Pauvreté et inégalités en Russie

Par Lidia PROKOFIEVA
Comment citer cet article
Lidia PROKOFIEVA, "Pauvreté et inégalités en Russie", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 05/12/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/la-pauvrete-et-l-inegalite-en-russie

En Russie, comme dans tous les pays postcommunistes, la transition vers une économie de marché et un nouveau système politique s’est faite dans un contexte de crise économique profonde : fort déficit budgétaire et chute considérable du PIB et des revenus. Ainsi, en 1992  les revenus de la population et le PIB ont diminué de moitié. En 2009, les pensions de retraite effectives et le salaire réel (hors salaire dissimulé) n’avaient pas encore rattrapé le niveau d’avant les réformes. Le PIB par habitant ne dépassera son niveau de 1991 que quinze ans plus tard (2006).

L’évolution de la situation socioéconomique en Russie dans les années 1990 a eu pour conséquence de faire apparaître au sein de la population un groupe, assez important, de personnes ayant un accès réduit aux sources de revenu et aux programmes sociaux. Cette partie de la population s'appauvrissait au fil du temps. Le Conseil économique et social de l’ONU définit les pauvres comme les personnes, familles, groupes de personnes dont les ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont à tel point limitées qu’elles ne leur permettent pas de maintenir un niveau de vie minimal acceptable dans les pays où elles habitent (Ramprakache, 1994). Ainsi, la pauvreté empêche toute vie décente et réduit l’accès aux biens sociaux et culturels ; ce qui à terme menace le capital physique et social de la société et la qualité du potentiel humain.
Au début des réformes, un tiers de la population russe pouvait être qualifiée de démunie. A partir de l’an 2000, on observe une tendance constante à la diminution du niveau de pauvreté. En 2009, la part de la population qui dispose de revenus inférieurs au seuil de pauvreté s'élève à 13,2%, soit 19 millions personnes (voir tableau ci-dessous). En Russie, comme auparavant en Union soviétique, la méthode d’estimation de la pauvreté repose sur une approche absolue (et non relative comme dans l’Union européenne). Cette méthode considère comme pauvres les foyers ou personnes dont les revenus monétaires sont inférieurs au minimum vital.


En 1995, on observe une légère recrudescence de la pauvreté, conséquence de la crise budgétaire ; puis une tendance à la baisse jusqu’à la crise financière d’août 1998. Après cette dernière dont les retombées ont été particulièrement sensibles en 1999, on constate un recul continu de la pauvreté qui a commencé en fait dès 2000 mais ne s’est pas concrétisé immédiatement dans les statistiques, le Service fédéral russe des statistiques (Rosstat) ayant cette année-là réévalué à la hausse le niveau du minimum vital. En 2005, le panier de consommation utilisé pour définir le minimum vital est à nouveau élargi pour tenir compte de la croissance des besoins de la population. Cependant, depuis 2005, on observe en Russie une tendance constante à la diminution de la population pauvre.

Précisions méthodologiques
sur la méthode d’estimation
de la pauvreté en Russie

Le choix de la méthode de mesure de la pauvreté dépend en particulier des formes de celle-ci (absolue ou relative) qui prédominent dans la société. 

La pauvreté absolue se caractérise par un état dans lequel un individu ou un ménage ne peut pas satisfaire ses besoins de base (nourriture, vêtements, logement). 

La pauvreté relative est définie en tenant compte des standards de niveau de vie de la société considérée. Elle se caractérise par une impossibilité à atteindre ou maintenir sa situation de bien-être au niveau moyen de cette société. La pauvreté relative existe à tous les niveaux de développement d’une société et à chaque étape de son évolution.

Les définitions nationales sont loin d’être unifiées. Les approches habituellement qualifiées d’absolues sont adoptées aux Etats-Unis, dans plusieurs pays anglo-saxons (Australie) et dans certains pays d'Europe orientale (Russie). Cette approche de la pauvreté était déjà utilisée durant la période soviétique. L’Europe occidentale a une tradition d’approche relative. La pauvreté y est envisagée comme une forme d’inégalité : sont pauvres les personnes ou les ménages dont le niveau de vie est très inférieur à celui de la majorité de la population et se situe au-dessous de 40% à 60% du revenu moyen.

En 1992, après la libéralisation des prix, environ 70% de la population russe s’est retrouvée avec des revenus inférieurs à la valeur du minimum vital de l'époque de l’Union soviétique, ce qui contredisait l’idée selon laquelle les pauvres étaient des marginaux, des exclus de la société. Cette chute brutale du niveau au début des années 1990 a contraint le gouvernement à définir une nouvelle méthode de calcul fondée sur une approche absolue, toujours utilisée aujourd'hui par l’Etat russe. Cette méthode considère comme pauvres les foyers ou les personnes dont les revenus monétaires sont inférieurs au minimum vital.

En 1992, un nouveau panier de consommation minimum est fixé, dont la valeur est deux fois inférieure à l'ex-minimum vital soviétique.L’élément principal de cepanier– l’assortiment minimal de produits alimentaires – a été élaboré par l’Institut de l’alimentation de l’Académie des sciences médicales de la Russie. Il tient compte des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé qui se fondent sur la valeur énergétique et les nutriments nécessaires à l’organisme humain.Les produits alimentaires sont réunies en onze groupes agrégés (pain et produits de boulangerie ; pommes de terre ; légumes et cucurbitacées ; fruits ; sucre et confiseries ; produits de boucherie ; poisson ; produits laitiers ; œufs, huiles et autres graisses ; autres produits parmi lesquels thé, sel, épices). La part des dépenses alimentaires a été fixée à 68,3%du minimum vital.  En 2000, le panier minimal de consommation a été une première fois élargi pour y inclure en détail les dépenses non alimentaires. Les assortiments minimaux des produits non-alimentaires sont établis d’après les résultats des enquêtes de ménages compte tenu des données sur la situation des familles à bas revenus et de la date de validité des objets. En 2005, le paniera de nouveau étéélargi. Aujourd'hui, Rosstat définit comme pauvres les personnes dont le revenu moyen mensuel est inférieur au minimum vital, c'est-à-dire au prix du panier de consommation minimal.

En Russie, comme dans l’ex-URSS, l’enquête menée annuellement par Rosstat sur 49 000 ménages de toutes les régions du pays constitue la principale source d’information sur le niveau et la structure des revenus de la population. L’évaluation officielle du niveau de pauvreté n'est pas obtenue à partir de l’analyse des résultats mais sur une distribution modélisée des revenus, ce qui se justifie par le fait qu’une part importante des revenus n’est pas déclarée (deuxième emploi « au noir », location d’un appartement ou de services informels). Parallèlement, la gratuité des services de l’enseignement et de la santé n’existe plus, ce qui explique pourquoi le minimum de subsistance, calculé sans prendre en compte les dépenses d’éducation et de soins médicaux, a cessé de refléter les besoins minimaux de la population.

L’indice des effectifs de la population pauvre peut être considéré comme fiable pour évaluer la pauvreté. Malgré tout, il ne s'avère pas toujours pertinent, par exemple pour analyser l’influence sur les personnes pauvres de telle ou telle mesure politique. Ainsi, un programme établi à l'attention des plus pauvres peut faire sortir les bénéficiaires de l’aide sociale de la catégorie « pauvres » alors que leur niveau de revenu a très peu augmenté. Dans de tels cas, l'indicateur qui offre l’estimation la plus juste est le déficit de revenu, soit la somme de tous les revenus susceptibles d’être versés en complément aux personnes pauvres pour qu’elles sortent de cette condition.

L’utilisation d’autres indices de pauvreté comme le déficit de revenu donne une estimation complémentaire, et dans certains cas plus juste, de la dynamique de la pauvreté (voir tableau ci-dessus). Si nous calculons le déficit de revenu par rapport au minimum vital, celui-ci s'élevait à 32% en 2000 et à 31% en 2010 (Rosstat, 2010). La proportion de pauvres dans la population russe a fortement diminué entre ces deux dates; on constate donc que cette diminution a davantage concerné les personnes qui vivent à la limite du seuil de pauvreté mais n'a pas améliorée la situation de celles vivant dans un état de pauvreté extrême.