Les formes contemporaines de la disqualification sociale

Par Serge PAUGAM
Comment citer cet article
Serge PAUGAM, "Les formes contemporaines de la disqualification sociale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/les-formes-contemporaines-de-la-disqualification-sociale

Le concept de disqualification sociale renvoie au processus d’affaiblissement ou de rupture des liens de l’individu avec la société au sens de la perte de la protection et de la reconnaissance sociale. L’homme socialement disqualifié est à la fois vulnérable face à l’avenir et accablé par le poids du regard négatif qu’autrui porte sur lui. Si ce concept est relativement récent en sociologie, on peut y voir son origine dans les travaux de Georg Simmel au début du XXe siècle sur le statut des pauvres (Simmel, 1998). L’objet d’étude qu’il propose n’est pas la pauvreté ni les pauvres en tant que tels mais la relation d’assistance entre eux et la société dans laquelle ils vivent.

En s’inscrivant dans cette perspective analytique, l’ouvrage La disqualification sociale, publié en 1991, se fondait sur une enquête réalisée à Saint-Brieuc en 1986-87, au cours d’une décennie marquée par une profonde transformation de la perception sociale de la pauvreté (Paugam, 1991). Ce que l’on a appelé la « nouvelle pauvreté » au milieu des années 1980 déconcertait par la désorganisation sociale qu’elle entraînait. Au cours de cette décennie, les services d’action sociale ont vu croître les demandes d’aide financière. Alors qu'ils avaient l’habitude d’intervenir auprès de familles jugées inadaptées, désignées comme « familles lourdes » ou « cas sociaux », les travailleurs sociaux ont vu arriver dans leurs services des jeunes sans ressources issus de familles jusque-là sans problèmes, des personnes refoulées du marché de l’emploi et progressivement précarisées. Autrement dit, la « nouvelle pauvreté » était en grande partie liée à l’érosion de la protection sociale pour des franges de plus en plus nombreuses de la population et non plus seulement d’ordre monétaire. Elle touchait le cœur même de l’intégration sociale, à savoir la stabilité de l’emploi. De ce fait, elle se traduisait le plus souvent par une pauvreté relationnelle, des problèmes de santé, des difficultés d’accès au logement. C’est la raison pour laquelle elle a suscité – et continue de susciter – l’angoisse de nombreuses personnes.

L’ouvrage de 1991 avait permis de vérifier cinq hypothèses que l’on peut résumer ainsi : 1) Le fait même d’être assisté assigne les « pauvres » à une carrière spécifique, altère leur identité préalable et devient un stigmate marquant l’ensemble de leurs rapports avec autrui ; 2) Si les pauvres, par le fait d’être assistés, ne peuvent avoir qu’un statut social dévalorisé qui les disqualifie ; ils restent malgré tout pleinement membres de la société dont ils constituent pour ainsi dire la dernière strate ; 3) Si les pauvres sont stigmatisés, ils conservent des moyens de résistance au discrédit qui les accable ; 4) Le processus de disqualification sociale comporte plusieurs phases (fragilité, dépendance et rupture des liens sociaux) ; 5) Les trois conditions socio-historiques de l’amplification de ce processus sont : un niveau élevé de développement économique associé à une forte dégradation du marché de l’emploi ; une plus grande fragilité de la sociabilité familiale et des réseaux d’aide privée ; une politique sociale de lutte contre la pauvreté qui se fonde de plus en plus sur des mesures catégorielles proches de l’assistance. Vingt ans après la publication de cet ouvrage, de quels changements majeurs faut-il tenir compte pour évaluer les formes contemporaines de la disqualification sociale ? 

La disqualification sociale des salariés précaires

A la fin des années 1990, une attention plus grande a été accordée aux travailleurs pauvres, phénomène connu depuis longtemps aux États-Unis, mais dont on n’avait pas encore vraiment débattu en France. Pourtant, plusieurs signes de la dégradation des conditions de travail et du niveau de vie de franges d’actifs occupés étaient visibles dès 1993, comme en témoignent les résultats d’une étude menée au CERC (Paugam, Zoyem, Charbonnel, 1993). A partir de ce constat, une enquête a pu être menée auprès d’un échantillon diversifié de salariés, laquelle a abouti à la publication du Salarié de la précarité (Paugam, 2000). Cette recherche a permis de constater que le processus de disqualification sociale ne commence pas obligatoirement par l’expérience du chômage, mais que l’on peut trouver dans le monde du travail des situations de précarité comparables à l’expérience du chômage, au sens de la crise identitaire et d’affaiblissement des liens sociaux. Rappelons ici, brièvement, que la précarité des salariés a été analysée en partant de l’hypothèse que le rapport au travail et le rapport à l’emploi constituent deux dimensions distinctes, aussi fondamentales l’une que l’autre, de l’intégration professionnelle. C’est ainsi que le type idéal de l’intégration professionnelle a été défini comme la double assurance de la reconnaissance matérielle et symbolique du travail et de la protection sociale qui découle de l’emploi. La première condition est remplie lorsque les salariés disent qu’ils éprouvent des satisfactions au travail et la seconde lorsque l’emploi qu’ils exercent est suffisamment stable pour leur permettre de planifier leur avenir et d’être protégés face aux aléas de la vie. Ce type idéal, qualifié d’intégration assurée, a permis de distinguer, par déduction, et de vérifier ensuite empiriquement, trois types de déviations : l’intégration incertaine (satisfaction au travail et instabilité de l’emploi), l’intégration laborieuse (insatisfaction au travail et stabilité de l’emploi) et l’intégration disqualifiante (insatisfaction au travail et instabilité de l’emploi).

Une faible intégration professionnelle risque de conduire à une faible intégration au système social dans son ensemble. En quoi la disqualification sociale qui touche les salariés précaires est-elle comparable à la disqualification sociale de ceux qui sont écartés du marché de l’emploi ? Il est possible de retenir au moins quatre dimensions conceptuelles communes.

La première renvoie au refoulement des individus dans une position socialement dévalorisée susceptible d’entraîner une forte stigmatisation. Pour les pauvres, le fait d’être contraint de solliciter les services d’action sociale pour obtenir de quoi vivre altère souvent leur identité préalable et marque l’ensemble de leurs rapports avec autrui. Ils éprouvent alors le sentiment d’être à la charge de la collectivité et d’avoir un statut social dévalorisé. Le salarié de la précarité est-il dans une situation comparable ? Certes, il ne fréquente pas forcément les services de l’assistance ‑ encore que ces derniers accueillent de plus en plus des personnes ayant un emploi ‑, mais puisque la norme de l’intégration professionnelle est l’épanouissement de soi au travail et la stabilité de l’emploi, on peut dire également qu’il appartient à une catégorie socialement dévalorisée. De nombreux salariés éprouvent souvent le sentiment d’être maintenus dans une condition avilissante sans avoir la moindre chance d’améliorer leur sort. Il leur manque la dignité, au double sens de l’honneur et de la considération. Leur honneur est bafoué lorsqu’ils ne peuvent se reconnaître dans leur travail et agir conformément à la représentation morale qu’ils ont d’eux-mêmes. La considération qu’ils obtiennent dans leurs relations de travail peut être également si faible qu’elle leur donne le sentiment d’être socialement rabaissés, voire de ne pas ou de ne plus compter pour autrui. Les salariés éloignés de l’intégration assurée sont confrontés à des situations qui peuvent leur paraître contraires à la dignité. Pour les salariés proches de l’intégration incertaine, l’impossibilité de stabiliser leur situation professionnelle équivaut à la privation d’un avenir. Pour les salariés proches de l’intégration laborieuse, la souffrance au travail est souvent l’expression d’une faible considération pour ce qu’ils sont et ce qu’ils apportent à l’entreprise. Enfin, pour les salariés proches de l’intégration disqualifiante, le cumul d’un travail sans âme et d’un avenir incertain est source de désespoir et d’humiliation. La disqualification sociale des salariés commence donc à partir du moment où ceux-ci sont maintenus, contre leur gré, dans une situation qui les prive de tout ou partie de la dignité que l’on accorde généralement à ceux qui contribuent par leurs efforts à l’activité productive nécessaire au bien-être de la collectivité : un moyen d’expression de soi, un revenu décent, une activité reconnue, une sécurité. En ce sens, la disqualification sociale ne commence pas avec le refoulement hors du marché de l’emploi. Elle existe au sein même de la population des salariés et correspond à une forme d’exploitation.

La deuxième dimension met l’accent sur l’idée de processus, qui suggère que la situation des individus évolue et que l’on peut donc distinguer plusieurs phases dans leur trajectoire. Les assistés ne constituent pas une strate homogène de la population. Pour la collectivité, les « pauvres » forment une catégorie bien déterminée puisqu’elle est institutionnalisée par l’ensemble des structures mises en place pour lui venir en aide, mais elle ne constitue pas pour autant un ensemble social homogène du point de vue des individus qui la composent. Dans La disqualification sociale, plusieurs types de relation aux services d’action sociale ont été distingués en fonction du type de difficultés rencontrées par les individus refoulés du marché de l’emploi. Cette approche a permis également d'étudier la transformation des expériences vécues et de passer ainsi de l’analyse des types de relation à l’assistance à l’analyse des conditions du passage d’une phase à l’autre de ce processus.

Les salariés précaires ne forment pas non plus une strate homogène au sein du salariat. La vérification empirique des formes de l’intégration professionnelle en constitue la preuve. Cette typologie ne signifie pas non plus que chaque type corresponde à une catégorie statique de salariés. Au contraire, le principe même de son élaboration implique l’idée qu’une évolution des expériences est possible, et même logique, puisque, d’une part, les conditions économiques et sociales qui les rendent probables sont variables, et que, d’autre part, les individus doivent eux-mêmes inévitablement s’adapter à un environnement instable, en particulier dans la conjoncture actuelle. Le rapport au travail et le rapport à l’emploi de chaque salarié évoluent par conséquent plus ou moins fortement au cours du temps. Les exemples des expériences vécues analysées à partir des résultats de l’enquête réalisée le prouvent. Ainsi, l’analyse a conduit à souligner que les différentes formes de déviations par rapport à l’intégration assurée constituent des phases distinctes du processus de disqualification sociale parmi les salariés. Les phases de celui-ci ne sont pas identiques à celles du processus de disqualification sociale qui touche les assistés puisque les conditions qui en sont à l’origine ne sont pas les mêmes, mais la logique est comparable. On pourrait même considérer que les phases de la disqualification des salariés précaires précèdent celles de la disqualification des assistés et que l’ensemble est relié par la même dynamique : celle de l’appauvrissement progressif des moyens par lesquels l’individu tire de son groupe d’appartenance à la fois une identité positive, source de sa reconnaissance sociale, et une protection face aux aléas de la vie.

La troisième dimension commune souligne que la précarité professionnelle correspond à un mode de régulation qui a sa logique propre. L’assistance a une fonction de régulation du système social. Si les pauvres, par le fait d’être assistés, ne peuvent avoir qu’un statut social dévalorisé qui les disqualifie, ils restent malgré tout pleinement membres de la société dont ils constituent pour ainsi dire la dernière strate. De la même manière, on peut dire que les salariés précaires ne sont pas en dehors du système économique et social. Ils contribuent même directement à sa régulation. La précarité du travail et de l’emploi est à la fois la conséquence de la flexibilité des entreprises, des transformations des méthodes de production, et le prix que les pouvoirs publics sont parfois prêts à payer pour faire baisser le chômage, tant celui-ci a constitué la hantise de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le milieu des années 1970. Par ailleurs, comme la précarité professionnelle ne touche pas de façon égale l’ensemble des salariés, on peut dire que la précarité d’une partie d’entre eux, en particulier les jeunes, mais aussi les femmes, favorise l’épanouissement et la stabilité des autres. Autrement dit, pour s’adapter à la concurrence internationale et faire baisser le chômage, un consensus implicite a été trouvé pour exposer une partie des salariés à la précarité, ce qui a permis aux autres de continuer à bénéficier de tous les avantages attachés au travail valorisant et à la stabilité de l’emploi. Ainsi, tout comme le processus de disqualification sociale des assistés révèle les relations d’interdépendance entre les parties constitutives de l’ensemble de la structure sociale, le processus de disqualification sociale des salariés précaires ne constitue pas une anomalie de ce système. Il s’inscrit au cœur même de celui-ci et correspond aux intérêts, souvent dissimulés, de certains responsables économiques, sociaux et politiques.

La quatrième dimension commune met l’accent sur les réactions face à la souffrance quotidienne. Même dépendants de la collectivité, les pauvres qui sollicitent les services d’assistance ne restent pas dépourvus de possibilités de réaction. S’ils sont stigmatisés, ils conservent des moyens de résistance au discrédit qui les accable. Les salariés précaires procèdent de la même façon. L’enquête a permis de vérifier pour chaque type d’intégration professionnelle des formes spécifiques de rationalisation de la précarité et de la souffrance qu’elle peut entraîner. De nombreux exemples étudiés confirment que les salariés précaires tout comme les assistés ont leur propre jeu, même si ce jeu ne permet pas, dans la plupart des cas, de retourner à leur avantage les conditions sociales objectives de leur intégration professionnelle.

Au terme de cette recherche, il était possible d’élargir le concept de disqualification sociale aux salariés en situation de précarité. Les résultats présentés ont permis de vérifier que, plus la déviation est importante par rapport à l’intégration assurée, plus le risque de retrait de la vie sociale est élevé. En reprenant l’image de Maurice Halbwachs, on pourrait dire que l’intégration assurée est aujourd’hui le « foyer central » qui procure la « vie sociale la plus intense » (Halbwachs, 1912). Autrement dit, la satisfaction dans le travail et la stabilité de l’emploi constituent les combustibles de ce foyer central. Lorsque les individus en sont éloignés, ils ont moins de chances de participer aux échanges, d’être intégrés dans des réseaux divers et de s’enrichir mutuellement. Si leur exclusion reste relative, la distance qui les sépare du foyer central les met de plus en plus en contact avec le « dehors » et leur donne à la longue une image négative d’eux-mêmes propice au découragement.

Les résultats de l’enquête ont permis aussi de vérifier que les salariés précaires éprouvent des difficultés d’intégration lorsque leur complémentarité avec les autres salariés ne s’impose plus à eux comme une évidence et que leur contribution au groupe ne leur semble pas suffisamment reconnue. C’est la question de la qualification qui est en jeu dans ce processus. D’une certaine manière, la reconnaissance de la qualification professionnelle procède de la même logique que la reconnaissance plus générale des qualités de chacun, que celles-ci relèvent du savoir-faire, de la personnalité ou des talents. C’est la raison pour laquelle aussi la situation des salariés précaires peut ne pas être fondamentalement différente de celle des chômeurs de longue durée et des personnes assistées. Si cette conclusion s’impose, c’est aussi parce que les évolutions structurelles de l’organisation du travail et du marché de l’emploi conduisent à de nouvelles inégalités parmi les salariés. Le processus de disqualification sociale de franges importantes de la population active, en activité ou au chômage, en constitue l’expression majeure.

De la compassion à la culpabilisation des pauvres

Au cours des vingt dernières années, la perception sociale de la pauvreté a aussi beaucoup évolué. La disqualification sociale a été publié dans un contexte général de compassion à l’égard des pauvres. Au moment du vote de la loi sur le RMI, neuf Français sur dix étaient favorables à ce type d’aide. Il semblait alors presque évident que la responsabilité de tous était engagée dans le phénomène de pauvreté et que seule une nouvelle politique ambitieuse pouvait le faire reculer. Une dizaine d’années plus tard, cette orientation favorable à la générosité publique s’est considérablement affaiblie pour laisser place à une orientation plus restrictive et plus culpabilisante à l’égard des pauvres.

Plusieurs enquêtes réalisées depuis le milieu des années 1970 ont permis d’expliquer d’une part les principales différences entre les pays de l’Union européenne, d’autre part les principales variations depuis un quart de siècle (Paugam, Selz, 2005). Parmi l’ensemble des questions, l’une portait notamment  sur les causes de la pauvreté. Posée depuis la première enquête de 1976, elle permettait de distinguer deux explications traditionnelles et radicalement opposées de la pauvreté : celle qui met en avant la paresse ou la mauvaise volonté des pauvres et celle qui souligne, au contraire, l’injustice qui règne dans la société. L’explication par la paresse renvoie à une conception morale fondée sur le sens du devoir et l’éthique du travail. Dans cette optique, les pauvres sont en quelque sorte accusés de ne pas suffisamment se prendre en charge eux-mêmes et les pouvoirs publics n’ont donc pas à les aider davantage. Chaque individu est responsable de lui-même et seul son courage peut lui éviter de connaître la pauvreté. L’explication de la pauvreté par l’injustice renvoie, au contraire, à une conception globale de la société. Les pauvres sont avant tout les victimes d’un système qui les condamne. Dans cet esprit, les pouvoirs publics ont un devoir : aider les pauvres dans le sens d’une plus grande justice sociale. L’explication par la paresse et l’explication par l’injustice correspondent à des opinions contrastées dont le sens idéologique et politique n’échappe à personne. Ces deux explications ont elles-mêmes une histoire puisque, depuis le Moyen Âge, les sociétés sont partagées sur le traitement de la pauvreté entre « la potence ou la pitié » pour reprendre le titre le l’ouvrage de l’historien Bronislaw Geremek (1987), c’est-à-dire entre la tentation de l’élimination des pauvres jugés paresseux, irresponsables et donc indésirables, et la tentation de la compassion envers le monde de tous ceux qui n’ont pas eu de chance et ont toujours vécu dans la misère.

Or, par-delà des différences importantes entre pays, cette enquête a permis de constater que l’explication par la paresse avait fortement augmenté entre 1993 et 2001. Il existe, indépendamment du pays, un effet propre du chômage. Lorsque celui-ci diminue, la probabilité de fournir cette explication augmente fortement, ce qui s’est effectivement produit à la fin des années 1990. Tout se passe comme si, en période de reprise de l’emploi, la population adhérait beaucoup plus facilement à l’idée selon laquelle les pauvres sans emploi ne feraient pas suffisamment d’efforts pour en trouver.

Cette transformation de la perception de la pauvreté s’est traduite aussi par un retournement de l’opinion publique française vis-à-vis du RMI. En 1989, 29% des personnes interrogées en France considéraient que ce dernier risquait d’encourager les allocataires à ne pas chercher du travail. Cette proportion est passée à 53% en 2000 et s’est maintenue à un taux supérieur à 50% pendant plusieurs années. En 2007, lors de l’élection présidentielle, elle était de 51%. Les salariés précaires exprimaient souvent une critique sévère à l’égard des assistés. Ceux qui travaillaient pour un maigre salaire jugeaient en effet inacceptable que d’autres ne travaillent pas et vivent des allocations. Ainsi, paradoxalement, le développement de la précarité de l’emploi et du travail dans les années 1990 a conduit progressivement à la construction d’un discours de culpabilisation des pauvres et des chômeurs. Celui-ci a été amplifié par la dénonciation de ceux qui profitaient indûment de l’assistance. Le débat sur les fraudeurs a été relayé par les médias pendant la campagne pour l’élection présidentielle. Un hebdomadaire très en vue en a même fait le thème d'une de ses couvertures et son dossier central. Ce discours était organisé pour délégitimer la redistribution en faveur des plus défavorisés. Il montait en épingle quelques cas et les extrapolait à l’ensemble des allocataires du RMI, en tendant à passer sous silence l’hétérogénéité des situations et des expériences vécues. Pendant sa campagne, Nicolas Sarkozy a contribué à opposer cette image d’une France assistée à celle de la France qu’il voulait promouvoir, celle qui se lève tôt et qui doit être récompensée pour son mérite. « Donner plus à ceux qui travaillent plus », tel a été le slogan que les Français ont le plus retenu durant cette période.

Vers un nouveau régime de précarité assistée

Pour comprendre les dérégulations contemporaines de la société salariale et les transformations concomitantes du rapport à la pauvreté, il faut prendre en considération les cycles historiques du développement du capitalisme. Sociologues et historiens ont démontré que les fonctions explicites ou sous-jacentes attribuées au système d’assistance aux pauvres ont fortement varié au cours du XXe siècle, en particulier selon les phases du développement de la société industrielle et de la conjoncture économique. Ainsi, Frances Fox Piven et Richard A. Cloward ont établi, à partir de l’exemple des États-Unis, que la fonction principale de l’assistance est de réguler les éruptions temporaires de désordre civil pendant les phases de récession et de chômage de masse. Cette fonction disparaît ensuite dans les phases de croissance économique et de stabilité politique pour laisser place à une autre, celle d’inciter les pauvres à rejoindre le marché du travail par la réduction parfois drastique des aides qu’ils obtenaient jusque-là (Piven, Cloward, 1993). Dans la première phase, les pauvres sont considérés comme des victimes et l’enjeu est d’éviter qu’ils ne se soulèvent contre le système social en place ; dans la seconde, ils sont considérés comme potentiellement paresseux et seule une politique de « moralisation » est jugée susceptible de transformer leurs comportements.

En partant de ces analyses, ne pourrait-on pas dire que dans, la première décennie d’application du RMI, nous étions dans le premier type de phase décrit par Fox Piven et Cloward et que nous sommes entrées dans le second au tournant du XXIe siècle ? En effet, il est possible de considérer les actions d’insertion menées jusqu’en 1998, années marquées par un taux exceptionnellement élevé de chômage, comme une forme d’encadrement des pauvres visant à leur assurer un minimum de participation à la vie sociale à la périphérie du marché de l’emploi, et les mesures prises par la suite, en période de diminution sensible du chômage, comme une série d’incitations à la reprise du travail assorties d’une intimidation non dissimulée à l’égard de tous ceux qui, par paresse, seraient peu enclins à rechercher un emploi. La tentative de mise en place du RMA (revenu minimum d’activité) en 2003 puis, récemment, la création du RSA (revenu de solidarité active), entrent dans cette dernière perspective. La régulation des pauvres suit, par conséquent, de façon surprenante, les cycles de l’activité économique. Du statut d’inutiles et d’inemployables, ils peuvent passer ensuite au statut de travailleur ajustable aux besoins de la flexibilité de la vie économique. Comme les emplois qui leur sont destinés sont peu attractifs en termes de salaire et de conditions de travail, il faut donc les inciter financièrement à les accepter. Le tour de passe-passe consiste alors à faire adopter pour de la solidarité ce qui, dans la réalité, est avant tout une variable d’ajustement économique.

L’exemple du RSA est sur ce point particulièrement significatif. Pour réduire le chômage de longue durée, dont de nombreux allocataires des minima sociaux sont victimes, on postule qu’il est souhaitable pour eux de pouvoir cumuler un petit revenu d’activité et une allocation d’assistance. On crée donc officiellement un nouveau statut : celui de travailleur précaire assisté. Si l’on peut espérer que, pour certains, ce statut ne sera qu’un pis-aller temporaire avant d’accéder à un emploi stable non assisté, on peut déjà craindre que le RSA participe à un mode généralisé de mise au travail des plus pauvres dans les segments les plus dégradés du marché de l’emploi.

Ce qu’il faut redouter, c’est l’institutionnalisation par les pouvoirs publics d’un sous-salariat déguisé. Après avoir résisté à l’instauration d’un Smic jeune ou du CPE (Contrat première embauche) en soulignant la menace de marginalisation durable d’une frange des salariés, on risque avec le RSA de réintroduire une formule d’infériorisation volontaire d’une partie de la main d’œuvre. Cette mesure apparaît plus légitime car elle concerne des pauvres dont on pense qu’ils ont intérêt à se satisfaire de ce nouveau statut : mais n’est-ce pas une façon de les obliger à entrer non pas dans le salariat, mais dans ce que l’on appelle aujourd’hui de plus en plus le précariat ? On officialise ainsi l’abandon de la notion de plein emploi, remplacée de façon manifeste par celle de pleine activité. Par le RSA, les pauvres n’auront pas un emploi au sens que l’on a donné à cette notion dans les luttes sociales en faveur de la garantie d’une carrière et d’une protection sociale généralisée. Ils ne seront que des « salariés de seconde zone ».

D’une façon plus générale, cette évolution du droit social oblige à revenir sur la définition de la pauvreté de Simmel qui était à l’origine de cette recherche sur la disqualification sociale. Les allocataires du RSA seront-ils principalement définis socialement par leur activité ou par leur rapport à l’assistance ? Il existait avant le RSA des travailleurs pauvres obligés de recourir ponctuellement - parfois même, de façon régulière - à des aides de l’assistance, mais désormais ce statut intermédiaire n’aura plus ce caractère d’exception. Il sera pleinement reconnu, d’autant qu’aucune limitation de durée n’a été prévue pour pouvoir en bénéficier. Ce brouillage entre le travail et l’assistance participe de ce processus de recomposition des statuts sociaux disqualifiés au bas de la hiérarchie sociale.

Les salariés seront désormais divisés : à côté de ceux qui seront protégés par leur régime de cotisations sociales, on trouvera un nombre croissant des salariés assistés par la solidarité nationale. À défaut de maintenir un régime salarial universel, on dualise ainsi le marché de l’emploi. Il est probable par ailleurs que cette dualisation introduise peu à peu une banalisation des emplois dégradants et peu qualifiés, d’autant qu’il apparaîtra moins légitime dans certains secteurs de l’économie de les faire disparaître et, pour les allocataires du RSA, de les refuser. C’est dans ce sens que l’on peut parler d’une injonction morale à l’autonomie (Duvoux, 2008) et d’un régime de mise au travail. N’est-ce pas là renoncer à la doctrine du solidarisme qui, dès la fin du XIXe siècle, proclamait que la justice sociale ne peut exister entre les hommes que s’ils deviennent des associés solidaires en neutralisant ensemble les risques auxquels ils sont confrontés ? Ne doit-on pas reconnaître aussi que le problème majeur des allocataires de minima sociaux n’est pas de refuser de travailler, mais de pouvoir, faute de formation adaptée, accepter autre chose que des emplois pénibles et peu valorisants ? L’urgence est le développement de la formation tout au long de la vie. La France est en retard dans ce domaine par rapport à plusieurs pays européens. Ce sous-salariat chronique entretenu par les pouvoirs publics pose une autre question urgente : celle de la qualité du travail. Si la question du travail dégradant est souvent évoquée, il faut bien reconnaître que rien n’est vraiment entrepris pour trouver des remèdes à cette situation, contrairement aux orientations prises par les pays scandinaves. Notons que, dans le rapport à l’origine de la création du RSA (Commission familles, vulnérabilité, pauvreté, 2005) le risque d’un développement du temps partiel subi et de la précarité avait été identifié. Pour y faire face, les auteurs de ce rapport indiquaient l’urgence d’un engagement collectif sur la qualité du travail afin que la transition souhaitée vers l’emploi se fasse vers le haut et non vers le bas. Rappelons encore que dans ce rapport, le RSA n’était que l’une des mesures parmi un ensemble beaucoup plus large de propositions.

Enfin, que deviendront tous les pauvres dont on connaît aujourd’hui, en raison d’un cumul de handicaps, les difficultés à s’insérer professionnellement ? Alors qu’ils pouvaient bénéficier dans le cadre du RMI d’un ensemble d’aides d’insertion ‑ dans le domaine de la santé, notamment ‑, ne seront-ils pas davantage culpabilisés de ne pas pouvoir répondre aux incitations à la recherche d’un emploi ?  L’insertion dans le cadre du RMI avait l’avantage d’être considérée comme multidimensionnelle, elle risque d’être réduite dans le RSA à la seule dimension professionnelle puisque l’objectif visé est d’inciter les allocataires à reprendre un travail. La distinction entre les allocataires du RSA « actifs » et les autres aboutira presque inévitablement à la dichotomie classique entre des méritants et les non-méritants : une sorte d’euphémisme de la séparation des bons et des mauvais pauvres dont on pensait pourtant au moment du vote de la loi sur le RMI qu’elle n’était plus acceptable au regard des valeurs républicaines.

Conclusion

D’une façon plus générale, les évolutions observées depuis la parution de La disqualification sociale confirment que le processus analysé à la fin des années 1980 n’était pas conjoncturel. Celui-ci s’est au contraire amplifié en touchant des franges de plus en plus nombreuses de la population : non seulement les personnes au chômage et progressivement assistées, mais aussi les actifs en situation de précarité, dont les travailleurs pauvres constituent l’une des formes les plus caractéristiques. Ce phénomène n’affecte pas que ces franges nouvellement précarisées de la population mais l’ensemble de la société, tant l’insécurité génère une angoisse collective. Dans une recherche comparative menée principalement en Europe, j’ai pu toutefois vérifier que la pauvreté disqualifiante n’était qu’une forme élémentaire de la pauvreté parmi d’autres et que le cadre analytique devait être enrichi pour analyser les variations de la pauvreté dans l’espace et le temps (Paugam, 2005). Si la disqualification sociale a une probabilité plus élevée de se développer dans les sociétés « post-industrielles », notamment dans celles qui sont confrontées à une forte augmentation du chômage et des statuts précaires sur le marché du travail, il faut en effet se référer à d’autres concepts pour analyser des configurations sociales différentes. À revenu égal, être pauvre dans le Mezzogiorno n’a pas le même sens qu’être pauvre dans la région parisienne. Être pauvre dans le nord de la France dans les années 1960 n’avait pas non plus la même signification qu’être pauvre aujourd’hui dans la même région. Le groupe des pauvres peut évidemment être défini en tant que tel à partir d’une mesure objective qui peut paraître unanimement acceptable et s’imposer à tous comme un étalon universel, mais que signifie cette mesure si l’on n’interroge pas en même temps les représentations sociales et les expériences vécues de la pauvreté ? Il faut surtout retenir qu'une forme élémentaire de la pauvreté correspond à un type de relation d’interdépendance suffisamment stable pour se maintenir durablement et s’imposer comme une unité sui generis, distincte des éléments individuels qui le caractérisent. Elle traduit un état d’équilibre relativement cristallisé des relations entre des individus inégaux (des pauvres et des non-pauvres) à l’intérieur d’un système social formant un tout. Au regard des évolutions constatées depuis vingt ans et de cette recherche comparative, il apparaît que la pauvreté disqualifiante est désormais en France, mais aussi dans d’autres pays européens, une configuration sociale durable, dont on ne sortira qu’au prix d’efforts collectifs pour repenser le lien social et envisager des réformes profondes visant à assurer l’intégration solidaire, non pas seulement des pauvres et des assistés, mais de tous les membres de la société.

Références

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