La Chine en quête d'une « société harmonieuse »

Par Amandine MONTEIL
Comment citer cet article
Amandine MONTEIL, "La Chine en quête d'une « société harmonieuse »", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 25/03/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/la-chine-en-quete-dune-societe-harmonieuse

La lutte contre la pauvreté, levier de soft power

La lutte contre la pauvreté constitue un champ privilégié de coopération avec des institutions étrangères. Dès les années 1990, les grandes agences onusiennes ont multiplié leurs programmes en Chine, en partenariat avec des ministères ou des organisations de masse chinoises. Aujourd’hui encore, les échanges d’expériences en matière de questions sociales donnent lieu à de multiples voyages d’études, conférences internationales, traductions de manuels et missions d’experts. Le discours chinois sur la lutte contre la pauvreté emprunte de plus en plus au vocabulaire international, comme en témoigne, en 2011, le relèvement du seuil de pauvreté rurale qui a été aligné sur la « norme » des 1,25 dollar par jour.

Les résultats obtenus en matière de lutte contre la pauvreté et la spectaculaire amélioration du niveau de vie sont aussi mis en avant pour articuler un discours de soft power chinois. Les marques de reconnaissance étrangère constituent un précieux outil de légitimation pour les autorités chinoises, tant vis-à-vis de leur propre population que de la communauté internationale. Elles permettent aussi d’éluder les tensions autour des droits de l’homme, en mettant l’accent sur les droits économiques et sociaux plutôt que sur le volet civil et politique.

Ainsi, en 2010, Pékin a été sacré par des responsables du Programme des Nations unies pour le développement « champion des OMD (Objectifs du millénaire pour le développement) », la Chine étant l’un des seuls pays à avoir déjà atteint – et même dépassé – l’objectif de « réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la proportion de la population dont le revenu est inférieur à un dollar par jour ». Lors du soixantième anniversaire de la fondation de la République populaire, Hillary Clinton a salué la « performance historique » chinoise en matière de réduction de la pauvreté. En janvier 2012, au Forum international sur la jeunesse et les emplois verts de Niamey, le Secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, Abdou Diouf a, quant à lui, appelé la jeunesse francophone à « s’inspirer des modèles de développement de la Chine et du Brésil », pays « en quête d’une économie verte […] et capable de répondre aux aspirations de tous, en veillant en particulier à la situation des plus pauvres ».

De récipiendaire de l’aide internationale, la Chine est passée au statut de contributrice. Sa récente expérience en matière de lutte contre la pauvreté lui confère un statut particulier, dont elle joue pour renforcer son image de pays du Sud, mettant en avant les défis communs à cette partie du monde pour se démarquer de l’arrogance des anciennes puissances coloniales. Quoi de mieux, pour adoucir une « diplomatie du chéquier » risquant d’être perçue comme agressive que de mobiliser la force d’attraction d’un modèle de développement « pragmatique, graduel et centré sur l’humain » (Zhang 2006) ?

Une réponse à des revendications sociales croissantes

L’intérêt accru des dirigeants pour les politiques sociales répond aussi à l’évolution du contexte socio-économique et à la montée en puissance des mouvements de contestation. Si la réduction de la pauvreté n’est pas le motif premier des actions, elle en est souvent la toile de fond. Ces mobilisations de faible ampleur, ultra-localisées et dispersées, contribuent à l’évolution de la relation entre gouvernants et gouvernés (Lee et Hsing 2009).

Dès les années 1990, le démantèlement du secteur public et collectif pousse de nombreux ouvriers ou employés privés de poste (xiagang) à se mettre en grève, à manifester, voire à attaquer des bâtiments du gouvernement ou du Parti (Rocca 2006). Au-delà de l’angoisse de la pauvreté, liée non seulement à la perte du salaire mais aussi à celle de l’ensemble des protections et prestations fournies par l’unité de travail (accès aux soins, logement, retraite…), la mobilisation ouvrière est attisée par le sentiment de déclassement social et d’injustice.

Autre ferment de contestation : les réquisitions de terres ou d’habitations. Modernisation et lutte contre la pauvreté sont au cœur de la rhétorique officielle, qui met en avant le relogement dans des appartements plus confortables, ainsi que l’attribution d’une indemnisation, voire d’un certificat de résidence (hukou) urbain pour certains habitants des zones péri-urbaines. Mais des compensations jugées insuffisantes au regard de la flambée des prix de l’immobilier ou des soupçons de corruption des cadres locaux peuvent au contraire donner lieu à de sérieuses tensions. S’y ajoute la peur du lendemain, surtout, parmi ceux pour qui la terre représentait non seulement un revenu mais également l’assurance de pouvoir se nourrir durant leurs vieux jours en l’absence de véritable système de retraite.

Dans les années 2000, c’est au tour des ouvriers-migrants (mingong) de prendre part à des actions collectives. Contrairement à leurs parents qui avaient souffert de la faim à la campagne, qui avaient intégré leur manque d’éducation comme un facteur justifiant leurs difficiles conditions de vie et qui travaillaient dur en ville pour faire vivre la famille restée au village, la « deuxième génération » de migrants, mieux intégrée à la vie urbaine et plus à l’aise avec les codes de la société de consommation, a davantage la volonté et les moyens de contester les abus des employeurs et les discriminations à l’encontre des non citadins (Chan et Ngai 2009). Une étape semble avoir été franchie lors des grandes grèves de mai-juin 2010 chez Honda et chez le sous-traitant d’Apple Foxconn : leur ampleur a reflété la capacité de mobilisation accrue des ouvriers migrants dont la résolution a montré que les revendications des grévistes ne pouvaient plus être passées sous silence. Le mouvement, au fort retentissement médiatique, s’est soldé par de substantielles augmentations de salaires (jusqu’à + 70% chez Foxconn !), décidées par la direction des entreprises concernées dans un contexte de fortes pressions politiques. Dans les semaines suivantes, une dizaine de provinces et municipalités ont annoncé une augmentation sensible du salaire minimum légal (qui, en Chine, n’est pas fixé au plan national, mais par chaque localité) – une initiative ne s’expliquant pas seulement par la volonté d’acheter la paix sociale, mais aussi par un effort pour rééquilibrer une croissance chinoise trop dépendante des exportations en renforçant le marché intérieur, c'est-à-dire en encourageant l’élévation du niveau de vie des plus modestes.

Ce renforcement des mouvements sociaux intervient alors que le gouvernement insiste sur la nécessité de « construire une société harmonieuse », fondée sur un renforcement des « droits légaux » et une moralisation de la sphère publique... ce qui offre aux contestataires de nouveaux leviers pour formuler leurs griefs. Le système de plaintes par « lettres et visites » (xinfang) a institutionnalisé un canal pour adresser des doléances aux autorités, de façon individuelle ou collective. Son fonctionnement témoigne de l’enchevêtrement des dimensions éthique et administrative (Thireau et Hua 2010). La dimension morale est très forte, tant comme motivation de l’action (au-delà de l’injustice initiale, c’est souvent la mauvaise gestion des cadres locaux qui pousse à agir) que comme ressort argumentaire (dénonciation de la corruption, devoir moral des dirigeants d’honorer leur engagement de servir le peuple…).

Les tentatives d’acheter la paix sociale par la distribution d’aides sont aussi sources de tensions. Ainsi, dans le cas du dibao, la sélection des bénéficiaires et l'exclusion de certaines familles ouvre la voie aux jalousies de voisinages et aux suspicions de clientélisme, d’autant que, dans certaines villes, les travailleurs pauvres semblent évincés du programme au profit des seules personnes inaptes au travail (Cho 2010). Le ressentiment vient aussi de la philosophie même du programme, qui réduit la pauvreté à des « chiffres » au lieu de reconnaître la souffrance des expériences individuelles (Cho 2010). Les efforts « d’humanisation » (renxinghua) du travail social, s’ils visent à améliorer l’image du Parti en mettant en scène sa sollicitude envers les plus faibles, tendent aussi à renforcer les accusations d’arbitraire : la promotion de la charité d’État obéit à une logique opposée à celle du développement d’un État-providence, les prestations relevant d’une aide accordée au cas par cas plutôt que de droits garantis (Monteil 2010).