Al-Jazeera : les ressorts incertains de l'influence médiatique

Par Mohammed EL OIFI
Comment citer cet article
Mohammed EL OIFI, "Al-Jazeera : les ressorts incertains de l'influence médiatique", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 17/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/al-jazeera-les-ressorts-incertains-de-l-influence-mediatique

Dans l’analyse des politiques étrangères, on distingue habituellement le hard power du soft power pour signifier que l’Etat peut utiliser aussi bien l’un ou l’autre pour réaliser ses objectifs. Dans le cas du Qatar, nous sommes en présence d’un Etat dépourvu de hard power mais qui jouit d’un véritable soft power, aussi l’idée de « l’influence sans puissance » est-elle souvent mise en avant. Le gaz représente l’un des leviers les plus importants de la diplomatie qatarie, les enjeux gaziers et les luttes entre grands producteurs pour influer sur le marché et déterminer les voies d’acheminent du gaz expliquent, en partie, les orientations de la diplomatie qatarie vis-à-vis des pays importateurs et surtout exportateurs de gaz. Mais si le gaz et les ressources financières qu’il génère constituent une variable explicative de la politique étrangère qatarie, l’influence médiatique que ce pays a acquis mérite une attention particulière. En effet, sans « l’effet Al-Jazeera », il est difficile de comprendre la trajectoire du Qatar depuis 1996, la place qu’il occupe aujourd’hui sur la scène régionale et sa visibilité internationale. La conception de la chaîne et l’élaboration de sa ligne éditoriale visaient à légitimer la prise du pouvoir par le nouvel émir à la suite d’un coup d’Etat désapprouvé par les pays voisins et à sortir le Qatar de son isolement régional. Pour désamorcer l’hostilité de ses voisins immédiats, le Qatar a compris que la prise en compte des préférences politiques des opinions publiques arabes constituait un multiplicateur de puissance non négligeable. La popularité de la chaîne, qui est intimement liée à sa manière de traiter les dossiers régionaux, a consacré la centralité du Qatar dans les relations interarabes.

Progressivement, l’ouverture de la chaîne aux oppositions et même aux dissidences, qui a dynamisé le débat politique dans le monde arabe, va permettre aux responsables qataris de tisser des liens et de constituer de véritables réseaux de connaissances dans l’ensemble de la région et parmi les élites des diasporas arabes et musulmanes dans le monde entier. Au fur et à mesure que la centralité de la chaîne se confirmait dans le champ médiatique arabe, l’attractivité du Qatar et de son jeu diplomatique augmentait aux yeux de tous les acteurs exclus du jeu politique ou considérés comme illégitimes dans leur propre pays. Cette proximité avec la dissidence – qui est composée en grande partie de représentants de l’islam politiques dont les Frères musulmans égyptiens, jordaniens ou tunisiens, le Hamas palestinien, les Talibans ou le Hezbollah libanais – a permis au Qatar de devenir un médiateur incontournable dans la quasi-totalité des dossiers régionaux. En effet, sa présence active dans les institutions régionales, son alliance avec les Etats-Unis et son ouverture sur Israël ont renforcé ses capacités de médiateur. Dans cette perspective, l’exemple qatari illustre les possibilités qu’un usage habile des médias offrent aux Etats pour mener une véritable « diplomatie médiatique » et accroître leur influence, même si les ressorts de puissance dont ils disposent s’avèrent très limités. En effet, Doha, la capitale du Qatar, est devenue à partir des années 2000 le lieu de rencontres publiques ou secrètes entre les divers protagonistes du jeu politique régional, à l’occasion de grands forums aux thématiques les plus variées. Les interlocuteurs médiatiques d’Al-Jazeera et ses invités peuvent également profiter de leur séjour au Qatar pour renouer les liens rompus avec leurs adversaires politiques. La stratégie qatarie pour les uns, ou son rôle perturbateur du jeu régional pour les autres, n’a pu s’épanouir qu’en raison du vide stratégique régional qui a marqué le début des années 1990. En effet, les accords de Camp David signés par l’Egypte en 1978, l’appel aux troupes américaines par l’Arabie Saoudite en 1990 et la défaite de l’Irak en 1991 ont fortement réduit la capacité de ces Etats à prétendre diriger la région.

L’enjeu derrière les médias panarabes est essentiellement politique ; il s’agit en effet, pour un Etat, de capter les « sentiments politiques arabes transnationaux » (qui sont animés par des « causes arabes communes » comme la question palestinienne, le rapport à ce qui est perçu comme une hégémonie américaine sur le monde arabe ou l’attitude face à « la révolution syrienne ») et de les mobiliser à son profit en participant à la formation et au modelage des opinions publiques arabes. L’existence d’une « vie politique arabe » émanant des interdépendances institutionnelles (Ligue arabe, Conseil de coopération du Golfe, etc.), linguistiques et culturelles qui lient les Etats et les sociétés arabes les unes aux autres, la capacité d’influencer par les médias les opinions publiques, en imposant sa propre lecture médiatique des évènements, sont des atouts stratégiques majeurs. Dans les années cinquante et soixante, le président Nasser s’était déjà montré attentif à cette dimension médiatique dans sa volonté d’obtenir le leadership dans le monde arabe, en lançant en 1953 la radio panarabe La voix des Arabes (Sawt al Arab). En riposte à l’hégémonisme nassérien et pour asseoir son autonomie, l’Arabie Saoudite a également pris l’initiative de fonder la « presse arabe de Londres » dans les années 1970 (notamment Al Chark al Awsat et Al-Hayat) ainsi que de nombreuses chaînes de télévision dont la plus emblématique reste Al-Arabiya, lancée en 2003. Ainsi, le volet médiatique est consubstantiel à toute volonté de leadership dans le monde arabe. Depuis le début des années 2000, tout semble indiquer que le Qatar possède les atouts pour exercer une pression médiatique permanente sur l’ensemble des gouvernements arabes. Comme en témoignent les bouleversements que connaît le monde arabe depuis deux ans, et même si le déclenchement des révolutions arabes ne peut être mis au seul crédit des médias, Al-Jazeera est perçue comme exerçant une pression insoutenable sur les Etats et les autres acteurs politiques dans le monde arabe. Le discours hostile à Al-Jazeera produit par les milieux favorables au maintien au pouvoir du président syrien Bachar al Assad au détriment des rebelles syriens ou par les milieux hostiles aux Frères musulmans en Egypte et au parti Al-Nahda en Tunisie semble indiquer que cette chaîne continue d’être perçue comme un défi permanent et à peser d’une manière déterminante sur l’évolution de la conjoncture politique dans les pays arabes. Ainsi, une part substantielle du poids et de la marge de manœuvre dont le Qatar bénéficie dans les instances régionales ou internationales provient du pouvoir que lui octroie Al-Jazeera de « faire croire » en sa capacité à façonner les opinions publiques dans le monde arabe. Cette croyance largement partagée aussi bien par les alliés que par les détracteurs du Qatar est devenue consubstantielle au fonctionnement et à l’analyse de « l’étrange puissance » attribuée à ce pays.