Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim

Par Breno BRINGEL
Comment citer cet article
Breno BRINGEL, "Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 22/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/les-sans-terre-du-bresil

Créé en 1984 à la suite d’une série de luttes rurales, le MST se répand rapidement à travers tout le Brésil. Il se consolide dès les années 1990 pour devenir le principal mouvement social du pays (Mançano, 1999). Des questions comme l’éducation et la formation, la production et le coopérativisme, les techniques d’organicité  et la culture ont toujours été très présentes dans le mouvement et ont éveillé l’intérêt des chercheurs du monde entier. Paradoxalement, bien moindre est l’attention portée à l’analyse du MST au sein de l’activisme rural transnational contemporain, alors que le mouvement a pourtant été l’un des principaux promoteurs de l’articulation des luttes paysannes à travers le monde.

Bien que les connexions transnationales se soient intensifiées à partir des années 1990 et plus particulièrement à partir de 2000, dans le cas du MST, la vision internationaliste est présente dès le début de son émergence. Avec le temps, celle-ci s’est complexifiée. Nous pouvons ainsi identifier quatre niveaux principaux dans l’internationalisation du MST :
- L’articulation avec d’autres mouvements sociaux ruraux ;
- La solidarité politique des comités de soutien existants en Europe et Amérique du Nord ;
- La coopération politico-économique avec divers acteurs ;
- La participation sous forme de réseaux, d'événements internationaux et d'espaces transnationaux de convergence.

Cette division n’est pas rigide, mais plutôt analytique car, dans la pratique, il peut y avoir des interactions de types divers. Elle est cependant utile, car les plans d'intervention répondent à des acteurs, des procédés et des diagnostics différents. Nous les décrirons ultérieurement un par un, en essayant, dans chaque cas, de souligner leur importance dans la construction du débat autour de la souveraineté alimentaire.  

L’articulation avec d’autres mouvements sociaux ruraux commence formellement dès le premier Congrès national, en 1985 à Curitiba. Le mouvement a invité plusieurs leaders paysans d’Amérique latine. Toujours dans les années 1980, de nombreux mouvements de la région se réunissent dans une série d’événements et d'actions de protestation telles les nombreuses rencontres et mobilisations contre le paiement de la dette extérieure. Dans la plupart des cas, les espaces de confluence sont dominés par la médiation des syndicats et des partis politiques. Cependant, ils ont permis de générer un réseau de contacts et de confiance entre mouvements ruraux, fondamental pour concevoir des initiatives telles que la Campagne continentale 500 ans de résistance. Impulsée par le MST et d'autres organisations de la région andine, celle-ci, menée de 1989 à 1992, constitue le cadre d'un début de coordination plus stable et plus durable entre les mouvements sociaux ruraux latino-américains. La formalisation de cette coordination se concrétise au début des années 1990 avec la création de la Coordination latino-américaine des organisations paysannes (CLOC), qui affiche l’intention de rechercher une articulation régionale des (et pour les) paysans, capable de répondre aux temps nouveaux.

Lors de leurs différents échanges, les organisations paysannes ont pris conscience qu'elles connaissaient des problèmes similaires malgré leurs spécificités propres. Les processus de libéralisation et de modernisation agricoles et l'intensification de la mondialisation néolibérale ont commencé à dessiner un modèle global dans lequel l'agriculture devenait une affaire très rentable. L'achat d’immenses superficies de terres par quelques entreprises transnationales, la dépendance de marchés éloignés, l'intérêt de la concurrence, la spéculation croissante, les systèmes de production standardisés et l'imposition de la monoculture pour l'exportation, la détérioration sociale et environnementale, le remplacement des produits et des processus naturels par des méthodes industrielles, le contrôle d'une nouvelle géographie commerciale par des entités comme l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ou encore les politiques de développement rural de la Banque mondiale ne sont que quelques-uns des éléments communs diagnostiqués par les mouvements paysans. Il leur semblait de plus en plus nécessaire de promouvoir une articulation plus ample, internationale qui permettrait de lutter pour un modèle agricole alternatif et donnerait la priorité à une agriculture conçue comme un mode de vie et non comme une affaire commerciale. C'est alors qu'est née, en 1993, La Via Campesina, dans laquelle, depuis ses débuts, le MST joue un rôle actif. A lui échoit la  responsabilité d'instituer en nouveau paradigme la notion de souveraineté alimentaire et de regrouper les demandes en une seule, à laquelle tous ses membres (à peu près 150 organisations dans 70 pays d'Afrique, d'Asie, d'Europe et des Amériques) pourraient s'identifier.  

Deuxième aspect de l'internationalisation du MST : la solidarité politique depuis le centre du système-monde entretenue à travers les comités de soutien du MST. Connus également sous le nom d'Amis des sans terre, ils sont apparus en Europe en 1994, lors de ce que l'on peut considérer comme un nouveau cycle de solidarité internationaliste avec l'Amérique latine dans lequel les zapatistes ont eu un poids important. Ces groupes d'amis ont changé l'orientation de la relation du mouvement avec l'Europe, essentiellement avec des organisations religieuses, catholiques et luthériennes, qui avaient soutenu les premières occupations de terres dans le Sud du Brésil et étaient intervenues dans la recherche initiale de ressources économiques en Europe. Ces comités, issus essentiellement d'expériences de vie (migrations, parentèle, etc.) connectées au Brésil, de réseaux de contacts, de militantismes convergents, de relations personnelles ou d’équipe, assument différentes fonctions, mais partagent en général les objectifs suivants : rendre visible et faire connaître la lutte du MST dans ses différentes réalités (éducation, production, organisation, etc.) et les faire partager par des mouvements sociaux qui traitent de thématiques similaires dans leurs lieux d'intervention ; faire pression sur les autorités locales et nationales hors du Brésil pour la mise en œuvre de la réforme agraire et dénoncer son dévoiement. Plus récemment, plusieurs comités ont consacré leur activité à tisser des réseaux locaux et nationaux de diffusion de la souveraineté alimentaire, en joignant leur expérience internationaliste avec le MST à des initiatives communes européennes et nord-américaines qui relient la campagne à la ville (par exemple, slow food, potagers urbains, coopératives de consommation, etc.).

A un troisième niveau, profitant de l'espace politique ouvert à plusieurs reprises grâce à la diffusion et la solidarité des comités de soutien, un vaste domaine de collaboration et de travail avec le MST s'est créé ces dix dernières années, depuis l'Amérique du Nord et l'Europe, autour de projets de coopération pour le développement. Cette coopération politico-économique avec divers acteurs (universités, mairies, syndicats, agences de coopération internationales et surtout organisations non gouvernementales de développement) ajoute à la solidarité politique un élément de collaboration économique qui permet de faire avancer des fronts ouverts par le mouvement tels que l'éducation ou la formation de leaders. Par ailleurs, il faut souligner que ces projets contribuent à diffuser considérablement le paradigme de la souveraineté alimentaire dans le débat public et dans les agendas de divers acteurs sociaux et politiques.

Une autre forme de diffusion de la souveraineté alimentaire coïncide avec le dernier plan d'internationalisation du MST : la participation à des réseaux, des événements internationaux et des espaces transnationaux de convergence. Dans ce cadre, il existe une multitude d'initiatives, dont nous citerons les plus importantes : le Grito dos excluidos (Cri des exclus), la Campagne continentale contre l'accord de libre-échange des Amériques (ALCA) et le Forum social mondial. De manière plus spécifique, l'articulation de la souveraineté alimentaire s'est concrétisée dans une série d'espaces thématiques, dont le principal est le Forum pour la souveraineté alimentaire, qui s’est tenu en 2007 à Selingué (Mali).

Toutes ces alliances, interactions et dynamiques de diffusion n’évoluent pas dans le vide mais à la confluence d'éléments complexes influençant l’élan de ce saut vers le supranational et l'établissement de connexions transnationales. Dans cette dynamique interagissent des flux de personnes, d'idées et de ressources. Des réseaux tactiques et stratégiques formels et informels apparaissent également dans lesquels la portée spatiale de l'intervention du MST et ses relations avec d'autres acteurs sociaux et politiques dépend de nombreux critères : existence d'un contact ou d'une référence, liens historiques, précédentes expériences de travail , diagnostic de certains éléments de convergence et d'identification (le fait d'être un mouvement paysan ne suffit pas, affinité culturelle (moins visible dans des réseaux aussi vastes que La Via Campesina où l'on peut cependant observer que les mouvements qui fonctionnent dans une même aire d'affinité culturelle sont ceux qui entretiennent le plus ghrand nombre de relations).