Pauvreté et inégalités en Russie

Par Lidia PROKOFIEVA
Comment citer cet article
Lidia PROKOFIEVA, "Pauvreté et inégalités en Russie", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/la-pauvrete-et-l-inegalite-en-russie

L’accès à l’emploi

La situation sociale et économique des individus dépend essentiellement de sa position sur le marché du travail, c’est-à-dire de son accès à la principale ressource économique, l’activité professionnelle rémunératrice. En 2009, le taux de chômage (calculé selon les critères du Bureau international du travail, BIT) était en Russie de 8,8% mais de seulement 3,3% dans els calculs officiels de Moscou. Ce fort écart entre le chiffre du BIT et celui du chômage officiel est une spécificité de la Russie contemporaine. Le chômage est presque inexistant dans l’agglomération de Moscou (1% à 2%) et plus élevé dans les républiques de Caucase du Nord (47% à 53%) où le travail informel occupe une place importante (Zoubarévitch, 2008).

Le chômage en Russie

En Russie, le chômage est moins fréquent que dans les pays d’Europe centrale et orientale. Dans le cadre du modèle socialiste, le programme « L’emploi pour tous » avait créé des emplois de façon excédentaire. Après la chute du régime communiste, la plupart des pays en transition se sont engagés sur la voie d’une restructuration du marché du travail qui a provoqué une forte augmentation du chômage. 

Au début de la période des réformes, on a fait le choix d’un chômage potentiel de grande ampleur concernant au moins un tiers de la population plutôt que privilégier un chômage modéré qui aurait considérablement fait diminuer les salaires réels. L’Etat a massivement subventionné des entreprises très faiblement rentables (à hauteur de 32% du PIB en 1992). Les autorités régionales ont ensuite pris le relais de l’Etat fédéral pour assurer le maintien d'entreprises qui, sans leur aide, auraient été amenées à disparaître.

En période de crise économique, la politique managériale la plus fréquente est celle qui consiste à diminuer le temps de travail (imposition de congé sans solde, travail partiel ou parfois de longue durée) ; la plupart du temps, les employés acceptent cette solution pour ne pas se retrouver au chômage. Près de 70% des chômeurs enregistrés en Russie sont des femmes, les hommes préférant se passer de l'aide de l'Etat, dont l’intervention est souvent perçue comme inefficace, pour trouver un emploi.

Les garanties sociales minimales

Une économie de marché orientée vers le développement social repose sur un système de garanties sociales minimales :
- le salaire minimal et la pension de retraite se situent à un niveau supérieur à celui des minima sociaux ;
- les assurances médicales et les assurances chômage protègent les citoyens de la pauvreté ;
- certaines catégories de la population, qui sont dans l'impossibilité de travailler, bénéficient de soutiens spécifiques qui leur permettent d’atteindre un revenu du niveau du minimum vital ;
- les familles pauvres se voient accorder une prestation ciblée pour que leur revenu puisse atteindre le revenu minimum garanti.

Ces dispositifs constituent une structure de garanties permettant d’atteindre les standards établis par la société. En Russie, le système de garanties sociales  minimales, inscrit dans la législation, est d'un niveau insuffisant. Les minima en matière de salaire, de pension de retraite et d’allocation chômage sont inférieurs au minimum vital. En 2009, le salaire minimum, dont 30% des salariés étaient bénéficiaires, représentait 79% du minimum vital, un niveau qu'il n'a atteint qu’au cours des deux dernières années. En 2000, il représentait 7% du minimum vital, 28% en 2007 (voir tableau ci-dessous). En outre, alors que le salaire minimal devrait représenter au moins 40% du salaire moyen, il atteignait seulement 23% en 2010.

Le montant minimal de la pension de retraite ne représente que 44% du minimum vital ; celui  de l’allocation pour les enfants versée aux familles pauvres est à un niveau très bas (3% du minimum vital). En 2005, le gouvernement fédéral a transféré au niveau régional le financement cette dernière allocation, ce qui a renforcé les inégalités entre familles pauvres. L’allocation de chômage minimale représente 15% du minimum vital. Cette situation entraîne une aggravation des problèmes de la pauvreté.

L’inégalité des revenus

Au cours de la période de transition, l’écart des revenus moyens entre les 10% de la population les plus pauvres et les 10% les plus riches (ce que l’on nomme le coefficient des fonds) a triplé (voir graphique ci-dessous). En 2009, celui-ci atteignait 16,7, soit presque plus du triple de celui de la France : 6,6 (INSEE, 2008). L’évolution de l’indice de Gini confirme la polarisation des revenus. Avec un coefficient de 0,26 en 1991, la Russie était moins inégalitaire que la majorité des pays de l’Europe ; mais après avoir atteint 0,4 au cours des années 1990, il est aujourd’hui encore plus élevé (0,422 en 2009 pour 0,289 en France).

Durant la période des réformes économiques, le coefficient de différenciation des salaires a été multiplié par plus de 3. Si, en 1991, il atteignait 7,8, il s'est élevé à 25 en 2006. Depuis, la tendance est à la baisse (14,7 en 2009). Le haut niveau de la différenciation  s’explique par plusieurs causes, dont deux essentielles :
- la décentralisation du processus de la formation des salaires due à la faiblesse des fonctions régulatrices de l’Etat et du système de partenariat social. La formation du salaire dépend pour une large mesure de la situation économique des entreprises et de la bonne volonté des entrepreneurs ou des propriétaires ; 
- le bas niveau du salaire minimum fixé par l’Etat qui sert souvent de repère pour fixer les salaires minimaux au sein des entreprises privées.

L’inégalité spatiale de la pauvreté

La Russie se caractérise par de très fortes différences régionales qui obligent à établir plusieurs niveaux de développement sociaux et économiques. Les inégalités entre régions sont beaucoup plus importantes que les inégalités entre ménages d’une même région.
Si l’on considère le produit régional brut par habitant, pondéré par le niveau des prix dans chaque région, on remarque que la région de Tioumen, en tête de liste, est quatorze fois plus riche que les régions de la fin de liste (Ingouchie et Bouriatie). Parmi celles les plus touchées par la pauvreté (c'est-à-dire où plus de 20% de la population
sont au-dessous du seuil de pauvreté), on trouve des régions géographiquement aussi diverses que la Sibérie, le Sud et le Centre du pays et la Volga.

Le lieu de résidence constitue une autre disparité : la population rurale et les habitants des petites villes sont dans une situation plus difficile que les habitants de la capitale et des grandes agglomérations. Ainsi, en 2008, la proportion de pauvres au sein de la population rurale était de 20% pour 10% dans la population urbaine (Rosstat, 2009).
Les contrastes territoriaux en termes de niveau de vie sont plus marqués aujourd’hui qu'ils ne l'étaient durant la période préalable aux réformes, en raison de l’abandon d’une politique centralisée qui contribuait à minimiser les disparités territoriales. 

Le profil démographique de pauvreté

La composition du ménage joue également un rôle déterminant dans le niveau de pauvreté : la faible participation de l’Etat condamne souvent les familles monoparentales et les familles nombreuses à l’extrême pauvreté. Pourtant, les couples avec un ou deux enfants et les personnes seules sont majoritaires parmi les ménages pauvres. Ces « nouveaux pauvres » sont souvent des foyers qui comptent des personnes qui travaillent mais perçoivent un très faible salaire mais également des chômeurs ou encore des retraités qui ne reçoivent qu'une pension minimale (Korchagina et al., 2005).