Les formes contemporaines de la disqualification sociale

Par Serge PAUGAM
Comment citer cet article
Serge PAUGAM, "Les formes contemporaines de la disqualification sociale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/les-formes-contemporaines-de-la-disqualification-sociale

A la fin des années 1990, une attention plus grande a été accordée aux travailleurs pauvres, phénomène connu depuis longtemps aux États-Unis, mais dont on n’avait pas encore vraiment débattu en France. Pourtant, plusieurs signes de la dégradation des conditions de travail et du niveau de vie de franges d’actifs occupés étaient visibles dès 1993, comme en témoignent les résultats d’une étude menée au CERC (Paugam, Zoyem, Charbonnel, 1993). A partir de ce constat, une enquête a pu être menée auprès d’un échantillon diversifié de salariés, laquelle a abouti à la publication du Salarié de la précarité (Paugam, 2000). Cette recherche a permis de constater que le processus de disqualification sociale ne commence pas obligatoirement par l’expérience du chômage, mais que l’on peut trouver dans le monde du travail des situations de précarité comparables à l’expérience du chômage, au sens de la crise identitaire et d’affaiblissement des liens sociaux. Rappelons ici, brièvement, que la précarité des salariés a été analysée en partant de l’hypothèse que le rapport au travail et le rapport à l’emploi constituent deux dimensions distinctes, aussi fondamentales l’une que l’autre, de l’intégration professionnelle. C’est ainsi que le type idéal de l’intégration professionnelle a été défini comme la double assurance de la reconnaissance matérielle et symbolique du travail et de la protection sociale qui découle de l’emploi. La première condition est remplie lorsque les salariés disent qu’ils éprouvent des satisfactions au travail et la seconde lorsque l’emploi qu’ils exercent est suffisamment stable pour leur permettre de planifier leur avenir et d’être protégés face aux aléas de la vie. Ce type idéal, qualifié d’intégration assurée, a permis de distinguer, par déduction, et de vérifier ensuite empiriquement, trois types de déviations : l’intégration incertaine (satisfaction au travail et instabilité de l’emploi), l’intégration laborieuse (insatisfaction au travail et stabilité de l’emploi) et l’intégration disqualifiante (insatisfaction au travail et instabilité de l’emploi).

Une faible intégration professionnelle risque de conduire à une faible intégration au système social dans son ensemble. En quoi la disqualification sociale qui touche les salariés précaires est-elle comparable à la disqualification sociale de ceux qui sont écartés du marché de l’emploi ? Il est possible de retenir au moins quatre dimensions conceptuelles communes.

La première renvoie au refoulement des individus dans une position socialement dévalorisée susceptible d’entraîner une forte stigmatisation. Pour les pauvres, le fait d’être contraint de solliciter les services d’action sociale pour obtenir de quoi vivre altère souvent leur identité préalable et marque l’ensemble de leurs rapports avec autrui. Ils éprouvent alors le sentiment d’être à la charge de la collectivité et d’avoir un statut social dévalorisé. Le salarié de la précarité est-il dans une situation comparable ? Certes, il ne fréquente pas forcément les services de l’assistance ‑ encore que ces derniers accueillent de plus en plus des personnes ayant un emploi ‑, mais puisque la norme de l’intégration professionnelle est l’épanouissement de soi au travail et la stabilité de l’emploi, on peut dire également qu’il appartient à une catégorie socialement dévalorisée. De nombreux salariés éprouvent souvent le sentiment d’être maintenus dans une condition avilissante sans avoir la moindre chance d’améliorer leur sort. Il leur manque la dignité, au double sens de l’honneur et de la considération. Leur honneur est bafoué lorsqu’ils ne peuvent se reconnaître dans leur travail et agir conformément à la représentation morale qu’ils ont d’eux-mêmes. La considération qu’ils obtiennent dans leurs relations de travail peut être également si faible qu’elle leur donne le sentiment d’être socialement rabaissés, voire de ne pas ou de ne plus compter pour autrui. Les salariés éloignés de l’intégration assurée sont confrontés à des situations qui peuvent leur paraître contraires à la dignité. Pour les salariés proches de l’intégration incertaine, l’impossibilité de stabiliser leur situation professionnelle équivaut à la privation d’un avenir. Pour les salariés proches de l’intégration laborieuse, la souffrance au travail est souvent l’expression d’une faible considération pour ce qu’ils sont et ce qu’ils apportent à l’entreprise. Enfin, pour les salariés proches de l’intégration disqualifiante, le cumul d’un travail sans âme et d’un avenir incertain est source de désespoir et d’humiliation. La disqualification sociale des salariés commence donc à partir du moment où ceux-ci sont maintenus, contre leur gré, dans une situation qui les prive de tout ou partie de la dignité que l’on accorde généralement à ceux qui contribuent par leurs efforts à l’activité productive nécessaire au bien-être de la collectivité : un moyen d’expression de soi, un revenu décent, une activité reconnue, une sécurité. En ce sens, la disqualification sociale ne commence pas avec le refoulement hors du marché de l’emploi. Elle existe au sein même de la population des salariés et correspond à une forme d’exploitation.

La deuxième dimension met l’accent sur l’idée de processus, qui suggère que la situation des individus évolue et que l’on peut donc distinguer plusieurs phases dans leur trajectoire. Les assistés ne constituent pas une strate homogène de la population. Pour la collectivité, les « pauvres » forment une catégorie bien déterminée puisqu’elle est institutionnalisée par l’ensemble des structures mises en place pour lui venir en aide, mais elle ne constitue pas pour autant un ensemble social homogène du point de vue des individus qui la composent. Dans La disqualification sociale, plusieurs types de relation aux services d’action sociale ont été distingués en fonction du type de difficultés rencontrées par les individus refoulés du marché de l’emploi. Cette approche a permis également d'étudier la transformation des expériences vécues et de passer ainsi de l’analyse des types de relation à l’assistance à l’analyse des conditions du passage d’une phase à l’autre de ce processus.

Les salariés précaires ne forment pas non plus une strate homogène au sein du salariat. La vérification empirique des formes de l’intégration professionnelle en constitue la preuve. Cette typologie ne signifie pas non plus que chaque type corresponde à une catégorie statique de salariés. Au contraire, le principe même de son élaboration implique l’idée qu’une évolution des expériences est possible, et même logique, puisque, d’une part, les conditions économiques et sociales qui les rendent probables sont variables, et que, d’autre part, les individus doivent eux-mêmes inévitablement s’adapter à un environnement instable, en particulier dans la conjoncture actuelle. Le rapport au travail et le rapport à l’emploi de chaque salarié évoluent par conséquent plus ou moins fortement au cours du temps. Les exemples des expériences vécues analysées à partir des résultats de l’enquête réalisée le prouvent. Ainsi, l’analyse a conduit à souligner que les différentes formes de déviations par rapport à l’intégration assurée constituent des phases distinctes du processus de disqualification sociale parmi les salariés. Les phases de celui-ci ne sont pas identiques à celles du processus de disqualification sociale qui touche les assistés puisque les conditions qui en sont à l’origine ne sont pas les mêmes, mais la logique est comparable. On pourrait même considérer que les phases de la disqualification des salariés précaires précèdent celles de la disqualification des assistés et que l’ensemble est relié par la même dynamique : celle de l’appauvrissement progressif des moyens par lesquels l’individu tire de son groupe d’appartenance à la fois une identité positive, source de sa reconnaissance sociale, et une protection face aux aléas de la vie.

La troisième dimension commune souligne que la précarité professionnelle correspond à un mode de régulation qui a sa logique propre. L’assistance a une fonction de régulation du système social. Si les pauvres, par le fait d’être assistés, ne peuvent avoir qu’un statut social dévalorisé qui les disqualifie, ils restent malgré tout pleinement membres de la société dont ils constituent pour ainsi dire la dernière strate. De la même manière, on peut dire que les salariés précaires ne sont pas en dehors du système économique et social. Ils contribuent même directement à sa régulation. La précarité du travail et de l’emploi est à la fois la conséquence de la flexibilité des entreprises, des transformations des méthodes de production, et le prix que les pouvoirs publics sont parfois prêts à payer pour faire baisser le chômage, tant celui-ci a constitué la hantise de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le milieu des années 1970. Par ailleurs, comme la précarité professionnelle ne touche pas de façon égale l’ensemble des salariés, on peut dire que la précarité d’une partie d’entre eux, en particulier les jeunes, mais aussi les femmes, favorise l’épanouissement et la stabilité des autres. Autrement dit, pour s’adapter à la concurrence internationale et faire baisser le chômage, un consensus implicite a été trouvé pour exposer une partie des salariés à la précarité, ce qui a permis aux autres de continuer à bénéficier de tous les avantages attachés au travail valorisant et à la stabilité de l’emploi. Ainsi, tout comme le processus de disqualification sociale des assistés révèle les relations d’interdépendance entre les parties constitutives de l’ensemble de la structure sociale, le processus de disqualification sociale des salariés précaires ne constitue pas une anomalie de ce système. Il s’inscrit au cœur même de celui-ci et correspond aux intérêts, souvent dissimulés, de certains responsables économiques, sociaux et politiques.

La quatrième dimension commune met l’accent sur les réactions face à la souffrance quotidienne. Même dépendants de la collectivité, les pauvres qui sollicitent les services d’assistance ne restent pas dépourvus de possibilités de réaction. S’ils sont stigmatisés, ils conservent des moyens de résistance au discrédit qui les accable. Les salariés précaires procèdent de la même façon. L’enquête a permis de vérifier pour chaque type d’intégration professionnelle des formes spécifiques de rationalisation de la précarité et de la souffrance qu’elle peut entraîner. De nombreux exemples étudiés confirment que les salariés précaires tout comme les assistés ont leur propre jeu, même si ce jeu ne permet pas, dans la plupart des cas, de retourner à leur avantage les conditions sociales objectives de leur intégration professionnelle.

Au terme de cette recherche, il était possible d’élargir le concept de disqualification sociale aux salariés en situation de précarité. Les résultats présentés ont permis de vérifier que, plus la déviation est importante par rapport à l’intégration assurée, plus le risque de retrait de la vie sociale est élevé. En reprenant l’image de Maurice Halbwachs, on pourrait dire que l’intégration assurée est aujourd’hui le « foyer central » qui procure la « vie sociale la plus intense » (Halbwachs, 1912). Autrement dit, la satisfaction dans le travail et la stabilité de l’emploi constituent les combustibles de ce foyer central. Lorsque les individus en sont éloignés, ils ont moins de chances de participer aux échanges, d’être intégrés dans des réseaux divers et de s’enrichir mutuellement. Si leur exclusion reste relative, la distance qui les sépare du foyer central les met de plus en plus en contact avec le « dehors » et leur donne à la longue une image négative d’eux-mêmes propice au découragement.

Les résultats de l’enquête ont permis aussi de vérifier que les salariés précaires éprouvent des difficultés d’intégration lorsque leur complémentarité avec les autres salariés ne s’impose plus à eux comme une évidence et que leur contribution au groupe ne leur semble pas suffisamment reconnue. C’est la question de la qualification qui est en jeu dans ce processus. D’une certaine manière, la reconnaissance de la qualification professionnelle procède de la même logique que la reconnaissance plus générale des qualités de chacun, que celles-ci relèvent du savoir-faire, de la personnalité ou des talents. C’est la raison pour laquelle aussi la situation des salariés précaires peut ne pas être fondamentalement différente de celle des chômeurs de longue durée et des personnes assistées. Si cette conclusion s’impose, c’est aussi parce que les évolutions structurelles de l’organisation du travail et du marché de l’emploi conduisent à de nouvelles inégalités parmi les salariés. Le processus de disqualification sociale de franges importantes de la population active, en activité ou au chômage, en constitue l’expression majeure.