Les formes contemporaines de la disqualification sociale

Par Serge PAUGAM
Comment citer cet article
Serge PAUGAM, "Les formes contemporaines de la disqualification sociale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/les-formes-contemporaines-de-la-disqualification-sociale

D’une façon plus générale, les évolutions observées depuis la parution de La disqualification sociale confirment que le processus analysé à la fin des années 1980 n’était pas conjoncturel. Celui-ci s’est au contraire amplifié en touchant des franges de plus en plus nombreuses de la population : non seulement les personnes au chômage et progressivement assistées, mais aussi les actifs en situation de précarité, dont les travailleurs pauvres constituent l’une des formes les plus caractéristiques. Ce phénomène n’affecte pas que ces franges nouvellement précarisées de la population mais l’ensemble de la société, tant l’insécurité génère une angoisse collective. Dans une recherche comparative menée principalement en Europe, j’ai pu toutefois vérifier que la pauvreté disqualifiante n’était qu’une forme élémentaire de la pauvreté parmi d’autres et que le cadre analytique devait être enrichi pour analyser les variations de la pauvreté dans l’espace et le temps (Paugam, 2005). Si la disqualification sociale a une probabilité plus élevée de se développer dans les sociétés « post-industrielles », notamment dans celles qui sont confrontées à une forte augmentation du chômage et des statuts précaires sur le marché du travail, il faut en effet se référer à d’autres concepts pour analyser des configurations sociales différentes. À revenu égal, être pauvre dans le Mezzogiorno n’a pas le même sens qu’être pauvre dans la région parisienne. Être pauvre dans le nord de la France dans les années 1960 n’avait pas non plus la même signification qu’être pauvre aujourd’hui dans la même région. Le groupe des pauvres peut évidemment être défini en tant que tel à partir d’une mesure objective qui peut paraître unanimement acceptable et s’imposer à tous comme un étalon universel, mais que signifie cette mesure si l’on n’interroge pas en même temps les représentations sociales et les expériences vécues de la pauvreté ? Il faut surtout retenir qu'une forme élémentaire de la pauvreté correspond à un type de relation d’interdépendance suffisamment stable pour se maintenir durablement et s’imposer comme une unité sui generis, distincte des éléments individuels qui le caractérisent. Elle traduit un état d’équilibre relativement cristallisé des relations entre des individus inégaux (des pauvres et des non-pauvres) à l’intérieur d’un système social formant un tout. Au regard des évolutions constatées depuis vingt ans et de cette recherche comparative, il apparaît que la pauvreté disqualifiante est désormais en France, mais aussi dans d’autres pays européens, une configuration sociale durable, dont on ne sortira qu’au prix d’efforts collectifs pour repenser le lien social et envisager des réformes profondes visant à assurer l’intégration solidaire, non pas seulement des pauvres et des assistés, mais de tous les membres de la société.