; elles constituent une arme aux mains de nos pouvoirs publics. C’est pourquoi le ministère des Affaires étrangères et ses agents de l’extérieur doivent diriger et contrôler les initiatives, inspirer à tout prix la pénétration intellectuelle française avec la conviction qu’elle est une des formes les plus sûrement efficaces de notre action à l’étranger, qu’elle est, à l’égard des différentes nations, l’un des moyens les plus riches en ressources et les moins discutables de notre politique extérieure. »

La France ne peut plus se contenter devivre sur un capital de sympathie accumulé au fil des ans : on a dans le monde non pas tant la place que l’on mérite que celle que l’on se donne. Pour être performante, la diplomatie culturelle d’influence implique la réunion de deux conditions : elle doit à la fois être une priorité de l’Etat, étayée par des moyens budgétaires et humains conséquents, et faire l’objet d’une organisation pertinente.

Priorité, moyens budgétaires et humains, organisation

Après la création de la direction des relations culturelles en 1945,l’Etat n’a véritablement accordé une priorité à la diplomatie culturelle qu’à trois moments : entre 1959-1969, deux plans quinquennaux sont mis en œuvre et permettent un accroissement sensible des moyens ; en octobre 1983, le projet culturel extérieur de la France est approuvé par le Conseil des ministres ; entre 1988 à 1991, unsecrétaire d'État chargé des relations culturelles internationales est délégué auprès du ministre des Affaires étrangères.

Depuis lors, au delà des discours, la diplomatie culturelle semble plus subie que véritablement désirée. Ainsi, en 1998, la référence « culturelle » a été escamotée dans la nouvelle dénomination de la direction (désormais baptisée direction générale de la coopération internationale et du développement) et la dernière réforme de l’organisation de l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères a mis l’accent sur la diplomatie économique.

En outre, contrairement à l’aide publique au développement pour laquelle un document cadrea été adopté en 2010, aucune réflexion n’a été menée sur le sens à donner à la diplomatie culturelle en de début de XXIe siècle.

Le budget consacré à la diplomatie culturelle et d’influence dans le projet de loi de finances pour 2013 s’élève à 747,6millions d’euros. Toutefois, plus de la moitié des crédits sont destinés au service public d’enseignement à l’étranger (dont le premier objectif ne concerne pas la diplomatie culturelle). Hors dépenses de personnel et d’animation du réseau, les actions « coopération culturelle et promotion du français » et« attractivité et recherche » n’absorbent respectivement que 10,3 et 14,2 % des crédits du programme 185 « Diplomatie culturelle et d'influence » de la DGM (77,31 et 106,17 millions d’euros).

Non seulement les moyens destinés à la diplomatie culturelle sont limités (à titre de comparaison, l’action « audiovisuelle extérieure », de la compétence du ministère de la Culture et de la Communication, bénéficie de 149,43 millions d’euros en 2013) mais surtout ils baissent inexorablement au fil des ans.Alors que la politique culturelle extérieure a représenté plus de la moitié du budget du ministère des Affaires étrangères, le programme 185ne représentait plus, en 2012, que 25 % des crédits de la mission « Action extérieure de l’Etat »(seulement 11 % hors service public d’enseignement à l’étranger). L’action « langue et culture française » a perdu 44 % de ses crédits entre 2006 et 2010 (de 110 à 61 millions d’euros) alors que ceux destinés à l’action « renforcement des échanges scientifiques, techniques et universitaires » diminuaient de 13 % (de 63 à 54 millions d’euros). Cette dégradation se poursuit aujourd’hui : les crédits de l’action« coopération culturelle et promotion du français » perdent 11 % de 2010 à 2013, ceux de l’action « attractivité et recherche » 8 %.

S’agissant des ressources humaines, le réseau comprenait 3 070 agents (toutes catégories confondues) en 1976. En 2003, celui-ci n’était plus que de 1 931. En 2012, les effectifs étaient ramenés à 1 695. Alors que le ministère des Affaires étrangères est tout comme les autres administrations confronté à la réduction du nombre de fonctionnaires, la diplomatie culturelle en est plus tributaire que les autres domaines de l’action extérieure. Ainsi, dans le cadre de la mission « Action extérieure de l’Etat », les effectifs des agents à l’administration centrale et à l’étranger, hors agents de droit local, ont baissé de 12 % de 2010 à 2013 pour le programme « Diplomatie culturelle et d’influence » contre 1 % pour le programme « Action de la France en Europe et dans le monde » et 0,8 % pour le programme « Français à l’étranger et affaires consulaires ».

Pour le ministère des Affaires étrangères, l’adaptation de l’outil est une condition nécessaire à la mise en œuvre d’une diplomatie d’influence et justifie la réforme de la direction générale, l’aménagement du réseau culturel à l’étranger et la création de nouvelles agences.

L’histoire de la direction générale depuis 1945 est révélatrice de l’extension progressive de la notion de diplomatie culturelle. Autour du noyau de base (promotion de la langue française, échanges culturels et artistiques) se sont progressivement agrégées la coopération technique, la coopération scientifique et l’action « audiovisuelle extérieure ». En 1998, la direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID) naît de la fusion de la direction générale des relations culturelles, scientifiques et techniques (DGRCST) et des services du ministère de la Coopération. De la réorganisation de l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères et européennes de 2009 naît la DGM, issue du rapprochement de la DGCID et de la direction des affaires économiques du Quai d’Orsay.

Alors que l’ensemble de l’effort du ministère des Affaires étrangères se trouve désormais concentré dans une seule structure administrative, une externalisation croissante s’est parallèlement développée. Dès l’origine, la direction générale s’était entourée d’un ensemble de satellites spécialisés, démembrements de l’administration centrale. Depuis les années 1990, la tendance est à la création de nouveaux opérateurs et à la croissance de leur périmètre d’action. Ce mouvement a concerné en particulier l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (1990),l’Agence française de développement (1998), EduFrance (1998), France Coopération Internationale (2002) et le regroupement dans CulturesFrance, en 2006, de l’Association française d’action artistique et de l’Association pour la diffusion de la pensée française ainsi que la transformation d’EduFrance en Campus France en 2007. Cette évolution a été amplifiée par la création de trois agences, dans le cadre de la loi de 2010 relative à l’action extérieure de l’Etat : une dédiée à la promotion de la culture française (Institut français), une dédiée à la promotion de l’assistance technique et de l’expertise internationale française (France Expertise Internationale, FEI) et une vouée à la valorisation et la promotion du système d’enseignement supérieur français (Campus France).

S’inscrivant dans une tendance à la distinction entre le stratégique et l’opérationnel, le ministère des Affaires étrangères a donc décidé de déléguer à des opérateurs les fonctions d’exécution. Cette évolution ne semble pas avoir été précédée d’une réflexion en amont (bilan coût-efficacité) alors que le choix de l’établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) plutôt que celui d’établissement publicà caractère administratif (EPA) était sous-tendu par des considérations financières : un EPIC peut recevoir des financements complémentaires à ceux de l’Etat en baisse constante. Toutefois, et pour être efficiente, la mise en œuvre d’une telle organisation implique que le ministère des Affaires étrangères puisse exercer une tutelle effective et efficace, ce qui est loin d’être évident car certaines agences ont acquis une telle force logistique qu’elles échappent de fait au contrôle de l’administration centrale censée exercer un pilotage stratégique.

La question de l’aménagement du réseau culturel, de son redéploiement, de sa restructuration, de sa rationalisation – le vocabulaire a évolué avec le temps – est un sujet récurent. Engagée en 2009, la réforme de l’organisation du réseau consiste en la création, dans chaque pays, d’un établissement unique dirigé par le conseiller culturel, doté de l’autonomie financière et regroupant le service culturel et l’institut. Cette nouvelle structuration du réseau répond à une double préoccupation : donner un label unique au dispositif et bénéficier d’une plus grande souplesse de gestion. En fait, le mouvement consistant à fusionner les éléments du réseau culturel et de coopération dans une même ville ou dans un même pays et à doter ces structures d’une autonomie de gestion avait été engagé dès 1993 avec la création des centres culturels et de coopération (CCC), réunissant l’ensemble des structures existantes et intégrant également les crédits de coopération auparavant délégués au service culturel de l’ambassade. Beaucoup de ces structures ont été démantelées au début des années 2000, faute, semble-t-il, d’existence réglementaire et surtout en raison des contradictions avec la réforme du système comptable à l’étranger qui renforçait le rôle de l’ambassadeur en en faisant l’ordonnateur secondaire unique des dépenses dans son poste. L’actuelle réforme n’est donc que la reprise de ces différentes initiatives. Avec la création d’un établissement à autonomie financière unique, le conseiller culturel deviendra le seul ordonnateur de l’ensemble des crédits délégués par le ministère des Affaires étrangères pour les activités culturelles et de coopération ainsi que des ressources issues de l’autofinancement et de celles levées sur place auprès de ses partenaires (il ne dispose aujourd’hui que d’une délégation de signature de l’ambassadeur en tant qu’ordonnateur secondaire unique des administrations de l’Etat dans son pays de résidence).

La problématique des rapports entre cette nouvelle structure et les futures agences (et en particulier l’Institut français) s’avère particulièrement complexe et épineuse et a d’ailleurs entraîné plusieurs volte-face du ministre de l’époque, Bernard Kouchner, qui a finalement opté pour le statu quo : le réseau demeurera rattaché au ministère des Affaires étrangères. Cette question a toutefois été inscrite dans la loi par les parlementaires : une expérimentation du rattachement du réseau à l’Institut français a débuté en janvier 2012 dans 13 postes représentatifs de la diversité du réseau. Celle-ci s’avère complexe, notamment du fait de son caractère réversible. Reste à déterminer si cette nouvelle configuration apporte une plus-value à la diplomatie culturelle.

Créé en 2011, FEI a pour mission de promouvoir l’assistance technique et l’expertise française à l’étranger en contribuant, notamment, à la maîtrise d’œuvre de projets sur financements bilatéraux et multilatéraux. Le marché de l’expertise internationale constitue, en effet, un enjeu tant en termes économiques qu’en termes d’influence et de présence sur les questions globales. Toutefois, FEI a été crée dans un paysage déjà très organisé. En effet, chaque ministère potentiellement susceptible de développer une expertise internationale est doté d’une structure ad hoc. On dénombre ainsi une trentaine d’opérateurs au total, dont une douzaine jouissent d’une présence significative sur les marchés internationaux : l’Assistance au développement des échanges en technologies économiques et financières (ADETEF, agence de coopération internationale du ministère de l’Economie), CIVIPOL (société de service et de conseil du ministère de l’Intérieur), le Groupe d'intérêt public Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau (GIP Esther, ministère chargé de la Santé), France Vétérinaires International (services vétérinaires du ministère de l’Agriculture), etc. Le regroupement de l’expertise française au sein d’un opérateur unique paraît donc finalement peu réaliste. FEI se positionne comme un acteur important mais opère dans un environnement particulièrement fragmenté où interviennent de nombreux acteurs pouvant être, selon les appels d’offres, concurrents ou partenaires.

A la fin des années quatre-vingt-dix, le gouvernement a pris conscience de la lente érosion du nombre d’étudiants étrangers accueillis en France. Il existe aujourd’hui un véritable marché mondial de la formation des futurs décideurs étrangers faisant l’objet d’une compétition entre les pays développés pour attirer les meilleurs étudiants. Trois millions d’étudiants sont recensés dans le monde, à raison de 31 % aux Etats-Unis, 17 % en Grande-Bretagne, 12 % en France et en Australie. Pour l’accueil des étudiants étrangers boursiers du gouvernement français, le ministère des Affaires étrangères faisait appel à deux opérateurs : le Centre national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS) et Egide, Centre français pour l’accueil et les échanges internationaux.L’importance accordée à la mobilité internationale des étudiants vers la France a généré la création, en 1998, d’EduFrance, impliquant plusieurs ministères et 191 établissements d'enseignement supérieur publics et privés. En 2007, Campus France, groupement d'intérêt public issu d’EduFrance, auquel se sont ajoutés Egide et le CNOUS. Dans le cadre de la loi de 2010 relative à l’action extérieure de l’Etat, Campus France devient un EPIC qui peine à se mettre en place. Initialement prévue au 1er janvier 2011, sa création a dû être retardée d’un an, tout comme l’intégration des activités internationales du CNOUS qui n’est intervenue que fin 2012. « Mauvais départ pour Campus France » relève Le Monde (Rey-Lefebvre 2012). Cette nouvelle agence « multiplie les ratés dans l’accueil des étudiants étrangers. Ses prétentions financières et la qualité discutée de ses prestations, auxquelles s’ajoutent la politique restrictive de visas et les tracasseries administratives faites aux étudiants étrangers non européens, ne sont-elles pas plutôt en train de les faire fuir ? ».

Absence de priorité politique, moyens en berne, les réformes « de tuyauterie administrative » destinées à adapter l’outil pour rendre son action plus performante relèvent d’une vision anatomique et parisienne n’ayant que peu à voir avec le fonctionnement sur le terrain, la physiologie de la diplomatie culturelle. À cet égard, l’analyse de la politique culturelle extérieure de la France par le prisme du terrain montre que son centre de gravité est constitué par ses acteurs (le réseau et ses agents) plus que par l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères. L’action culturelle extérieure se conçoit et s’exécute sur le terrain. En conséquence, il s’agit plutôt d’ajustements qui n’apportent guère de modifications substantielles à son fonctionnement.

L’influence de la diplomatie culturelle

Deux approches complémentaires permettent de tenter de cerner l’impact de la diplomatie culturelle : quantitative avec les indicateurs de performance et qualitative avec les informations émanant du terrain et des chercheurs.

Entrée en vigueur en 2006, la loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001 (LOLF) met en place une nouvelle architecture budgétaire organisée en missions, programmes et actions. Chaque programme est doté d’indicateurs de performance. L’analyse des indicateurs du programme 185fait apparaître plusieurs cas de figure.

Ainsi, la promotion de l’influence culturelle et intellectuelle de la France, qui constitue une priorité de la diplomatie culturelle, n’est pas mesurée.Alors que la recherche de partenariats scientifiques de haut niveau et les échanges d’expertises constituent un axe stratégique de la diplomatie culturelle, le seul indicateur concerne le nombre de visiteurs du site internet dédié à la base de connaissances alimentée par les services scientifiques. Cet indicateur paraît donc décalé par rapport à l’objectif. N’aurait-t-il pas été plus pertinent de mesurer par exemple les publications conjointes de chercheurs français et étrangers ?

S’agissant de l’amélioration du pilotage et l’efficience dans la gestion des crédits, l’indicateur du montant des cofinancements levés pour les opérations dans lesquelles les ambassades sont chef de file des bailleurs de fonds ou à l’initiative du projet, établi sur la base des donnéesle plus souvent collectées au doigt mouillé par les services de coopération et d’action culturelle mesure une ressource très volatile : l’année 2011 présente ainsi un niveau de cofinancement exceptionnellement élevé (174 millions d’euros, contre 127,8 millions d’euros en 2010).

D’autres indicateurs semblent à première vue plus pertinents, comme le nombre d’élèves inscrits aux cours de langue dans les établissements culturels ou celui des candidats aux certifications et tests de langue française. Il en est de même pour le nombre d’étudiants étrangers inscrits en master et doctorat dans les établissements du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. 

Toutefois, au delà du choix des indicateurs, de leur pertinence par rapport aux objectifs affichés et de la fiabilité des chiffres, la véritable question a trait à leur utilisation. En quoi les évolutions constatées débouchent-elles sur une réflexion stratégique ? Quelles sont les mesures prises, les instructions données pour faire augmenter le nombre d’apprenants de français dans les établissements culturels à l’étranger ou le nombre d’étudiants étrangers dans les universités françaises ?

Mis en ligne en septembre 2009 par le ministère français des Affaires étrangères, le site internet d’information et d’échanges Latitude France est né de la volonté de promouvoir le réseau culturel et de coopération français dans le monde en faisant mieux faire connaître les actions qu’il mène. Il est ainsi possible de s’informer des actions menées sur le terrain par le réseau qui alimente par ailleurs une correspondance télégraphique ascendante de comptes rendus non dénués d’autosatisfaction.

Une autre approche reste à développer. A l’exemple de l’ouvrage dirigé par Martins Carlos Benedito (2005), publié à l’occasion de l’année du Brésil en France et réunissant les contributions de plus de 50 chercheurs, brésiliens pour la plupart, il s’agirait d’inciter les chercheurs étrangers et français impliqués dans des projets de coopération à témoigner. Pour les spécialistes des relations internationales, la diplomatie culturelle resteun champ d’étude peu fréquenté, d’autant que la plupart des travaux n’offrent qu’une perspective élaborée « d’en haut ».

Sur le terrain, la démarche d’influence se révèle complexe. Si le programme d’aide à la publication (PAP) est une réussite, l’accueil des étudiants étrangers en France et la diffusion culturelle et artistique soulèvent plus d’interrogations, et la promotion du français est un véritable échec.

Créé en 1990, le PAP a pour objectif de favoriser la diffusion de la création éditoriale française et les cessions de droits des ouvrages français sur les marchés étrangers. Il cible les éditeurs étrangers désireux d’ouvrir leur catalogue à des textes d’auteurs francophones viala traduction ou la publication locale en langue française. Ce programme comporte deux volets : sur les crédits centraux, la prise en charge (totale ou partielle) du montant des droits négociés entre éditeurs français et étrangers ; sur les crédits des postes, le financement d’une partie des frais de publication, de traduction ou de communication concernant l’ouvrage. Depuis sa création, ce programme a permis la publication de plus de 8 000 titres dans 74 pays partenaires.

A côté des missions et invitations, les bourses pour études ou stages en France constituent un des moyens traditionnels d’intervention pour la mise en œuvre de projets culturels ou de coopération. Pour 2013, plus 70 millions d’euros sont ainsi prévus pour les bourses. Or, on observe au fil des ans une diminution du nombre de bourses, conséquence de la baisse des moyens annuellement alloués aux ambassades pour mener à bien les actions qu’elles programment. Une bourse est un moyen couteux : trois à quatre ans de financement pour préparer un doctorat alors que le coût d’une mission revient peu ou prou à celui d’une mensualité de bourse. Par ailleurs, il s’agit d’un moyen dans la durée : le conseiller culturel peut être peu enclin à attribuer une bourse d’études sachant qu’il ne reverra probablement jamais son boursier, de retour au pays une fois la durée de sa mission achevée.

Cependant, il existe un ample consensus sur le fait que les étudiants étrangers sont des vecteurs privilégiés d’influence : une expérience dans une université française peut ainsi imprégner profondément un futur responsable et susciter chez lui une sympathie envers la France. Ceci est possible, probable, mais reste à démontrer. Un bon terrain d’investigation pourrait être constitué par l’accord-cadre de coopération universitaire franco-brésilien du 5 octobre 1978, plus connu sous le nom d’accord CAPES-COFECUB (Coordination pour le perfectionnement des personnels de l’enseignement supérieur, agence du ministère de l’Education brésilien-Comité français d’évaluation de la coopération universitaire avec le Brésil) qui a permis en 30 ans la formation doctorale en France de 1 500 boursiers brésiliens qui enseignent aujourd’hui dans les universités du pays. Qu’ont retirés ces professeurs de leur séjour en France ? Quels contacts gardent-ils ? En quoi leur enseignement est-il influencé par leur doctorat français ? Contribuent-ils à la diffusion de la science, de la culture ou de la langue française ?

A Recife au Brésil, le service culturel a mis en œuvre une stratégie de valorisation du support constitué par les festivals de dimension internationale. Les artistes français sont ainsi les seuls à être systématiquement présents dans tous les festivals internationaux de la capitale du Nordeste qui couvrent les principaux domaines des arts de la scène (musiques actuelles, cirque, jazz, danse, musique classique). Cette approche est doublement enrichissante : le service culturel profite de cadres reconnus (partenaires dynamiques et fiables, infrastructures, financements, communication active, public) et les producteurs ont quant a eux l’assurance d’une couverture internationale de qualité, dans la continuité. Ce choix des festivals comme vecteur d’une stratégie d’influence est-il pertinent ? Il y a en effet deux écueils à surmonter : peu d’artistes français, lorsqu’ils se produisent à l’étranger avec le soutien de crédits publics, imaginent que leurs prestations s'intègrent dans une stratégie d’influence (Gouteyron 2008). Par ailleurs, quand bien même le public estime qu’il a vu un spectacle de qualité, il n’intègre pas spontanément qu’il s’agit d’artistes français.

L’importance accordée à la promotion du français dans la politique culturelle extérieure de la France remonte aux origines de la direction générale et reste d’actualité.Au sein du réseau, cette action est de la responsabilité des attachés de coopération pour le français. En 2012, on recensait plus de cent attachés de coopération pour le français œuvrant à l’étranger (hors chargés de mission pédagogiques le plus souvent volontaires internationaux). L’affaiblissement de la langue française dans le monde est une réalité qui questionne l’efficacité des actions menées pour sa promotion et la priorité qui continue de lui être accordée. Il est vrai que les attachés de coopération pour le français n’ont pas prise sur certaines évolutions. Ainsi, au Brésil, l’enseignement de l’anglais a déplacé depuis de très nombreuses années le français comme première langue dans le secondaire. Plus récemment, l’espagnol s’est substitué au français comme deuxième langue en raison du développement de l’intégration régionale avec le Marché commun du Sud (Mercosur). Cependant, les « cracheurs de FLE » (Sellier 2002) cantonnent le plus souvent leur action éparpillée, de nature micro locale et peu rentable, au terrain pédagogique, ce qui est plus facile que de s’attaquer à la véritable question : la promotion de la langue française.

La diplomatie culturelle française est-elle vectrice d’influence, de puissance ? Si la diplomatie culturelle contribue incontestablement au « rayonnement » de la France, son impact, qui ne peut s’apprécier que sur le long terme, paraît chaque fois plus relatif tant en raison de la diminution des moyens dont elle dispose que de la montée en puissance de la mondialisation (des marchés artistiques, des produits culturels, de la formation, etc.) ainsi que du numérique (Internet, réseaux sociaux).

L’évolution de la diplomatie culturelle en diplomatie d’influence n’est pas une simple question de sémantique et ne peut se résumer au simple changement de dénomination du programme 185 (en 2011, le « Rayonnement culturel et scientifique » s’est transformé en « Diplomatie culturelle et d’influence ») : elle implique une stratégie, des objectifs, voire un autre modèle.

Ceci dit, entre l’analyse de l’ancienne directrice générale de la coopération internationale et du développement Anne Gazeau-Secret (Pour un « soft power à la française » : du rayonnement culturel à la diplomatie d’influence, 2010 ; « Soft power : l’influence par la langue et la culture », 2013) et celles des chercheurs Frédéric Martel (Pourquoi la France a perdu la bataille de la diplomatie culturelle, 2012) et Nicolas Tenzer (La diplomatie d'influence sert-elle à quelque chose ?, 2013), il existe un très large terrain que cultivent les diplomates culturels dépeints par Xavier North (1997) :

« Il suffit d'un court séjour à l’étranger pour percevoir que les politiques culturelles extérieures ont des ‘styles’, aussi différents les uns des autres que peuvent l’être la belle ordonnance d’un jardin à la française, le mystère ensauvagé d’un jardin à l’italienne, ou l’imagination artiste d’un jardin à l’anglaise ».

Il convient, à cet égard, de souligner que, concrètement, la diplomatie culturelle française ne se forge pas à Paris mais sur le terrain par des hommes, les agents du réseau culturel français à l’étranger.

Si la diplomatie culturelle implique une priorité, des moyens et une organisation, elle ne peut être que l’interface de l’activité créatrice en France. Charisme des uns, réceptivité des autres, la diplomatie culturelle est aussi, et surtout, une affaire d’hommes.

Références

• Annexe au projet de loi de finances pour 2013, Action extérieure de l’État : diplomatie culturelle et d’influence, Paris, 2012.

• GAYMARD H. (2012) Rapport d’information sur l’application de la loi relative à l’action extérieure de l’État, Paris, Assemblée nationale.

• GAZEAU-SECRET A. (2013) « ‘Soft power’ : l’influence par la langue et la culture », La revue internationale et stratégique, n°89, pp. 103-110.

• GAZEAU-SECRET A. (2010) « Pour un ‘soft power à la française’ : du rayonnement culturel à la diplomatie d’influence », ENA hors les murs, n°399, pp. 9-12.

• GOUTEYRON A. (2008) « Quelles réponses apporter à une diplomatie culturelle en crise ? », Les rapports du Sénat, n°428 (Annexe au procès-verbal de la séance du 30 juin 2008), Paris, Sénat.

• HAIZE D. (2012) L’action culturelle et de coopération de la France à l’étranger : un réseau, des hommes, Paris, L’Harmattan.

• MARTEL F. (2010) « Culture : pourquoi la France va perdre la bataille du ‘soft power’ », Terra Nova, 31 mars.

• MARTEL F. (2012) « Pourquoi la France a perdu la bataille de la diplomatie culturelle », L’Express, 13 décembre.

• MARTINS C. B. (dir.) (2005) Dialogues entre le Brésil et la France : formation et coopération académique, Recife, Massangana.

• NYE J. S. (2004) SoftPower: The Means to Success in World Politics, NewYork, Public Affairs.

• NORTH X. (1997) « Portrait du diplomate en jardinier, sur l’action culturelle de la France à l’étranger », Le Banquet, n°11, pp. 107-128.

• REY-LEFEBVRE I. (2012) « Campus France fait fuir les étudiants étrangers qu'elle est censée attirer », Le Monde, 18 novembre.

• SALON A. (1981) « L’action culturelle de la France dans le monde, analyse critique », thèse de doctorat ès lettres, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 3 vol.

• SELLIER M. (2002) Rapport d'activité
 en tant que sous-directrice du français 
à la direction générale de la Coopération internationale et du Développement
 au ministère des Affaires étrangères
 du 1er janvier 1999 au 31 mars 2002, Paris.

• TENZER N. (2013) « La diplomatie d'influence sert-elle à quelque chose ? », La revue internationale et stratégique, n°89, pp. 77-82.