Al-Jazeera : les ressorts incertains de l'influence médiatique

Par Mohammed EL OIFI
Comment citer cet article
Mohammed EL OIFI, "Al-Jazeera : les ressorts incertains de l'influence médiatique", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 21/08/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/al-jazeera-les-ressorts-incertains-de-l-influence-mediatique

L’influence ou le soft power que l’on prête à Al-Jazeera opère dans le cadre de cette « culture journalistique panarabe » en formation depuis la fin du XIXe siècle. Elle est également liée aux usages et habitudes mentales des récepteurs arabophones et aux stratégies des Etats arabes qui, pour s’assurer le leadership politique régional, sont en compétition pour asseoir leur hégémonie sur le champ médiatique arabe. Une approche en termes de sociologie historique permet d’éclairer une triple évolution parallèle : celle des espaces politiques, des médias panarabes et des sentiments d’appartenance collectifs. La complexité du processus politico-médiatique et la tension permanente entre les niveaux national et transnational expliquent en partie le « succès » des médias panarabes, et notamment d’Al-Jazeera, mais également l’intensité des débats autour du rôle cette dernière et de sa légitimité dans le monde arabe aujourd’hui.

Si la fondation de la presse arabe de Londres à partir du milieu des années 1970 a marqué une période d’hégémonie saoudo-libanaise sur le champ médiatique panarabe, le lancement d’Al-Jazeera en 1996 inaugure une phase de démonopolisation de ce champ au profit des Qataris et de diversification de la sociologie des journalistes arabes. La recomposition du champ médiatique panarabe à travers la redistribution des positions de pouvoir entre acteurs étatiques et journalistes, la densification de la circulation des images et des messages dans l’espace arabophone grâce aux nouvelles technologies (les chaînes satellitaires) au profit d’un nouveau profil de récepteur alphabétisé et politisé auront des conséquences politiques importantes. En outre, les profondes transformations sociales liées aux processus de modernisation des sociétés arabes durant le XXe siècle, grâce à l’urbanisation, l’alphabétisation et la politisation, ont participé à la cristallisation et à l’autonomisation des opinions publiques arabes par rapport aux gouvernants. Dans cette nouvelle configuration sociale historiquement inédite dans le monde arabe, Al-Jazeera a acquis une pertinence particulière. Mais loin de fonctionner comme une chaîne de télévision ordinaire, cette dernière est devenue une scène politique de substitution. Elle est le lieu des délibérations et des affrontements politiques dans la mesure où les dysfonctionnements des instances nationales de débat public ou parfois leur non-institutionnalisation (absence de partis politiques et d’institutions de représentation politique) vont permettre à cette chaîne de jouer un rôle politique original et d’acquérir ainsi une influence médiatique considérable.