Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim

Par Breno BRINGEL
Comment citer cet article
Breno BRINGEL, "Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/les-sans-terre-du-bresil

La faim est un phénomène aussi ancien que l’histoire de l’humanité et l’on pourrait même dire qu’il n’existe pas de lutte aussi ancienne que celle pour la subsistance. Cependant, contrairement à ce qu’ont tenté de suggérer les propositions fondées sur de supposées lois naturelles, la faim n’est pas un phénomène naturel ou irrémédiable, mais une création sociale : « la faim, cette plaie fabriquée par l’homme », disait Josué de Castro (1972: 90 [1951]), l’un des géographes brésiliens les plus connus avec Milton Santos. Castro a brillamment pensé la géopolitique de la faim dans toute sa complexité articulatoire comme un phénomène politique fortement guidé par les dynamiques spatiales. Il a souligné la relation entre l’extension de la faim et l’impérialisme, le colonialisme européen et leur exploitation des richesses par des processus économiques dévastateurs (la multiplication des latifundia et l’introduction de la monoculture en Amérique latine est de fait un legs du colonialisme). Enfin, il a identifié les différentes dynamiques régionales de la distribution de la faim, des Amériques à la vieille Asie, de l’Afrique noire jusqu’à l’Europe d'après-guerre. Ainsi, Castro a revitalisé le message de la lutte contre la faim au moment – le milieu du XXe siècle – où se créait la FAO et où le mur du silence devait être abattu.     

Des décennies plus tard, le débat et la prise de conscience du phénomène ont progressé. La lutte contre la faim a même acquis une place centrale dans les agendas politiques globaux (pour preuve l’exemple des Objectifs du millénaire pour le développement), régionaux et nationaux. Au Brésil, le programme Faim Zéro est fréquemment mentionné comme un exemple de « bonne pratique ». Cependant, même si l’enjeu fondamental de ces  initiatives est d’assurer l’accès à l’alimentation à des personnes en difficulté, soit, en d’autres termes, de garantir la sécurité alimentaire, tous sont limités et toujours dominés par l’assistanat et des politiques compensatoires qui pallient les effets, mais non les causes structurelles de la faim.  

En outre, ces programmes officiels de lutte contre la faim recèlent d’autres paradoxes rarement évoqués. Le premier argument que nous pourrions avancer est que ces paradoxes sont causés par une « confluence perverse » (Dagnino, 2005) entre néolibéralisme et politiques sociales. Ainsi, l’économie brésilienne profite d’une conjoncture favorable grâce aux fissures ouvertes par les transformations de l’agriculture contemporaine pour encourager les cultures destinées aux agro combustibles (qui profitent aux gouvernements et aux entreprises transnationales), et investit dans le même temps dans des programmes sociaux palliatifs et conjoncturels. Exprimons le paradoxe plus clairement : une petite part des énormes ressources engendrées par les exportations de soja est employée à l’assistanat des familles que ces mêmes grandes plantations sont en train d’expulser de leurs terres. De plus, étant donné que la lutte contre la faim et la pauvreté s’inscrivent pleinement dans le projet de mondialisation de l’économie, ces programmes, au lieu de s’intéresser aux pauvres, semblent le plus souvent s’attacher à transformer ces derniers en une classe moyenne, qui puisse maintenir un certain niveau de consommation. En conséquence, on constate fréquemment une forte démobilisation des secteurs populaires et de la base sociale de plusieurs mouvements sociaux qui ne luttent plus que pour la satisfaction de demandes matérielles, contribuant ainsi indirectement au maintien du statu quo

Ceux qui produisent les aliments sont précisément ceux qui souffrent le plus de la faim (selon les données de la FAO en 2009, 70% de la population mondiale qui souffre de la faim vit dans des zones rurales). Il n’est donc pas étonnant que les mouvements paysans aient joué un rôle très actif durant les deux dernières décennies. Souvent associés, dans les interprétations classiques, au retard de développement, au local et au traditionnel, les mouvements sociaux ont cependant fait apparaître de nouvelles formes d’organisation et d’articulation entre les réseaux et les territoires ; ils ont adapté les demandes classiques (telles que la réforme agraire) mais en ont créé d’autres, comme la souveraineté alimentaire ; ils ont revitalisé leur répertoire d’action collective, leurs procédés et leurs dynamiques de relations en faisant de leur internationalisation l’une des caractéristiques les plus saillantes. Enfin, ils ont joué un rôle central sur la scène de la contestation sociale globale, à la fois en remettant en cause les grands consensus et en proposant des alternatives populaires.    

Le MST brésilien joue un rôle crucial dans le renouveau de la paysannerie contemporaine et dans la diffusion de la souveraineté alimentaire comme option contre la faim. Tentons maintenant d’exposer brièvement certains éléments de son internationalisation et les répercussions de ses dynamiques supranationales dans le changement des imaginaires socio-spatiaux du mouvement et de ses militants dans leurs espaces primaires de socialisation : ainsi,  les acampamentos (espaces primaires de résistance qui naissent principalement après l’occupation de terres de latifundia et, à une moindre échelle, des campements au bord des routes) ou les assentamentos (terres occupées après résistance dans des campements). Ces exemples nous permettront de considérer la souveraineté alimentaire comme une demande globale qui peut prenred différentes formes de construction sociale au niveau local.