Les formes contemporaines de la disqualification sociale

Par Serge PAUGAM
Comment citer cet article
Serge PAUGAM, "Les formes contemporaines de la disqualification sociale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/11/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/les-formes-contemporaines-de-la-disqualification-sociale

Le concept de disqualification sociale renvoie au processus d’affaiblissement ou de rupture des liens de l’individu avec la société au sens de la perte de la protection et de la reconnaissance sociale. L’homme socialement disqualifié est à la fois vulnérable face à l’avenir et accablé par le poids du regard négatif qu’autrui porte sur lui. Si ce concept est relativement récent en sociologie, on peut y voir son origine dans les travaux de Georg Simmel au début du XXe siècle sur le statut des pauvres (Simmel, 1998). L’objet d’étude qu’il propose n’est pas la pauvreté ni les pauvres en tant que tels mais la relation d’assistance entre eux et la société dans laquelle ils vivent.

En s’inscrivant dans cette perspective analytique, l’ouvrage La disqualification sociale, publié en 1991, se fondait sur une enquête réalisée à Saint-Brieuc en 1986-87, au cours d’une décennie marquée par une profonde transformation de la perception sociale de la pauvreté (Paugam, 1991). Ce que l’on a appelé la « nouvelle pauvreté » au milieu des années 1980 déconcertait par la désorganisation sociale qu’elle entraînait. Au cours de cette décennie, les services d’action sociale ont vu croître les demandes d’aide financière. Alors qu'ils avaient l’habitude d’intervenir auprès de familles jugées inadaptées, désignées comme « familles lourdes » ou « cas sociaux », les travailleurs sociaux ont vu arriver dans leurs services des jeunes sans ressources issus de familles jusque-là sans problèmes, des personnes refoulées du marché de l’emploi et progressivement précarisées. Autrement dit, la « nouvelle pauvreté » était en grande partie liée à l’érosion de la protection sociale pour des franges de plus en plus nombreuses de la population et non plus seulement d’ordre monétaire. Elle touchait le cœur même de l’intégration sociale, à savoir la stabilité de l’emploi. De ce fait, elle se traduisait le plus souvent par une pauvreté relationnelle, des problèmes de santé, des difficultés d’accès au logement. C’est la raison pour laquelle elle a suscité – et continue de susciter – l’angoisse de nombreuses personnes.

L’ouvrage de 1991 avait permis de vérifier cinq hypothèses que l’on peut résumer ainsi : 1) Le fait même d’être assisté assigne les « pauvres » à une carrière spécifique, altère leur identité préalable et devient un stigmate marquant l’ensemble de leurs rapports avec autrui ; 2) Si les pauvres, par le fait d’être assistés, ne peuvent avoir qu’un statut social dévalorisé qui les disqualifie ; ils restent malgré tout pleinement membres de la société dont ils constituent pour ainsi dire la dernière strate ; 3) Si les pauvres sont stigmatisés, ils conservent des moyens de résistance au discrédit qui les accable ; 4) Le processus de disqualification sociale comporte plusieurs phases (fragilité, dépendance et rupture des liens sociaux) ; 5) Les trois conditions socio-historiques de l’amplification de ce processus sont : un niveau élevé de développement économique associé à une forte dégradation du marché de l’emploi ; une plus grande fragilité de la sociabilité familiale et des réseaux d’aide privée ; une politique sociale de lutte contre la pauvreté qui se fonde de plus en plus sur des mesures catégorielles proches de l’assistance. Vingt ans après la publication de cet ouvrage, de quels changements majeurs faut-il tenir compte pour évaluer les formes contemporaines de la disqualification sociale ?