Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim

Par Breno BRINGEL
Comment citer cet article
Breno BRINGEL, "Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/les-sans-terre-du-bresil

Bien que le MST en particulier et La Via Campesina de manière générale, aient tenu une place centrale dans l'internationalisation et la diffusion de la souveraineté alimentaire, celle-ci acquiert en Amérique latine (où les paysans, agriculteurs, pêcheurs, bergers et peuples indigènes jouent un rôle essentiel indiscutable) des nuances invisibles en Europe (où la présence paysanne est plus faible et où les ONG ont un plus grand rôle) ou en Afrique (où le niveau d'organisation du mouvement paysan est beaucoup plus limité). Celles-ci se traduisent par différentes appropriations non seulement de sa conceptualisation mais aussi par des stratégies qui peuvent passer par le conflit explicite, l'action directe et aller jusqu’à la coopération entre organisations non gouvernementales, des unités enracinées dans certains mouvements sociaux jusqu’aux « liens faibles » de certains réseaux naissants.

Ce mouvement aux demandes et aux horizons si vastes élaborés globalement doivent être insérés dans les espaces de la contestation politique du monde contemporain. La confluence du lieu et le territoire avec ses réseaux, ses échelons et ses dynamiques de diffusion permettent d'évaluer les tensions entre le local et le global au-delà de l'habituel eurocentrisme et de la pensée dichotomique. L'universalisme de la plupart des politiques globales de lutte contre la pauvreté et la faim contraste d’ailleurs avec la complexité croissante de l'activisme transnational rural (la souveraineté alimentaire faisant fonction d’axe structurant). Cet activisme rural doit être entendu comme un phénomène d'aller-retour. C’est pourquoi, après l’analyse de l'internationalisation du MST dans le paragraphe précédent, il est fondamental d'illustrer l'internalisation des expériences et des référents supranationaux à l’échelon local, régional et national, où le mouvement construit la base socio-spatiale de son intervention politique quotidienne.

De façon générale, on peut dégager trois dimensions complémentaires de la répercussion locale des processus politiques transnationaux de l'activisme rural: a) la reconfiguration des politiques d'alliances dans le domaine local, régional et national, à partir des changements sur la scène supranationale ; b) l'internalisation  des cadres de référence à partir de référentiels symboliques et du travail de traduction des militants ayant participé à des échanges internationaux ; c) les particularités de l'internalisation dans différents lieux où le MST est implanté à partir de l'analyse des interactions et de l’évolution de l'idée d'appartenance et d'identité. Dans toutes ces dimensions, on remarque que la souveraineté alimentaire évolue entre différents niveaux et acquiert certaines particularités à mesure qu'elle se construit socialement.

D’abord, on constate que la constitution d'alliances et de réseaux transnationaux peut reconfigurer la corrélation des forces et des relations entre les acteurs sociaux au niveau local. Dans le cas du MST, cela s’est traduit par la construction d'un domaine supranational d'action et de relations. Le mouvement s'est ainsi rapproché d'autres mouvements présents au Brésil, avec lesquels il entretenait auparavant une relation, mais dont il ne partageait pas la  vision stratégique et les cadres d'actions ( le Mouvement des femmes paysannes, le Mouvement des personnes affectées par les barrages hydroélectriques, etc.). A partir du moment où les mouvements sociaux brésiliens commencent à rejoindre la Via Campesina Internationale, leurs relations locales avec MST s’intensifient. Ainsi, la souveraineté alimentaire devient l’un des principaux éléments qui articulent l'agenda des mouvements sociaux brésiliens. Simultanément, des campagnes et des occupations sont lancées contre l'agrobusiness et l'utilisation d'OGM, et des arguments fondés sur la souveraineté alimentaire sont proposés aux gouvernements locaux et fédéraux, afin de développer un modèle d'agriculture paysanne et une gestion des ressources naturelles adéquats.   

Ensuite, il faut considérer les aspects emblématiques de l'internalisation, qui se manifestent dans le cas du MST principalement à travers des drapeaux et autres symboliques. Ainsi, il est de plus en plus courant de voir le drapeau rouge, accompagné du drapeau vert et/ou du foulard violet de La Via Campesina, dans ses différents campements et au cours des actions collectives du mouvement. Moins souvent apparaissent aussi des drapeaux de la CLOC et d'autres mouvements paysans d'Amérique latine. D'un autre côté, la « mystique » du MST, élaborée collectivement par les militants a fait siens certains éléments de la lutte transnationale. Ainsi les subjectivités respectives des mouvements sociaux ruraux ont rassemblé et partagé leurs expériences au moment de construire la souveraineté alimentaire.

Enfin, ce processus d'internalisation varie selon les territoires où le MST est implanté. Les lieux sont essentiels. Selon les processus politiques et symboliques d'internalisation à l'oeuvre, ils génèrent différents sens à l’appartenance, au lieu et à la définition de la souveraineté alimentaire. Lors de plusieurs entretiens, certains militants du MST ont affirmé avoir toujours eu confiance dans l'idée de souveraineté alimentaire à laquelle ils ne donnaient pas forcément ce nom. Par ailleurs, beaucoup d'entre eux pensent que l'internationalisation d’alternatives communes est un progrès essentiel pour en finir avec la faim, mais aussi pour améliorer la vie des communautés paysannes dans le sens d'une plus grande émancipation.

La réappropriation des entreprises appartenant à des groupes transnationaux de l'agrobusiness, la gestion des ressources naturelles, le développement des coopératives et des modèles de production non capitalistes basés sur l'agroécologie ou la simple récupération d'une graine perdue peuvent être considérés, selon le lieu et l'interprétation qu’on en fait, comme un pas vers la souveraineté alimentaire. A l’inverse des politiques focalisées et des programmes à objectifs temporels déterminés, la souveraineté alimentaire apparaît non pas comme une lutte ponctuelle ni une bataille à court terme, mais comme une alternative réelle, plus complexe ; un horizon commun à construire pour un nouveau paradigme de production et de vie. 

Traduction de l'espagnol : Adriana Santos Muñoz