Pauvreté et inégalités en Russie

Par Lidia PROKOFIEVA
Comment citer cet article
Lidia PROKOFIEVA, "Pauvreté et inégalités en Russie", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 15/11/2018, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/la-pauvrete-et-l-inegalite-en-russie

Il y a vingt ans, les pays de l’Europe de l’Est et de l’ex-Union soviétique mettaient en place de profondes transformations socio-économiques. Pendant cette période, on a vu apparaître, en Russie, de nouveaux problèmes sociaux ou constaté l'aggravation de problèmes existants, parmi lesquels celui de la pauvreté. Le marché du travail, la structure et les sources de revenus ont complètement changé, le chômage est devenu un fait massif, les différences de revenus et de salaires se sont accentuées.

Cette période de transition a exigé de la part de la population d'importants efforts d’adaptation aux nouvelles réalités socio-économiques. En effet, les difficultés étaient tout autant liées aux possibilités restreintes dont disposait la majorité de la population pour s’adapter qu’à une incompréhension face aux exigences qu'imposait un changement de vie radical. Jusqu'alors, les pauvres ne constituaient pas une catégorie prioritaire en matière d’aide sociale. Le niveau de pauvreté reste encore assez élevé dans les années 2000 alors que la situation économique s'est améliorée.

Evolution et répartition de la pauvreté au cours des vingt dernières années

En Russie, comme dans tous les pays postcommunistes, la transition vers une économie de marché et un nouveau système politique s’est faite dans un contexte de crise économique profonde : fort déficit budgétaire et chute considérable du PIB et des revenus. Ainsi, en 1992  les revenus de la population et le PIB ont diminué de moitié. En 2009, les pensions de retraite effectives et le salaire réel (hors salaire dissimulé) n’avaient pas encore rattrapé le niveau d’avant les réformes. Le PIB par habitant ne dépassera son niveau de 1991 que quinze ans plus tard (2006).

L’évolution de la situation socioéconomique en Russie dans les années 1990 a eu pour conséquence de faire apparaître au sein de la population un groupe, assez important, de personnes ayant un accès réduit aux sources de revenu et aux programmes sociaux. Cette partie de la population s'appauvrissait au fil du temps. Le Conseil économique et social de l’ONU définit les pauvres comme les personnes, familles, groupes de personnes dont les ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont à tel point limitées qu’elles ne leur permettent pas de maintenir un niveau de vie minimal acceptable dans les pays où elles habitent (Ramprakache, 1994). Ainsi, la pauvreté empêche toute vie décente et réduit l’accès aux biens sociaux et culturels ; ce qui à terme menace le capital physique et social de la société et la qualité du potentiel humain.
Au début des réformes, un tiers de la population russe pouvait être qualifiée de démunie. A partir de l’an 2000, on observe une tendance constante à la diminution du niveau de pauvreté. En 2009, la part de la population qui dispose de revenus inférieurs au seuil de pauvreté s'élève à 13,2%, soit 19 millions personnes (voir tableau ci-dessous). En Russie, comme auparavant en Union soviétique, la méthode d’estimation de la pauvreté repose sur une approche absolue (et non relative comme dans l’Union européenne). Cette méthode considère comme pauvres les foyers ou personnes dont les revenus monétaires sont inférieurs au minimum vital.


En 1995, on observe une légère recrudescence de la pauvreté, conséquence de la crise budgétaire ; puis une tendance à la baisse jusqu’à la crise financière d’août 1998. Après cette dernière dont les retombées ont été particulièrement sensibles en 1999, on constate un recul continu de la pauvreté qui a commencé en fait dès 2000 mais ne s’est pas concrétisé immédiatement dans les statistiques, le Service fédéral russe des statistiques (Rosstat) ayant cette année-là réévalué à la hausse le niveau du minimum vital. En 2005, le panier de consommation utilisé pour définir le minimum vital est à nouveau élargi pour tenir compte de la croissance des besoins de la population. Cependant, depuis 2005, on observe en Russie une tendance constante à la diminution de la population pauvre.

Précisions méthodologiques
sur la méthode d’estimation
de la pauvreté en Russie

Le choix de la méthode de mesure de la pauvreté dépend en particulier des formes de celle-ci (absolue ou relative) qui prédominent dans la société. 

La pauvreté absolue se caractérise par un état dans lequel un individu ou un ménage ne peut pas satisfaire ses besoins de base (nourriture, vêtements, logement). 

La pauvreté relative est définie en tenant compte des standards de niveau de vie de la société considérée. Elle se caractérise par une impossibilité à atteindre ou maintenir sa situation de bien-être au niveau moyen de cette société. La pauvreté relative existe à tous les niveaux de développement d’une société et à chaque étape de son évolution.

Les définitions nationales sont loin d’être unifiées. Les approches habituellement qualifiées d’absolues sont adoptées aux Etats-Unis, dans plusieurs pays anglo-saxons (Australie) et dans certains pays d'Europe orientale (Russie). Cette approche de la pauvreté était déjà utilisée durant la période soviétique. L’Europe occidentale a une tradition d’approche relative. La pauvreté y est envisagée comme une forme d’inégalité : sont pauvres les personnes ou les ménages dont le niveau de vie est très inférieur à celui de la majorité de la population et se situe au-dessous de 40% à 60% du revenu moyen.

En 1992, après la libéralisation des prix, environ 70% de la population russe s’est retrouvée avec des revenus inférieurs à la valeur du minimum vital de l'époque de l’Union soviétique, ce qui contredisait l’idée selon laquelle les pauvres étaient des marginaux, des exclus de la société. Cette chute brutale du niveau au début des années 1990 a contraint le gouvernement à définir une nouvelle méthode de calcul fondée sur une approche absolue, toujours utilisée aujourd'hui par l’Etat russe. Cette méthode considère comme pauvres les foyers ou les personnes dont les revenus monétaires sont inférieurs au minimum vital.

En 1992, un nouveau panier de consommation minimum est fixé, dont la valeur est deux fois inférieure à l'ex-minimum vital soviétique.L’élément principal de cepanier– l’assortiment minimal de produits alimentaires – a été élaboré par l’Institut de l’alimentation de l’Académie des sciences médicales de la Russie. Il tient compte des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé qui se fondent sur la valeur énergétique et les nutriments nécessaires à l’organisme humain.Les produits alimentaires sont réunies en onze groupes agrégés (pain et produits de boulangerie ; pommes de terre ; légumes et cucurbitacées ; fruits ; sucre et confiseries ; produits de boucherie ; poisson ; produits laitiers ; œufs, huiles et autres graisses ; autres produits parmi lesquels thé, sel, épices). La part des dépenses alimentaires a été fixée à 68,3%du minimum vital.  En 2000, le panier minimal de consommation a été une première fois élargi pour y inclure en détail les dépenses non alimentaires. Les assortiments minimaux des produits non-alimentaires sont établis d’après les résultats des enquêtes de ménages compte tenu des données sur la situation des familles à bas revenus et de la date de validité des objets. En 2005, le paniera de nouveau étéélargi. Aujourd'hui, Rosstat définit comme pauvres les personnes dont le revenu moyen mensuel est inférieur au minimum vital, c'est-à-dire au prix du panier de consommation minimal.

En Russie, comme dans l’ex-URSS, l’enquête menée annuellement par Rosstat sur 49 000 ménages de toutes les régions du pays constitue la principale source d’information sur le niveau et la structure des revenus de la population. L’évaluation officielle du niveau de pauvreté n'est pas obtenue à partir de l’analyse des résultats mais sur une distribution modélisée des revenus, ce qui se justifie par le fait qu’une part importante des revenus n’est pas déclarée (deuxième emploi « au noir », location d’un appartement ou de services informels). Parallèlement, la gratuité des services de l’enseignement et de la santé n’existe plus, ce qui explique pourquoi le minimum de subsistance, calculé sans prendre en compte les dépenses d’éducation et de soins médicaux, a cessé de refléter les besoins minimaux de la population.

L’indice des effectifs de la population pauvre peut être considéré comme fiable pour évaluer la pauvreté. Malgré tout, il ne s'avère pas toujours pertinent, par exemple pour analyser l’influence sur les personnes pauvres de telle ou telle mesure politique. Ainsi, un programme établi à l'attention des plus pauvres peut faire sortir les bénéficiaires de l’aide sociale de la catégorie « pauvres » alors que leur niveau de revenu a très peu augmenté. Dans de tels cas, l'indicateur qui offre l’estimation la plus juste est le déficit de revenu, soit la somme de tous les revenus susceptibles d’être versés en complément aux personnes pauvres pour qu’elles sortent de cette condition.

L’utilisation d’autres indices de pauvreté comme le déficit de revenu donne une estimation complémentaire, et dans certains cas plus juste, de la dynamique de la pauvreté (voir tableau ci-dessus). Si nous calculons le déficit de revenu par rapport au minimum vital, celui-ci s'élevait à 32% en 2000 et à 31% en 2010 (Rosstat, 2010). La proportion de pauvres dans la population russe a fortement diminué entre ces deux dates; on constate donc que cette diminution a davantage concerné les personnes qui vivent à la limite du seuil de pauvreté mais n'a pas améliorée la situation de celles vivant dans un état de pauvreté extrême.

Facteurs de pauvreté et groupes à risque

L’accès à l’emploi

La situation sociale et économique des individus dépend essentiellement de sa position sur le marché du travail, c’est-à-dire de son accès à la principale ressource économique, l’activité professionnelle rémunératrice. En 2009, le taux de chômage (calculé selon les critères du Bureau international du travail, BIT) était en Russie de 8,8% mais de seulement 3,3% dans els calculs officiels de Moscou. Ce fort écart entre le chiffre du BIT et celui du chômage officiel est une spécificité de la Russie contemporaine. Le chômage est presque inexistant dans l’agglomération de Moscou (1% à 2%) et plus élevé dans les républiques de Caucase du Nord (47% à 53%) où le travail informel occupe une place importante (Zoubarévitch, 2008).

Le chômage en Russie

En Russie, le chômage est moins fréquent que dans les pays d’Europe centrale et orientale. Dans le cadre du modèle socialiste, le programme « L’emploi pour tous » avait créé des emplois de façon excédentaire. Après la chute du régime communiste, la plupart des pays en transition se sont engagés sur la voie d’une restructuration du marché du travail qui a provoqué une forte augmentation du chômage. 

Au début de la période des réformes, on a fait le choix d’un chômage potentiel de grande ampleur concernant au moins un tiers de la population plutôt que privilégier un chômage modéré qui aurait considérablement fait diminuer les salaires réels. L’Etat a massivement subventionné des entreprises très faiblement rentables (à hauteur de 32% du PIB en 1992). Les autorités régionales ont ensuite pris le relais de l’Etat fédéral pour assurer le maintien d'entreprises qui, sans leur aide, auraient été amenées à disparaître.

En période de crise économique, la politique managériale la plus fréquente est celle qui consiste à diminuer le temps de travail (imposition de congé sans solde, travail partiel ou parfois de longue durée) ; la plupart du temps, les employés acceptent cette solution pour ne pas se retrouver au chômage. Près de 70% des chômeurs enregistrés en Russie sont des femmes, les hommes préférant se passer de l'aide de l'Etat, dont l’intervention est souvent perçue comme inefficace, pour trouver un emploi.

Les garanties sociales minimales

Une économie de marché orientée vers le développement social repose sur un système de garanties sociales minimales :
- le salaire minimal et la pension de retraite se situent à un niveau supérieur à celui des minima sociaux ;
- les assurances médicales et les assurances chômage protègent les citoyens de la pauvreté ;
- certaines catégories de la population, qui sont dans l'impossibilité de travailler, bénéficient de soutiens spécifiques qui leur permettent d’atteindre un revenu du niveau du minimum vital ;
- les familles pauvres se voient accorder une prestation ciblée pour que leur revenu puisse atteindre le revenu minimum garanti.

Ces dispositifs constituent une structure de garanties permettant d’atteindre les standards établis par la société. En Russie, le système de garanties sociales  minimales, inscrit dans la législation, est d'un niveau insuffisant. Les minima en matière de salaire, de pension de retraite et d’allocation chômage sont inférieurs au minimum vital. En 2009, le salaire minimum, dont 30% des salariés étaient bénéficiaires, représentait 79% du minimum vital, un niveau qu'il n'a atteint qu’au cours des deux dernières années. En 2000, il représentait 7% du minimum vital, 28% en 2007 (voir tableau ci-dessous). En outre, alors que le salaire minimal devrait représenter au moins 40% du salaire moyen, il atteignait seulement 23% en 2010.

Le montant minimal de la pension de retraite ne représente que 44% du minimum vital ; celui  de l’allocation pour les enfants versée aux familles pauvres est à un niveau très bas (3% du minimum vital). En 2005, le gouvernement fédéral a transféré au niveau régional le financement cette dernière allocation, ce qui a renforcé les inégalités entre familles pauvres. L’allocation de chômage minimale représente 15% du minimum vital. Cette situation entraîne une aggravation des problèmes de la pauvreté.

L’inégalité des revenus

Au cours de la période de transition, l’écart des revenus moyens entre les 10% de la population les plus pauvres et les 10% les plus riches (ce que l’on nomme le coefficient des fonds) a triplé (voir graphique ci-dessous). En 2009, celui-ci atteignait 16,7, soit presque plus du triple de celui de la France : 6,6 (INSEE, 2008). L’évolution de l’indice de Gini confirme la polarisation des revenus. Avec un coefficient de 0,26 en 1991, la Russie était moins inégalitaire que la majorité des pays de l’Europe ; mais après avoir atteint 0,4 au cours des années 1990, il est aujourd’hui encore plus élevé (0,422 en 2009 pour 0,289 en France).

Durant la période des réformes économiques, le coefficient de différenciation des salaires a été multiplié par plus de 3. Si, en 1991, il atteignait 7,8, il s'est élevé à 25 en 2006. Depuis, la tendance est à la baisse (14,7 en 2009). Le haut niveau de la différenciation  s’explique par plusieurs causes, dont deux essentielles :
- la décentralisation du processus de la formation des salaires due à la faiblesse des fonctions régulatrices de l’Etat et du système de partenariat social. La formation du salaire dépend pour une large mesure de la situation économique des entreprises et de la bonne volonté des entrepreneurs ou des propriétaires ; 
- le bas niveau du salaire minimum fixé par l’Etat qui sert souvent de repère pour fixer les salaires minimaux au sein des entreprises privées.

L’inégalité spatiale de la pauvreté

La Russie se caractérise par de très fortes différences régionales qui obligent à établir plusieurs niveaux de développement sociaux et économiques. Les inégalités entre régions sont beaucoup plus importantes que les inégalités entre ménages d’une même région.
Si l’on considère le produit régional brut par habitant, pondéré par le niveau des prix dans chaque région, on remarque que la région de Tioumen, en tête de liste, est quatorze fois plus riche que les régions de la fin de liste (Ingouchie et Bouriatie). Parmi celles les plus touchées par la pauvreté (c'est-à-dire où plus de 20% de la population
sont au-dessous du seuil de pauvreté), on trouve des régions géographiquement aussi diverses que la Sibérie, le Sud et le Centre du pays et la Volga.

Le lieu de résidence constitue une autre disparité : la population rurale et les habitants des petites villes sont dans une situation plus difficile que les habitants de la capitale et des grandes agglomérations. Ainsi, en 2008, la proportion de pauvres au sein de la population rurale était de 20% pour 10% dans la population urbaine (Rosstat, 2009).
Les contrastes territoriaux en termes de niveau de vie sont plus marqués aujourd’hui qu'ils ne l'étaient durant la période préalable aux réformes, en raison de l’abandon d’une politique centralisée qui contribuait à minimiser les disparités territoriales. 

Le profil démographique de pauvreté

La composition du ménage joue également un rôle déterminant dans le niveau de pauvreté : la faible participation de l’Etat condamne souvent les familles monoparentales et les familles nombreuses à l’extrême pauvreté. Pourtant, les couples avec un ou deux enfants et les personnes seules sont majoritaires parmi les ménages pauvres. Ces « nouveaux pauvres » sont souvent des foyers qui comptent des personnes qui travaillent mais perçoivent un très faible salaire mais également des chômeurs ou encore des retraités qui ne reçoivent qu'une pension minimale (Korchagina et al., 2005).   

Les conditions d’accès à l’aide publique pour les plus pauvres

La définition officielle de la pauvreté en Russie sert de critère pour les statistiques et de référence pour l’attribution des allocations sociales. On peut donc la considérer comme la définition d’une sorte de minimum vital. Or celui-ci n’est pas garanti dans le pays : l'aide sociale ne permet pas aux familles pauvres qui la perçoivent d'atteindre ce niveau.
Le système de protection sociale se caractérise par une très grande complexité : certaines formes d'aide héritées de l’époque soviétique ont été conservées et de nouvelles, rendues indispensables par l'expansion de la pauvreté, ont été créées. Il existe deux niveaux de responsabilité sociale :

Le niveau fédéral prend en charge :

- le système d’assurances sociales (retraites, allocation en cas d’incapacité temporaire au travail, allocation chômage,congé de maternité, etc.) ;
- la politique familiale de soutien à la natalité (prime à la naissance, congé parental, « capital maternel » pour les femmes ayant un deuxième enfant, certificat de grossesse/accouchement, réduction des frais de crèche ou d’école maternelle) ;
- l’aide sociale en faveur des bénéficiaires fédéraux (anciens combattants, médaillés du travail, personnes handicapées, etc.)  constituée d'avantages telles que les réductions tarifaires…

Le niveau régional finance :

- l’allocation mensuelle pour les familles pauvres avec enfant(s) jusqu’aux seize ans de l’enfant (ou ses dix-huit ans s’il fait des études) ;
- l’allocation de logement en faveur des familles dont les dépenses de logement sont supérieurs à 22% de leur revenu total ;
- l’allocation pour les familles pauvres ;
- l’aide sociale en faveur des bénéficiaires régionaux (avantages sociaux, réductions tarifaires).
Toutes les mesures pour aider les familles démunies relèvent de la responsabilité de la région  et leur ampleur dépend donc essentiellement du budget régional.   

L’allocation enfant dans les familles pauvres

Selon les données officielles de Rosstat pour 2009, 15,5% des ménages étaient concernés par l'allocation enfants et 41% des enfants de moins de seize ans bénéficiaient de ce type d’aides qui ne représentait toutefois que 4% des revenus des familles destinataires. Ces aides sont donc insuffisantes.

L’allocation logement

Les bénéficiaires de l'allocation logement doivent présenter les justificatifs de leurs revenus et de leur situation professionnelle. Cette indemnité leur est accordée pour une durée de six mois à l’issue desquels de nouveaux justificatifs de revenu et d'activité économique de tous les membres du foyer doivent être fournis. Selon les données officielles de Rosstat, cette prestation est versée à 8,3% des ménages russes. Les chiffres communiqués pour la région de Tver, en Russie centrale, nous apprennent qu'environ 20% des ménages perçoivent cette allocation qui représente en moyenne 14% du minimum vital dans la région de Tver (Prokofieva, 2010).

L’aide ciblée en faveur des ménages pauvres

L'aide ciblée en faveur des ménages pauvres se distingue par la diversité des catégories de bénéficiaires et par ses règles d’octroi. L'analyse des actes juridiques normatifs régionaux indique que dans la moitié des régions (quarante au total), l'aide sociale de l’Etat est accordée à tous les ménages à faible revenu, qu’il s’agisse de familles ou de personnes seules. En revanche, dans trente-neuf régions, elle est réservée à certaines catégories de familles pauvres et aux personnes seules en situation de précarité : familles nombreuses, familles dont l’un des membres est handicapé ou qui s'occupent d’enfants handicapés, retraités qui ne travaillent pas (En Russie les retraités peuvent travailler et toucher officiellement un salaire en même temps que leur pension de retraite) et qui vivent seuls.  Il n’existe pas de statistique officielle d’Etat sur le versement de cette allocation et seuls les sondages peuvent permettre d’estimer le nombre de bénéficiaires de ce programme. Selon les données d’enquête (NOBUS, 2003), 8% des ménages reçoivent ce type d’aide dont 6% sous la forme d’une allocation mensuelle durant trois ou six mois par an. Celle-ci peut prendre la forme d’un soutien  financier ou être versée sous la forme de charbon, nourriture ou vêtements. Sa part dans le budget des familles bénéficiaires est de 5%.
En 2007, 23% des ménages russes étaient destinataires d’au moins un programme de soutien social basé sur le contrôle des revenus des bénéficiaires. Si l’on ajoute à ceux-ci les programmes destinés aux catégories de population en grande nécessité qui sont attribués sans vérification de revenus, 24% de la population est couverte par ces programmes (GGS, 2007).

Depuis l’époque soviétique, les prestations sociales en nature et les avantages sociaux représentent un élément très important de la protection sociale en Russie : gratuité ou tarif réduit dans les transports en commun, soins et médicaments, charges liées au logement. Il s’agit d’un héritage du passé dont le principe fondateur n'a jamais varié : donner le plus possible non pas à ceux qui en ont besoin mais à ceux qui en sont dignes. D’après les données de l’enquête NOBUS, 50% des ménages russes sont allocataires d’avantages sociaux. Exprimés en valeur, ces programmes représentent environ 9 % du montant total des ressources disponibles des ménages concernés. Aujourd’hui, les retraités sont les plus nombreux à percevoir ces avantages en nature (80 % des bénéficiaires) (Ovcharova et Prokofieva, 2007).
Les minima sociaux devraient garantir l’accès aux soins pour tous et l’accès à une éducation de base pour tous les enfants.  La restriction de l’accès aux soins est un des signes les plus patents de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Aujourd’hui, en Russie l’accès aux services de santé pour les enfants ne dépend pas du revenu familial car, pour eux, les soins restent gratuits, mais la tendance va plutôt vers un accroissement des services payants. En ce qui concerne les adultes, un nombre croissant d’actes deviennent payants et l’assurance maladie obligatoire ne rembourse qu’une très faible partie des frais médicaux. Les inégalités d’accès aux soins se sont aggravées avec la dégradation du service public, l’essor de l’offre privée et des paiements informels aux médecins dans les hôpitaux publics.

La Russie a hérité de l’URSS un taux de scolarisation proche de 100%. Mais l’accès à l’éducation supérieure est devenu plus inégalitaire au fil des années : les enfants issus de familles pauvres sont désormais plus nombreux à quitter le système éducatif dès l'âge de seize ans, voire avant. Les jeunes exemptés de droits d’inscription à l’université n’ont pas forcément accès aux études professionnelles supérieures en raison de l’augmentation des prix de la nourriture et des logements communautaires. Seules les écoles professionnelles de base ou de niveau moyen restent à la portée des pauvres.

Les réseaux de soutien familiaux et associatifs

Le réseau d’entraide familiale et amicale en Russie joue un rôle important pour soutenir les familles démunies et corrige, dans la mesure du possible, les défauts du système de protection sociale. Selon les données de l’enquête NOBUS, 30% à 40%  de ces familles reçoivent de leur famille ou d'amis une aide financière qui représente 10% à 25% de leurs revenus.
Les associations et les fonds privés d’aide aux pauvres, y compris les fonds caritatifs, ne sont pas encore très répandus en Russie. D’après l’enquête, la part des gens qui s’adressent à de telles organisations ne dépasse pas 1% à 3%, y compris dans les localités les plus défavorisées.

Certaines associations soutiennent directement tel ou tel type de famille ou représentent les intérêts des groupes les plus précaires auprès des pouvoirs locaux. Les associations de familles nombreuses ou de familles avec enfants handicapés sont assez nombreuses. Là où elles fonctionnent au niveau municipal ou régional, elles apportent un soutien concret (échanges de vêtements, organisation de crèches, distribution de tickets restaurant pour les enfants, organisation des loisirs et de l’éducation culturelle des enfants de familles nombreuses, etc.). Dans la plupart des cas, elles ne reçoivent qu’une subvention minime de la part des autorités.

Conclusion 

A l’issue de ces vingt dernières années de réformes socioéconomiques, la situation en Russie a beaucoup évolué depuis l'époque de l’Union soviétique. Le système paternaliste étatique a été remplacé par un régime libéral dans lequel l’implication sociale de l’Etat est minime. Selon la Constitution de 1993, la Fédération de Russie est cependant un « Etat social ». L’aspect légal de la formation du système de protection sociale doit donc être souligné.
En 1992, un document sur les Principes fondamentaux et les orientations de la politique sociale de Russie en 1992-1993 a été élaboré par des ministères et des organismes. Parmi ces principes figuraient l’universalité, combinée à une démarche différenciant les divers groupes sociaux ; une approche active et ciblée ; un partenariat social et une délimitation des compétences entre les différents niveaux de l’administration. Malheureusement, tous ces principes n'ont pas été mis en œuvre.
Aujourd'hui, le montant cumulé de l’ensemble des allocations sociales ne dépasse pas 2% du PIB et représente près de 3% de l'ensemble des revenus monétaires de la population. Les pauvres, qui ne perçoivent que 14% du total des dépenses sociales, ne constituent pas une priorité du système de protection sociale.

Références

•    GGS, Données de l’enquête internationale Generations and Gender Survey, réalisée par l'Institut indépendant de la politique sociale dans un échantillon de 11 000 ménages de 36 régions de Russie, 2007.

•    INSEE, Niveaux de vie moyens par décile, 2008.

•    KORCHAGINA I., OVCHAROVA L., PROKOFIEVA L., FESTY P., VERGER D., « Conditions de vie et pauvreté en Russie », Economie et Statistique, 2005, n° 383-384-385, pp. 219-244.

•    NOBUS, Enquête nationale sur le niveau de vie et la participation de la population aux programmes sociaux, réalisée auprès de 44 000 ménages par Rosstat avec la participation de la Banque mondiale, 2003.

•    OVCHAROVA L., PROKOFIEVA L., « Politique sociale : entre héritages et transformations », La revue nouvelle (Bruxelles), 2007, n° 8, pp. 34-43. 

•    PROKOFIEVA L., « Différentes approches d’attribution d’aide sociale ciblée dans les régions de la Russie », Vestnik du Conseil de la Fédération de la Russie, 2010, n°8 (394).

•    RAMPRAKACHE D., L’étude statistique de la pauvreté, rapport présenté à la conférence consacrée aux statistiques des revenus des ménages, Genève, 14-17 mars 1994.

•    ROSSTAT, Situation sociale et niveau de vie de la population de Russie, Moscou, Bureau statistique d’Etat, 2010.

•    ROSSTAT, Les indicateurs socioéconomiques de pauvreté, Moscou, Bureau statistique d’Etat, 2009.

•    ZOUBAREVITCH N., « Le développement socioéconomique des régions : les mythes et la réalité », SPERO, 2008, n° 9,  pp. 7-22.