Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim

Par Breno BRINGEL
Comment citer cet article
Breno BRINGEL, "Les sans terre du Brésil, l’activisme transnational et la souveraineté alimentaire comme alternative à la faim", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/les-sans-terre-du-bresil

Pauvreté, luttes paysannes et souveraineté alimentaire comme nouveau paradigme

Les deux dernières décennies ont marqué l’extension d’un débat public global sur la pauvreté qui a adopté de nouvelles positions, définitions, et constructions politiques et sociales. Mais bien que l’on y considère le phénomène de manière plus large et multidimensionnelle qu’au cours des décennies antérieures (marquées par la création d’indicateurs et de formules quantitatives de mesure de la pauvreté), les dimensions qualitatives qui circulent entre réseaux sociaux, les perceptions et les alternatives très souvent générées hors des logiques institutionnelles (Fall, 2007), n’ont pas été prises en considération. La diffusion de l’idée de développement humain dans les milieux académiques et la vie politique semblait sortir le concept de pauvreté de sa dimension absolue. Cependant, dans la pratique, cette idée a continué de coexister avec des définitions assez économicistes basées sur le revenu et la définition d’une ligne de pauvreté, comme on peut l’observer dans le premier des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) des Nations unies (Carballo, Echart Muñoz et García Burgos, 2011).   

L’objectif, baptisé Eradiquer l’extrême pauvreté et la faim, se donne pour but entre autre de réduire de moitié, entre 1990 et 2015, le nombre de personnes qui souffrent de la faim. L’actuelle crise alimentaire et financière mondiale a significativement rétréci l’horizon proposé. Toutefois, il faut souligner ici que cet objectif a pour point de départ la satisfactiond’un besoin social de base (l’alimentation) à partir de l’adoption de l’idée de sécurité alimentaire, comprise par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), comme «l’accès physique, social et économique à une nourriture suffisante, permettant de satisfaire les besoins énergétiques quotidiens» (FAO, 1996).

Face à cette vision de la lutte contre la faim, très présente dans l’agenda de nombreux gouvernements, think tanks, organisations non gouvernementales et institutions internationales, la notion de souveraineté alimentaire est née en 1996  sous l'impulsion d’un réseau transnational d’organisations et de mouvements sociaux paysans, La Via Campesina (LVC). L’idée de «souveraineté» alimentaire est créée afin de dépasser les limites de l’idée de «sécurité» alimentaire. Bien que les mouvements sociaux de LVC reconnaissent l’importance de l’approvisionnement pour la satisfaction des besoins, il ne s’agit pas pour eux d’assurer uniquement la production d´une quantité d’aliments suffisante, mais aussi de s´assurer quel est l’aliment produit, comment il est produit et à quelle échelle. C’est pour cela que La Via Campesina définit la souveraineté alimentaire comme le droit des peuples à définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires, à protéger et à réguler la production nationale agricole, l’élevage et le commerce, afin d’atteindre des objectifs de développement durable ; il s’agit également de déterminer leur niveau d’autosuffisance, de restreindre le dumping de certains produits dans leurs marchés, et de donner la priorité d’usage et les droits sur les ressources halieutiques aux communautés qui dépendent de la pêche. La souveraineté alimentaire ne nie pas le commerce, mais « promeut la mise en place de politiques et pratiques de commerce au service du droit des peuples et des personnes à une production sûre, saine et écologiquement durable » (Nyéléni, 2007).  

La souveraineté alimentaire ne se limite pas, comme le suggère son nom, au domaine de l’alimentation. Il s’agit d’une demande dont la construction sociale se dirige vers une pluralité de thèmes, subjectivités et actions qui incluent : l’appropriation et gestion des ressources, la terre et le territoire, le commerce local et international, le développement durable, l’action collective, la participation sociale, l’agroécologie, le droit à l’alimentation et, en définitive, le modèle de production et développement.

Ce qui engendre une grande complexité souvent difficile à démêler dans les débats politiques et académiques. Dans cet article, je propose de comprendre la « souveraineté alimentaire » comme une demande soutenue par une tension créative continue entre le rural et l’urbain, l’institué et l’instituant, la protestation et la proposition, la coopération et le conflit, les réseaux et les territoires, le local et le global. L’appropriation de ce concept par les différents acteurs sociaux et politiques a non seulement fait de ces éléments des paires dichotomiques ; leur mise en scène suppose l’identification de plusieurs traits communs, d’un dénominateur minimum commun d’action et de différentes formes de construction locales. 

Parallèlement, il est important de souligner que la viabilité et visibilité de la souveraineté alimentaire n’a été rendue possible que par l'nternationalisation croissante des mouvements sociaux paysans. Cependant, comme dans le cas de la souveraineté alimentaire, nous sommes en face d’un processus bidirectionnel, d’aller-retour, d’internationalisation et d’internalisation, spécifique à l’activisme rural transnational contemporain. Pour l'illustrer, nous présenterons brièvement le cas du Mouvement des travailleurs sans terre (MST) du Brésil, l’un des mouvements sociaux les plus actifs dans la promotion de La Via Campesina Internacional et des valeurs de la souveraineté alimentaire.   

La nouvelle géopolitique de la faim et des résistances

La faim est un phénomène aussi ancien que l’histoire de l’humanité et l’on pourrait même dire qu’il n’existe pas de lutte aussi ancienne que celle pour la subsistance. Cependant, contrairement à ce qu’ont tenté de suggérer les propositions fondées sur de supposées lois naturelles, la faim n’est pas un phénomène naturel ou irrémédiable, mais une création sociale : « la faim, cette plaie fabriquée par l’homme », disait Josué de Castro (1972: 90 [1951]), l’un des géographes brésiliens les plus connus avec Milton Santos. Castro a brillamment pensé la géopolitique de la faim dans toute sa complexité articulatoire comme un phénomène politique fortement guidé par les dynamiques spatiales. Il a souligné la relation entre l’extension de la faim et l’impérialisme, le colonialisme européen et leur exploitation des richesses par des processus économiques dévastateurs (la multiplication des latifundia et l’introduction de la monoculture en Amérique latine est de fait un legs du colonialisme). Enfin, il a identifié les différentes dynamiques régionales de la distribution de la faim, des Amériques à la vieille Asie, de l’Afrique noire jusqu’à l’Europe d'après-guerre. Ainsi, Castro a revitalisé le message de la lutte contre la faim au moment – le milieu du XXe siècle – où se créait la FAO et où le mur du silence devait être abattu.     

Des décennies plus tard, le débat et la prise de conscience du phénomène ont progressé. La lutte contre la faim a même acquis une place centrale dans les agendas politiques globaux (pour preuve l’exemple des Objectifs du millénaire pour le développement), régionaux et nationaux. Au Brésil, le programme Faim Zéro est fréquemment mentionné comme un exemple de « bonne pratique ». Cependant, même si l’enjeu fondamental de ces  initiatives est d’assurer l’accès à l’alimentation à des personnes en difficulté, soit, en d’autres termes, de garantir la sécurité alimentaire, tous sont limités et toujours dominés par l’assistanat et des politiques compensatoires qui pallient les effets, mais non les causes structurelles de la faim.  

En outre, ces programmes officiels de lutte contre la faim recèlent d’autres paradoxes rarement évoqués. Le premier argument que nous pourrions avancer est que ces paradoxes sont causés par une « confluence perverse » (Dagnino, 2005) entre néolibéralisme et politiques sociales. Ainsi, l’économie brésilienne profite d’une conjoncture favorable grâce aux fissures ouvertes par les transformations de l’agriculture contemporaine pour encourager les cultures destinées aux agro combustibles (qui profitent aux gouvernements et aux entreprises transnationales), et investit dans le même temps dans des programmes sociaux palliatifs et conjoncturels. Exprimons le paradoxe plus clairement : une petite part des énormes ressources engendrées par les exportations de soja est employée à l’assistanat des familles que ces mêmes grandes plantations sont en train d’expulser de leurs terres. De plus, étant donné que la lutte contre la faim et la pauvreté s’inscrivent pleinement dans le projet de mondialisation de l’économie, ces programmes, au lieu de s’intéresser aux pauvres, semblent le plus souvent s’attacher à transformer ces derniers en une classe moyenne, qui puisse maintenir un certain niveau de consommation. En conséquence, on constate fréquemment une forte démobilisation des secteurs populaires et de la base sociale de plusieurs mouvements sociaux qui ne luttent plus que pour la satisfaction de demandes matérielles, contribuant ainsi indirectement au maintien du statu quo

Ceux qui produisent les aliments sont précisément ceux qui souffrent le plus de la faim (selon les données de la FAO en 2009, 70% de la population mondiale qui souffre de la faim vit dans des zones rurales). Il n’est donc pas étonnant que les mouvements paysans aient joué un rôle très actif durant les deux dernières décennies. Souvent associés, dans les interprétations classiques, au retard de développement, au local et au traditionnel, les mouvements sociaux ont cependant fait apparaître de nouvelles formes d’organisation et d’articulation entre les réseaux et les territoires ; ils ont adapté les demandes classiques (telles que la réforme agraire) mais en ont créé d’autres, comme la souveraineté alimentaire ; ils ont revitalisé leur répertoire d’action collective, leurs procédés et leurs dynamiques de relations en faisant de leur internationalisation l’une des caractéristiques les plus saillantes. Enfin, ils ont joué un rôle central sur la scène de la contestation sociale globale, à la fois en remettant en cause les grands consensus et en proposant des alternatives populaires.    

Le MST brésilien joue un rôle crucial dans le renouveau de la paysannerie contemporaine et dans la diffusion de la souveraineté alimentaire comme option contre la faim. Tentons maintenant d’exposer brièvement certains éléments de son internationalisation et les répercussions de ses dynamiques supranationales dans le changement des imaginaires socio-spatiaux du mouvement et de ses militants dans leurs espaces primaires de socialisation : ainsi,  les acampamentos (espaces primaires de résistance qui naissent principalement après l’occupation de terres de latifundia et, à une moindre échelle, des campements au bord des routes) ou les assentamentos (terres occupées après résistance dans des campements). Ces exemples nous permettront de considérer la souveraineté alimentaire comme une demande globale qui peut prenred différentes formes de construction sociale au niveau local. 

L’internationalisation du MST et la diffusion de la souveraineté alimentaire

Créé en 1984 à la suite d’une série de luttes rurales, le MST se répand rapidement à travers tout le Brésil. Il se consolide dès les années 1990 pour devenir le principal mouvement social du pays (Mançano, 1999). Des questions comme l’éducation et la formation, la production et le coopérativisme, les techniques d’organicité  et la culture ont toujours été très présentes dans le mouvement et ont éveillé l’intérêt des chercheurs du monde entier. Paradoxalement, bien moindre est l’attention portée à l’analyse du MST au sein de l’activisme rural transnational contemporain, alors que le mouvement a pourtant été l’un des principaux promoteurs de l’articulation des luttes paysannes à travers le monde.

Bien que les connexions transnationales se soient intensifiées à partir des années 1990 et plus particulièrement à partir de 2000, dans le cas du MST, la vision internationaliste est présente dès le début de son émergence. Avec le temps, celle-ci s’est complexifiée. Nous pouvons ainsi identifier quatre niveaux principaux dans l’internationalisation du MST :
- L’articulation avec d’autres mouvements sociaux ruraux ;
- La solidarité politique des comités de soutien existants en Europe et Amérique du Nord ;
- La coopération politico-économique avec divers acteurs ;
- La participation sous forme de réseaux, d'événements internationaux et d'espaces transnationaux de convergence.

Cette division n’est pas rigide, mais plutôt analytique car, dans la pratique, il peut y avoir des interactions de types divers. Elle est cependant utile, car les plans d'intervention répondent à des acteurs, des procédés et des diagnostics différents. Nous les décrirons ultérieurement un par un, en essayant, dans chaque cas, de souligner leur importance dans la construction du débat autour de la souveraineté alimentaire.  

L’articulation avec d’autres mouvements sociaux ruraux commence formellement dès le premier Congrès national, en 1985 à Curitiba. Le mouvement a invité plusieurs leaders paysans d’Amérique latine. Toujours dans les années 1980, de nombreux mouvements de la région se réunissent dans une série d’événements et d'actions de protestation telles les nombreuses rencontres et mobilisations contre le paiement de la dette extérieure. Dans la plupart des cas, les espaces de confluence sont dominés par la médiation des syndicats et des partis politiques. Cependant, ils ont permis de générer un réseau de contacts et de confiance entre mouvements ruraux, fondamental pour concevoir des initiatives telles que la Campagne continentale 500 ans de résistance. Impulsée par le MST et d'autres organisations de la région andine, celle-ci, menée de 1989 à 1992, constitue le cadre d'un début de coordination plus stable et plus durable entre les mouvements sociaux ruraux latino-américains. La formalisation de cette coordination se concrétise au début des années 1990 avec la création de la Coordination latino-américaine des organisations paysannes (CLOC), qui affiche l’intention de rechercher une articulation régionale des (et pour les) paysans, capable de répondre aux temps nouveaux.

Lors de leurs différents échanges, les organisations paysannes ont pris conscience qu'elles connaissaient des problèmes similaires malgré leurs spécificités propres. Les processus de libéralisation et de modernisation agricoles et l'intensification de la mondialisation néolibérale ont commencé à dessiner un modèle global dans lequel l'agriculture devenait une affaire très rentable. L'achat d’immenses superficies de terres par quelques entreprises transnationales, la dépendance de marchés éloignés, l'intérêt de la concurrence, la spéculation croissante, les systèmes de production standardisés et l'imposition de la monoculture pour l'exportation, la détérioration sociale et environnementale, le remplacement des produits et des processus naturels par des méthodes industrielles, le contrôle d'une nouvelle géographie commerciale par des entités comme l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ou encore les politiques de développement rural de la Banque mondiale ne sont que quelques-uns des éléments communs diagnostiqués par les mouvements paysans. Il leur semblait de plus en plus nécessaire de promouvoir une articulation plus ample, internationale qui permettrait de lutter pour un modèle agricole alternatif et donnerait la priorité à une agriculture conçue comme un mode de vie et non comme une affaire commerciale. C'est alors qu'est née, en 1993, La Via Campesina, dans laquelle, depuis ses débuts, le MST joue un rôle actif. A lui échoit la  responsabilité d'instituer en nouveau paradigme la notion de souveraineté alimentaire et de regrouper les demandes en une seule, à laquelle tous ses membres (à peu près 150 organisations dans 70 pays d'Afrique, d'Asie, d'Europe et des Amériques) pourraient s'identifier.  

Deuxième aspect de l'internationalisation du MST : la solidarité politique depuis le centre du système-monde entretenue à travers les comités de soutien du MST. Connus également sous le nom d'Amis des sans terre, ils sont apparus en Europe en 1994, lors de ce que l'on peut considérer comme un nouveau cycle de solidarité internationaliste avec l'Amérique latine dans lequel les zapatistes ont eu un poids important. Ces groupes d'amis ont changé l'orientation de la relation du mouvement avec l'Europe, essentiellement avec des organisations religieuses, catholiques et luthériennes, qui avaient soutenu les premières occupations de terres dans le Sud du Brésil et étaient intervenues dans la recherche initiale de ressources économiques en Europe. Ces comités, issus essentiellement d'expériences de vie (migrations, parentèle, etc.) connectées au Brésil, de réseaux de contacts, de militantismes convergents, de relations personnelles ou d’équipe, assument différentes fonctions, mais partagent en général les objectifs suivants : rendre visible et faire connaître la lutte du MST dans ses différentes réalités (éducation, production, organisation, etc.) et les faire partager par des mouvements sociaux qui traitent de thématiques similaires dans leurs lieux d'intervention ; faire pression sur les autorités locales et nationales hors du Brésil pour la mise en œuvre de la réforme agraire et dénoncer son dévoiement. Plus récemment, plusieurs comités ont consacré leur activité à tisser des réseaux locaux et nationaux de diffusion de la souveraineté alimentaire, en joignant leur expérience internationaliste avec le MST à des initiatives communes européennes et nord-américaines qui relient la campagne à la ville (par exemple, slow food, potagers urbains, coopératives de consommation, etc.).

A un troisième niveau, profitant de l'espace politique ouvert à plusieurs reprises grâce à la diffusion et la solidarité des comités de soutien, un vaste domaine de collaboration et de travail avec le MST s'est créé ces dix dernières années, depuis l'Amérique du Nord et l'Europe, autour de projets de coopération pour le développement. Cette coopération politico-économique avec divers acteurs (universités, mairies, syndicats, agences de coopération internationales et surtout organisations non gouvernementales de développement) ajoute à la solidarité politique un élément de collaboration économique qui permet de faire avancer des fronts ouverts par le mouvement tels que l'éducation ou la formation de leaders. Par ailleurs, il faut souligner que ces projets contribuent à diffuser considérablement le paradigme de la souveraineté alimentaire dans le débat public et dans les agendas de divers acteurs sociaux et politiques.

Une autre forme de diffusion de la souveraineté alimentaire coïncide avec le dernier plan d'internationalisation du MST : la participation à des réseaux, des événements internationaux et des espaces transnationaux de convergence. Dans ce cadre, il existe une multitude d'initiatives, dont nous citerons les plus importantes : le Grito dos excluidos (Cri des exclus), la Campagne continentale contre l'accord de libre-échange des Amériques (ALCA) et le Forum social mondial. De manière plus spécifique, l'articulation de la souveraineté alimentaire s'est concrétisée dans une série d'espaces thématiques, dont le principal est le Forum pour la souveraineté alimentaire, qui s’est tenu en 2007 à Selingué (Mali).

Toutes ces alliances, interactions et dynamiques de diffusion n’évoluent pas dans le vide mais à la confluence d'éléments complexes influençant l’élan de ce saut vers le supranational et l'établissement de connexions transnationales. Dans cette dynamique interagissent des flux de personnes, d'idées et de ressources. Des réseaux tactiques et stratégiques formels et informels apparaissent également dans lesquels la portée spatiale de l'intervention du MST et ses relations avec d'autres acteurs sociaux et politiques dépend de nombreux critères : existence d'un contact ou d'une référence, liens historiques, précédentes expériences de travail , diagnostic de certains éléments de convergence et d'identification (le fait d'être un mouvement paysan ne suffit pas, affinité culturelle (moins visible dans des réseaux aussi vastes que La Via Campesina où l'on peut cependant observer que les mouvements qui fonctionnent dans une même aire d'affinité culturelle sont ceux qui entretiennent le plus ghrand nombre de relations).

L’internalisation de la souveraineté alimentaire et les spécificités du MST

Bien que le MST en particulier et La Via Campesina de manière générale, aient tenu une place centrale dans l'internationalisation et la diffusion de la souveraineté alimentaire, celle-ci acquiert en Amérique latine (où les paysans, agriculteurs, pêcheurs, bergers et peuples indigènes jouent un rôle essentiel indiscutable) des nuances invisibles en Europe (où la présence paysanne est plus faible et où les ONG ont un plus grand rôle) ou en Afrique (où le niveau d'organisation du mouvement paysan est beaucoup plus limité). Celles-ci se traduisent par différentes appropriations non seulement de sa conceptualisation mais aussi par des stratégies qui peuvent passer par le conflit explicite, l'action directe et aller jusqu’à la coopération entre organisations non gouvernementales, des unités enracinées dans certains mouvements sociaux jusqu’aux « liens faibles » de certains réseaux naissants.

Ce mouvement aux demandes et aux horizons si vastes élaborés globalement doivent être insérés dans les espaces de la contestation politique du monde contemporain. La confluence du lieu et le territoire avec ses réseaux, ses échelons et ses dynamiques de diffusion permettent d'évaluer les tensions entre le local et le global au-delà de l'habituel eurocentrisme et de la pensée dichotomique. L'universalisme de la plupart des politiques globales de lutte contre la pauvreté et la faim contraste d’ailleurs avec la complexité croissante de l'activisme transnational rural (la souveraineté alimentaire faisant fonction d’axe structurant). Cet activisme rural doit être entendu comme un phénomène d'aller-retour. C’est pourquoi, après l’analyse de l'internationalisation du MST dans le paragraphe précédent, il est fondamental d'illustrer l'internalisation des expériences et des référents supranationaux à l’échelon local, régional et national, où le mouvement construit la base socio-spatiale de son intervention politique quotidienne.

De façon générale, on peut dégager trois dimensions complémentaires de la répercussion locale des processus politiques transnationaux de l'activisme rural: a) la reconfiguration des politiques d'alliances dans le domaine local, régional et national, à partir des changements sur la scène supranationale ; b) l'internalisation  des cadres de référence à partir de référentiels symboliques et du travail de traduction des militants ayant participé à des échanges internationaux ; c) les particularités de l'internalisation dans différents lieux où le MST est implanté à partir de l'analyse des interactions et de l’évolution de l'idée d'appartenance et d'identité. Dans toutes ces dimensions, on remarque que la souveraineté alimentaire évolue entre différents niveaux et acquiert certaines particularités à mesure qu'elle se construit socialement.

D’abord, on constate que la constitution d'alliances et de réseaux transnationaux peut reconfigurer la corrélation des forces et des relations entre les acteurs sociaux au niveau local. Dans le cas du MST, cela s’est traduit par la construction d'un domaine supranational d'action et de relations. Le mouvement s'est ainsi rapproché d'autres mouvements présents au Brésil, avec lesquels il entretenait auparavant une relation, mais dont il ne partageait pas la  vision stratégique et les cadres d'actions ( le Mouvement des femmes paysannes, le Mouvement des personnes affectées par les barrages hydroélectriques, etc.). A partir du moment où les mouvements sociaux brésiliens commencent à rejoindre la Via Campesina Internationale, leurs relations locales avec MST s’intensifient. Ainsi, la souveraineté alimentaire devient l’un des principaux éléments qui articulent l'agenda des mouvements sociaux brésiliens. Simultanément, des campagnes et des occupations sont lancées contre l'agrobusiness et l'utilisation d'OGM, et des arguments fondés sur la souveraineté alimentaire sont proposés aux gouvernements locaux et fédéraux, afin de développer un modèle d'agriculture paysanne et une gestion des ressources naturelles adéquats.   

Ensuite, il faut considérer les aspects emblématiques de l'internalisation, qui se manifestent dans le cas du MST principalement à travers des drapeaux et autres symboliques. Ainsi, il est de plus en plus courant de voir le drapeau rouge, accompagné du drapeau vert et/ou du foulard violet de La Via Campesina, dans ses différents campements et au cours des actions collectives du mouvement. Moins souvent apparaissent aussi des drapeaux de la CLOC et d'autres mouvements paysans d'Amérique latine. D'un autre côté, la « mystique » du MST, élaborée collectivement par les militants a fait siens certains éléments de la lutte transnationale. Ainsi les subjectivités respectives des mouvements sociaux ruraux ont rassemblé et partagé leurs expériences au moment de construire la souveraineté alimentaire.

Enfin, ce processus d'internalisation varie selon les territoires où le MST est implanté. Les lieux sont essentiels. Selon les processus politiques et symboliques d'internalisation à l'oeuvre, ils génèrent différents sens à l’appartenance, au lieu et à la définition de la souveraineté alimentaire. Lors de plusieurs entretiens, certains militants du MST ont affirmé avoir toujours eu confiance dans l'idée de souveraineté alimentaire à laquelle ils ne donnaient pas forcément ce nom. Par ailleurs, beaucoup d'entre eux pensent que l'internationalisation d’alternatives communes est un progrès essentiel pour en finir avec la faim, mais aussi pour améliorer la vie des communautés paysannes dans le sens d'une plus grande émancipation.

La réappropriation des entreprises appartenant à des groupes transnationaux de l'agrobusiness, la gestion des ressources naturelles, le développement des coopératives et des modèles de production non capitalistes basés sur l'agroécologie ou la simple récupération d'une graine perdue peuvent être considérés, selon le lieu et l'interprétation qu’on en fait, comme un pas vers la souveraineté alimentaire. A l’inverse des politiques focalisées et des programmes à objectifs temporels déterminés, la souveraineté alimentaire apparaît non pas comme une lutte ponctuelle ni une bataille à court terme, mais comme une alternative réelle, plus complexe ; un horizon commun à construire pour un nouveau paradigme de production et de vie. 

Traduction de l'espagnol : Adriana Santos Muñoz

Références

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