Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim

Par Breno BRINGEL
Comment citer cet article
Breno BRINGEL, "Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 25/03/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/les-sans-terre-du-bresil

Pauvreté, luttes paysannes et souveraineté alimentaire comme nouveau paradigme

Les deux dernières décennies ont marqué l’extension d’un débat public global sur la pauvreté qui a adopté de nouvelles positions, définitions, et constructions politiques et sociales. Mais bien que l’on y considère le phénomène de manière plus large et multidimensionnelle qu’au cours des décennies antérieures (marquées par la création d’indicateurs et de formules quantitatives de mesure de la pauvreté), les dimensions qualitatives qui circulent entre réseaux sociaux, les perceptions et les alternatives très souvent générées hors des logiques institutionnelles (Fall, 2007), n’ont pas été prises en considération. La diffusion de l’idée de développement humain dans les milieux académiques et la vie politique semblait sortir le concept de pauvreté de sa dimension absolue. Cependant, dans la pratique, cette idée a continué de coexister avec des définitions assez économicistes basées sur le revenu et la définition d’une ligne de pauvreté, comme on peut l’observer dans le premier des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) des Nations unies (Carballo, Echart Muñoz et García Burgos, 2011).   

L’objectif, baptisé Eradiquer l’extrême pauvreté et la faim, se donne pour but entre autre de réduire de moitié, entre 1990 et 2015, le nombre de personnes qui souffrent de la faim. L’actuelle crise alimentaire et financière mondiale a significativement rétréci l’horizon proposé. Toutefois, il faut souligner ici que cet objectif a pour point de départ la satisfactiond’un besoin social de base (l’alimentation) à partir de l’adoption de l’idée de sécurité alimentaire, comprise par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), comme «l’accès physique, social et économique à une nourriture suffisante, permettant de satisfaire les besoins énergétiques quotidiens» (FAO, 1996).

Face à cette vision de la lutte contre la faim, très présente dans l’agenda de nombreux gouvernements, think tanks, organisations non gouvernementales et institutions internationales, la notion de souveraineté alimentaire est née en 1996  sous l'impulsion d’un réseau transnational d’organisations et de mouvements sociaux paysans, La Via Campesina (LVC). L’idée de «souveraineté» alimentaire est créée afin de dépasser les limites de l’idée de «sécurité» alimentaire. Bien que les mouvements sociaux de LVC reconnaissent l’importance de l’approvisionnement pour la satisfaction des besoins, il ne s’agit pas pour eux d’assurer uniquement la production d´une quantité d’aliments suffisante, mais aussi de s´assurer quel est l’aliment produit, comment il est produit et à quelle échelle. C’est pour cela que La Via Campesina définit la souveraineté alimentaire comme le droit des peuples à définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires, à protéger et à réguler la production nationale agricole, l’élevage et le commerce, afin d’atteindre des objectifs de développement durable ; il s’agit également de déterminer leur niveau d’autosuffisance, de restreindre le dumping de certains produits dans leurs marchés, et de donner la priorité d’usage et les droits sur les ressources halieutiques aux communautés qui dépendent de la pêche. La souveraineté alimentaire ne nie pas le commerce, mais « promeut la mise en place de politiques et pratiques de commerce au service du droit des peuples et des personnes à une production sûre, saine et écologiquement durable » (Nyéléni, 2007).  

La souveraineté alimentaire ne se limite pas, comme le suggère son nom, au domaine de l’alimentation. Il s’agit d’une demande dont la construction sociale se dirige vers une pluralité de thèmes, subjectivités et actions qui incluent : l’appropriation et gestion des ressources, la terre et le territoire, le commerce local et international, le développement durable, l’action collective, la participation sociale, l’agroécologie, le droit à l’alimentation et, en définitive, le modèle de production et développement.

Ce qui engendre une grande complexité souvent difficile à démêler dans les débats politiques et académiques. Dans cet article, je propose de comprendre la « souveraineté alimentaire » comme une demande soutenue par une tension créative continue entre le rural et l’urbain, l’institué et l’instituant, la protestation et la proposition, la coopération et le conflit, les réseaux et les territoires, le local et le global. L’appropriation de ce concept par les différents acteurs sociaux et politiques a non seulement fait de ces éléments des paires dichotomiques ; leur mise en scène suppose l’identification de plusieurs traits communs, d’un dénominateur minimum commun d’action et de différentes formes de construction locales. 

Parallèlement, il est important de souligner que la viabilité et visibilité de la souveraineté alimentaire n’a été rendue possible que par l'nternationalisation croissante des mouvements sociaux paysans. Cependant, comme dans le cas de la souveraineté alimentaire, nous sommes en face d’un processus bidirectionnel, d’aller-retour, d’internationalisation et d’internalisation, spécifique à l’activisme rural transnational contemporain. Pour l'illustrer, nous présenterons brièvement le cas du Mouvement des travailleurs sans terre (MST) du Brésil, l’un des mouvements sociaux les plus actifs dans la promotion de La Via Campesina Internacional et des valeurs de la souveraineté alimentaire.