Al-Jazeera : les ressorts incertains de l'influence médiatique

Par Mohammed EL OIFI
Comment citer cet article
Mohammed EL OIFI, "Al-Jazeera : les ressorts incertains de l'influence médiatique", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 21/08/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/al-jazeera-les-ressorts-incertains-de-l-influence-mediatique


Le débat autour du rôle des moyens de communication dans la formation et la régulation des relations internationales et des liens entre médias et politique étrangère est récurrent. Ainsi, à chaque crise régionale ou internationale, on redécouvre le poids des médias et on spécule à propos de leurs impacts potentiels sur les processus politiques. A cet égard, le cas d’Al-Jazeera est exemplaire. En effet, dans l’histoire de la communication de masse, jamais média ne s’est vu attribué, à tort ou à raison, autant d’influence médiatique que cette chaîne d’information en continu en langue arabe. Depuis son lancement en novembre 1996 par le gouvernement du Qatar, sa couverture des grands évènements politiques qui secouent le Moyen-Orient est considérée comme la référence par rapport à laquelle les autres acteurs médiatiques et parfois même politiques se positionnent. La place centrale qu’elle occupe, une nouvelle fois, dans le champ médiatique arabe depuis le « coup d’Etat militaire » en Egypte et le renversement le 3 juillet 2013 de Mohamed Morsi, premier président élu dans l’histoire politique de ce pays, est l’occasion d’examiner les mécanismes qui permettent à l’Etat du Qatar (200 000 Qataris sur une population totale de deux millions d’habitants) d’imposer son point de vue dans les affaires interarabes et de bénéficier d’une visibilité internationale incontestable. En réalité, la conversion de l’influence médiatique en puissance politique est un processus complexe et insaisissable qui s’explique dans le cas d’Al-Jazeera et de la diplomatie qatarie par une série de caractéristiques linguistiques, culturelles et politiques du monde arabe. En effet, le caractère transnational ou panarabe de la chaîne Al-Jazeera défie et contrarie les logiques médiatiques des Etat-nations ; la forte interpénétration entre l’externe et l’interne et l’homogénéité linguistique dans l’espace arabophone permettent la mobilisation des opinions publiques arabes d’une manière qui transcende les frontières nationales et perturbe le jeu politique national. C’est cette tension structurelle et permanente entre le national et le transnational, consubstantielle à l’espace politique arabe, qui donne aux stratégies médiatiques transfrontières de certains Etats arabes (et notamment le Qatar) une grande pertinence et un soft power irrésistible, mais dont la conversion en gains politiques reste aléatoire.