Les formes contemporaines de la disqualification sociale

Par Serge PAUGAM
Comment citer cet article
Serge PAUGAM, "Les formes contemporaines de la disqualification sociale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/les-formes-contemporaines-de-la-disqualification-sociale

Au cours des vingt dernières années, la perception sociale de la pauvreté a aussi beaucoup évolué. La disqualification sociale a été publié dans un contexte général de compassion à l’égard des pauvres. Au moment du vote de la loi sur le RMI, neuf Français sur dix étaient favorables à ce type d’aide. Il semblait alors presque évident que la responsabilité de tous était engagée dans le phénomène de pauvreté et que seule une nouvelle politique ambitieuse pouvait le faire reculer. Une dizaine d’années plus tard, cette orientation favorable à la générosité publique s’est considérablement affaiblie pour laisser place à une orientation plus restrictive et plus culpabilisante à l’égard des pauvres.

Plusieurs enquêtes réalisées depuis le milieu des années 1970 ont permis d’expliquer d’une part les principales différences entre les pays de l’Union européenne, d’autre part les principales variations depuis un quart de siècle (Paugam, Selz, 2005). Parmi l’ensemble des questions, l’une portait notamment  sur les causes de la pauvreté. Posée depuis la première enquête de 1976, elle permettait de distinguer deux explications traditionnelles et radicalement opposées de la pauvreté : celle qui met en avant la paresse ou la mauvaise volonté des pauvres et celle qui souligne, au contraire, l’injustice qui règne dans la société. L’explication par la paresse renvoie à une conception morale fondée sur le sens du devoir et l’éthique du travail. Dans cette optique, les pauvres sont en quelque sorte accusés de ne pas suffisamment se prendre en charge eux-mêmes et les pouvoirs publics n’ont donc pas à les aider davantage. Chaque individu est responsable de lui-même et seul son courage peut lui éviter de connaître la pauvreté. L’explication de la pauvreté par l’injustice renvoie, au contraire, à une conception globale de la société. Les pauvres sont avant tout les victimes d’un système qui les condamne. Dans cet esprit, les pouvoirs publics ont un devoir : aider les pauvres dans le sens d’une plus grande justice sociale. L’explication par la paresse et l’explication par l’injustice correspondent à des opinions contrastées dont le sens idéologique et politique n’échappe à personne. Ces deux explications ont elles-mêmes une histoire puisque, depuis le Moyen Âge, les sociétés sont partagées sur le traitement de la pauvreté entre « la potence ou la pitié » pour reprendre le titre le l’ouvrage de l’historien Bronislaw Geremek (1987), c’est-à-dire entre la tentation de l’élimination des pauvres jugés paresseux, irresponsables et donc indésirables, et la tentation de la compassion envers le monde de tous ceux qui n’ont pas eu de chance et ont toujours vécu dans la misère.

Or, par-delà des différences importantes entre pays, cette enquête a permis de constater que l’explication par la paresse avait fortement augmenté entre 1993 et 2001. Il existe, indépendamment du pays, un effet propre du chômage. Lorsque celui-ci diminue, la probabilité de fournir cette explication augmente fortement, ce qui s’est effectivement produit à la fin des années 1990. Tout se passe comme si, en période de reprise de l’emploi, la population adhérait beaucoup plus facilement à l’idée selon laquelle les pauvres sans emploi ne feraient pas suffisamment d’efforts pour en trouver.

Cette transformation de la perception de la pauvreté s’est traduite aussi par un retournement de l’opinion publique française vis-à-vis du RMI. En 1989, 29% des personnes interrogées en France considéraient que ce dernier risquait d’encourager les allocataires à ne pas chercher du travail. Cette proportion est passée à 53% en 2000 et s’est maintenue à un taux supérieur à 50% pendant plusieurs années. En 2007, lors de l’élection présidentielle, elle était de 51%. Les salariés précaires exprimaient souvent une critique sévère à l’égard des assistés. Ceux qui travaillaient pour un maigre salaire jugeaient en effet inacceptable que d’autres ne travaillent pas et vivent des allocations. Ainsi, paradoxalement, le développement de la précarité de l’emploi et du travail dans les années 1990 a conduit progressivement à la construction d’un discours de culpabilisation des pauvres et des chômeurs. Celui-ci a été amplifié par la dénonciation de ceux qui profitaient indûment de l’assistance. Le débat sur les fraudeurs a été relayé par les médias pendant la campagne pour l’élection présidentielle. Un hebdomadaire très en vue en a même fait le thème d'une de ses couvertures et son dossier central. Ce discours était organisé pour délégitimer la redistribution en faveur des plus défavorisés. Il montait en épingle quelques cas et les extrapolait à l’ensemble des allocataires du RMI, en tendant à passer sous silence l’hétérogénéité des situations et des expériences vécues. Pendant sa campagne, Nicolas Sarkozy a contribué à opposer cette image d’une France assistée à celle de la France qu’il voulait promouvoir, celle qui se lève tôt et qui doit être récompensée pour son mérite. « Donner plus à ceux qui travaillent plus », tel a été le slogan que les Français ont le plus retenu durant cette période.