La Chine en quête d'une « société harmonieuse »

Par Amandine MONTEIL
Comment citer cet article
Amandine MONTEIL, "La Chine en quête d'une « société harmonieuse »", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/07/2022, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/la-chine-en-quete-dune-societe-harmonieuse

Érigée par les experts de la Banque mondiale en « exemple saisissant de la capacité de toute une région à sortir de la pauvreté en une seule génération », la Chine est devenue le principal moteur de la réduction de la pauvreté à l’échelle mondiale. Sans elle, le premier des Objectifs du millénaire pour le développement – la réduction de moitié du nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté – aurait été impossible à atteindre. D’après le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), 600 millions de Chinois seraient sortis de la misère depuis 1978, tandis que la Banque mondiale indique que la proportion de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour qui représentait les deux tiers de la population chinoise en 1981 serait passée à moins d’une personne sur dix en 2004. Le Livre blanc sur la pauvreté rurale publié par le Conseil des affaires de l’État à la fin 2011 souligne que, dans les campagnes, l’équivalent de « toute la population française » est sorti de la pauvreté au cours de la dernière décennie.

Ces chiffres impressionnants ne masquent pourtant guère l’ampleur des défis sociaux auxquels Pékin doit faire face. La croissance économique a considérablement élevé le niveau de vie du plus grand nombre mais elle a aussi démultiplié les inégalités. Les bouleversements socio-économiques, qui ont permis et accompagné le décollage économique (restructuration du secteur public, urbanisation…), ont fait émerger la menace d’un déchirement du tissu social.

La lutte contre la pauvreté, un temps cantonnée aux efforts pour sortir du sous-développement des zones rurales « attardées », est désormais devenue un objet de politique publique, y compris dans les villes. Depuis les années 2000, un mouvement de balancier semble s’opérer entre le primat un temps accordé à la croissance économique et la quête d’une « société harmonieuse » (hexie shehui), intégrant aux légitimes exigences de développement économique des considérations sociales, environnementales et morales. L’insertion croissante dans les flux internationaux, tant commerciaux que culturels, médiatiques et intellectuels, contribue aussi à transformer le regard que les Chinois – dirigeants politiques, acteurs du tiers secteur, mais aussi simples citoyens – portent sur la pauvreté et les inégalités.

Ces évolutions président à des reconfigurations du paysage institutionnel. La réforme des structures publiques chargées de la mise en œuvre des politiques sociales va de pair avec la recherche d’une nouvelle articulation avec d’autres acteurs au degré d’indépendance varié vis-à-vis du gouvernement (comités de quartier, fondations publiques, entreprises « socialement responsables », associations, action caritative de groupes religieux, ONG locales ou étrangères).

Du développement économique à la quête d’une « société harmonieuse »

« Laissons quelques personnes devenir riches en premier »

Les réformes initiées dès la fin des années 1970 par Deng Xiaoping ont visé à encourager la création de richesse par la maximisation des profits individuels, avec l’espoir de générer un effet d’entraînement induisant une élévation générale du niveau de vie. Au-delà de la transformation des règles du jeu économique, elles ont constitué aussi un tournant idéologique et culturel. Lorsque Deng Xiaoping affirme que « la pauvreté n’est pas le socialisme » (pinkun bu shi shehuizhuyi), il se démarque de l’héritage maoïste, puisqu'à l’époque, identifier un groupe spécifique de population comme « pauvre » était non seulement peu pertinent du fait de la faiblesse de la différence de niveau de vie entre les personnes vivant dans un même espace, mais aussi à cause de la prégnance du discours égalitariste. Aujourd’hui encore, pour les générations les plus âgées, les termes « personnes pauvres » (pinmin) et « gens ordinaires » (laobaixing) sont parfois utilisés de façon interchangeable (Cho 2010).

Ce n’est qu’à partir des années 1980, que la pauvreté est peu à peu devenue un problème social et a été érigée en objet des politiques publiques. Auparavant, seul un nombre très marginal de « familles particulièrement pauvres » (tekun hu) ou de « trois sans » (sanwu : sans travail (incapables de travailler), sans aide familiale et sans moyen de subsistance) bénéficiaient d’une aide sociale, au demeurant très limitée (Wong, 1998).

Dans un premier temps, la lutte contre la pauvreté (fupin) a essentiellement visé à promouvoir le décollage économique des zones rurales « attardées », par un développement de la croissance économique et, de manière supplétive, des programmes ciblés d’aide aux zones identifiées comme particulièrement pauvres. Le Plan 8-7 de lutte contre la pauvreté, adopté en 1994, fixait ainsi l’objectif de sortir 80 millions de personnes de la pauvreté en sept ans dans 592 « cantons pauvres » (pinkun xian) à travers un soutien au développement d’activités agricoles et non-agricoles – notamment par le microcrédit, des investissements dans les infrastructures (routes, électricité, accès à l’eau potable) et des efforts pour améliorer la scolarisation et l’accès aux soins. En 2001, le Plan décennal pour la réduction de la pauvreté et le développement de la Chine rurale prend le relais, tandis qu’un programme spécifique de Développement de l’Ouest  est adopté en 2000, pour concentrer les efforts sur les provinces occidentales. Cette approche est prolongée, fin 2011, par l’annonce d’un nouveau plan décennal visant à « abolir la pauvreté rurale » à l’horizon 2020.

Les cadres locaux, sommés de promouvoir au plus vite le décollage économique de leur localité, donnent souvent la priorité aux résultats de court terme, au détriment d’une approche plus durable du développement. Autre effet pervers de la pression développementaliste qui pèse sur des responsables locaux n’ayant pas vraiment de marge de manœuvre fiscale, ces derniers sont obligés de recourir à la vente de terres arables pour financer les services publics qui leur incombent. Ceci menace à moyen terme l’équilibre écologique et la sécurité alimentaire, tout en avivant les tensions sociales, en particulier lorsque les « expropriations » ne donnent pas lieu à des indemnisations suffisantes (Wu, 2008). La poursuite louable de l’objectif de développement local, censé réduire la pauvreté, avive alors les tensions sociales…

Cap sur la « société harmonieuse »

Si les réformes économiques ont présidé à une élévation générale du niveau de vie, elles ont aussi engendré une forte augmentation des inégalités, attestée notamment par le niveau du coefficient de Gini, qui est parmi les plus élevés au monde. Avec l’arrivée au pouvoir en 2002 de Hu Jintao et Wen Jiabao, l'enjeu de la pauvreté et de la lutte contre les inégalités passe au premier plan du discours public. L’élaboration d’un système de protection sociale, jusqu’alors considérée comme un luxe, est notamment placée en tête de l’agenda. À un modèle de développement fondé sur le primat de la croissance économique est censé succéder une approche « centrée sur l’Humain » (yi ren wei ben). Le terme de « société harmonieuse », popularisé par la quatrième session plénière du seizième comité central du Parti communiste de septembre 2004, vient souligner la nécessité d’une meilleure gestion des inégalités et de l’adoption d’une approche plus globale et transversale du développement, incluant, au-delà de la dimension économique, des volets sociaux, moraux et environnementaux.

La pauvreté n’est plus conçue comme un phénomène résiduel découlant de résistances au développement. Peu à peu émerge une réflexion sur le lien entre croissance économique et exacerbation des inégalités sociales. L’apparition de l’expression « groupes vulnérables » (ruoshi qunti) dans le Rapport de travail du gouvernement de 2002 témoigne de la reconnaissance par les autorités du défi que constituent les nouvelles formes de pauvreté qui touchent aussi bien d'anciens employés du secteur public, des paysans privés de terre et des migrants ruraux que de jeunes diplômés au chômage. Alors que dans la Chine maoïste, les sanwu étaient caractérisés par une incapacité à travailler (par exemple pour cause de handicap), les nouveaux pauvres sont généralement aptes au travail. Ce sont donc souvent des facteurs indépendants de leurs aptitudes physiques et leur bonne volonté qui les maintiennent loin de l’emploi formel.

Même si les travailleurs sociaux mettent encore l’accent sur la responsabilité individuelle et la nécessité pour les chômeurs de se débarrasser de leurs « mentalités d’assistés » (yilai sixiang) pour trouver plus facilement un poste, la responsabilité des tensions structurelles du marché du travail ainsi que de certains problèmes institutionnels commence à être reconnue. L’abolition du système de l’enregistrement résidentiel (hukou), pierre d’angle des discriminations à l’encontre des migrants ruraux, n’est pas encore à l’ordre du jour, mais la défense des « droits légaux » (hefa quanyi) de ces derniers est officiellement encouragée. De même, fin décembre 2011, Wen Jiabao s’est élevé contre la « pauvreté en droits » (quanli pinkun) des paysans, en référence au problème de l’insécurité juridique découlant de la réglementation actuelle sur la propriété et l’usage des terres.

L’évolution du regard sur la pauvreté s’est traduite, dans les années 2000, par la mise en œuvre de mesures favorables au monde rural (abolition de la taxe agricole en 2006, bourses scolaires et constructions d’internats, investissements dans les infrastructures…) et la montée en puissance des efforts visant à créer un filet minimal de protection sociale, en faveur des populations urbaines comme rurales.

À partir de la fin des années 1990, le démantèlement des unités de travail – ces unités de production publiques ou collectives au sein desquelles étaient également gérés les besoins sociaux, culturels et médicaux des employés – a réduit la capacité des citadins à se faire soigner, la privatisation partielle du système de santé accroissant, simultanément, le prix des soins et des médicaments. Cela a imposé un remaniement des dispositifs de sécurité sociale. Entre 1998 et 2010, le nombre de participants à la branche retraite de la sécurité sociale urbaine a plus que doublé (passant de 112 à 257 millions d’assurés), tandis que celui des affiliés à la branche santé est passé de 19 à 433 millions. Alors que, dans les années 1990, seuls les employés du secteur public et collectif bénéficiaient des assurances sociales, diverses initiatives pour fournir une couverture minimale aux autres résidants urbains ont été mises en œuvre dans les années 2000, d’abord en direction des salariés du secteur privé, puis des citadins non-salariés (auto-entrepreneurs, travailleurs informels, élèves et étudiants) et des migrants ruraux. Ces efforts sont allés de pair avec la mise en place progressive d’un système d’assurance-retraite dans les campagnes et la création, à partir de 2003, de « nouvelles coopératives médicales rurales » (xinxing nongcun hezuo yiliao).

L’objectif défini en 2009, est d’atteindre au plus vite une couverture médicale de base dite universelle (quanmin jiben yibao). D’après l’Organisation mondiale de la santé, entre 2003 et 2009, la proportion de Chinois affiliés à l’un des dispositifs publics d’assurance-santé est en effet passée de 15% à plus de 90%. Une réalisation impressionnante mais qui ne doit pas faire oublier que la mise en place d’une « protection sociale universelle » procède davantage de la juxtaposition de dispositifs disparates et catégoriels que de la création d’un système unifié susceptible de garantir à tous les mêmes droits sociaux. Par ailleurs, la faiblesse des prestations octroyées dans le cadre de la sécurité sociale comme des aides disponibles au titre de l’assistance médicale  gérée par les bureaux des affaires civiles des localités, explique la persistance d’un très grave manque d’accès des plus défavorisés au système de santé (Zhang 2010).

Les années 2000 ont également été marquées par le développement du dispositif de « revenu minimum garanti » (dibao), prévoyant le versement d’une allocation mensuelle aux familles pauvres de façon à leur permettre d'atteindre le seuil de pauvreté local. Initié en 1997 dans les villes et en 1999 dans quelques localités rurales pilotes, le dispositif n’a pris de l’ampleur qu’à partir de 2001 en zone urbaine et cinq ans plus tard en zone rurale. Fin 2010, 77 millions de personnes en bénéficiaient.

Il serait pour autant prématuré de conclure sur une conversion du régime aux politiques sociales et au système de redistribution comme l’illustre la concurrence entre les « modèles » de Chongqing et de Canton. Chongqing bénéficie depuis 2007 de transferts massifs du gouvernement central, ayant notamment servi à financer un grand programme de logement social et un dispositif de « tickets de transaction sur la terre » (dipiao), permettant aux paysans d’échanger des droits sur des terres à la campagne contre un logement en ville (Lafarguette 2011). Là où Chongqing accorde la priorité à la recherche de l’équité, cherchant à « d’abord bien partager le gâteau avant d’en fabriquer davantage », Canton met l’accent sur la « fabrication du gâteau » comme préalable indispensable à tout partage, concentrant ses efforts sur un meilleur fonctionnement du marché, de l’État de droit et le développement d’une société civile (Chan 2011).

Une évolution façonnée par des forces externes et internes

La lutte contre la pauvreté, levier de soft power

La lutte contre la pauvreté constitue un champ privilégié de coopération avec des institutions étrangères. Dès les années 1990, les grandes agences onusiennes ont multiplié leurs programmes en Chine, en partenariat avec des ministères ou des organisations de masse chinoises. Aujourd’hui encore, les échanges d’expériences en matière de questions sociales donnent lieu à de multiples voyages d’études, conférences internationales, traductions de manuels et missions d’experts. Le discours chinois sur la lutte contre la pauvreté emprunte de plus en plus au vocabulaire international, comme en témoigne, en 2011, le relèvement du seuil de pauvreté rurale qui a été aligné sur la « norme » des 1,25 dollar par jour.

Les résultats obtenus en matière de lutte contre la pauvreté et la spectaculaire amélioration du niveau de vie sont aussi mis en avant pour articuler un discours de soft power chinois. Les marques de reconnaissance étrangère constituent un précieux outil de légitimation pour les autorités chinoises, tant vis-à-vis de leur propre population que de la communauté internationale. Elles permettent aussi d’éluder les tensions autour des droits de l’homme, en mettant l’accent sur les droits économiques et sociaux plutôt que sur le volet civil et politique.

Ainsi, en 2010, Pékin a été sacré par des responsables du Programme des Nations unies pour le développement « champion des OMD (Objectifs du millénaire pour le développement) », la Chine étant l’un des seuls pays à avoir déjà atteint – et même dépassé – l’objectif de « réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la proportion de la population dont le revenu est inférieur à un dollar par jour ». Lors du soixantième anniversaire de la fondation de la République populaire, Hillary Clinton a salué la « performance historique » chinoise en matière de réduction de la pauvreté. En janvier 2012, au Forum international sur la jeunesse et les emplois verts de Niamey, le Secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, Abdou Diouf a, quant à lui, appelé la jeunesse francophone à « s’inspirer des modèles de développement de la Chine et du Brésil », pays « en quête d’une économie verte […] et capable de répondre aux aspirations de tous, en veillant en particulier à la situation des plus pauvres ».

De récipiendaire de l’aide internationale, la Chine est passée au statut de contributrice. Sa récente expérience en matière de lutte contre la pauvreté lui confère un statut particulier, dont elle joue pour renforcer son image de pays du Sud, mettant en avant les défis communs à cette partie du monde pour se démarquer de l’arrogance des anciennes puissances coloniales. Quoi de mieux, pour adoucir une « diplomatie du chéquier » risquant d’être perçue comme agressive que de mobiliser la force d’attraction d’un modèle de développement « pragmatique, graduel et centré sur l’humain » (Zhang 2006) ?

Une réponse à des revendications sociales croissantes

L’intérêt accru des dirigeants pour les politiques sociales répond aussi à l’évolution du contexte socio-économique et à la montée en puissance des mouvements de contestation. Si la réduction de la pauvreté n’est pas le motif premier des actions, elle en est souvent la toile de fond. Ces mobilisations de faible ampleur, ultra-localisées et dispersées, contribuent à l’évolution de la relation entre gouvernants et gouvernés (Lee et Hsing 2009).

Dès les années 1990, le démantèlement du secteur public et collectif pousse de nombreux ouvriers ou employés privés de poste (xiagang) à se mettre en grève, à manifester, voire à attaquer des bâtiments du gouvernement ou du Parti (Rocca 2006). Au-delà de l’angoisse de la pauvreté, liée non seulement à la perte du salaire mais aussi à celle de l’ensemble des protections et prestations fournies par l’unité de travail (accès aux soins, logement, retraite…), la mobilisation ouvrière est attisée par le sentiment de déclassement social et d’injustice.

Autre ferment de contestation : les réquisitions de terres ou d’habitations. Modernisation et lutte contre la pauvreté sont au cœur de la rhétorique officielle, qui met en avant le relogement dans des appartements plus confortables, ainsi que l’attribution d’une indemnisation, voire d’un certificat de résidence (hukou) urbain pour certains habitants des zones péri-urbaines. Mais des compensations jugées insuffisantes au regard de la flambée des prix de l’immobilier ou des soupçons de corruption des cadres locaux peuvent au contraire donner lieu à de sérieuses tensions. S’y ajoute la peur du lendemain, surtout, parmi ceux pour qui la terre représentait non seulement un revenu mais également l’assurance de pouvoir se nourrir durant leurs vieux jours en l’absence de véritable système de retraite.

Dans les années 2000, c’est au tour des ouvriers-migrants (mingong) de prendre part à des actions collectives. Contrairement à leurs parents qui avaient souffert de la faim à la campagne, qui avaient intégré leur manque d’éducation comme un facteur justifiant leurs difficiles conditions de vie et qui travaillaient dur en ville pour faire vivre la famille restée au village, la « deuxième génération » de migrants, mieux intégrée à la vie urbaine et plus à l’aise avec les codes de la société de consommation, a davantage la volonté et les moyens de contester les abus des employeurs et les discriminations à l’encontre des non citadins (Chan et Ngai 2009). Une étape semble avoir été franchie lors des grandes grèves de mai-juin 2010 chez Honda et chez le sous-traitant d’Apple Foxconn : leur ampleur a reflété la capacité de mobilisation accrue des ouvriers migrants dont la résolution a montré que les revendications des grévistes ne pouvaient plus être passées sous silence. Le mouvement, au fort retentissement médiatique, s’est soldé par de substantielles augmentations de salaires (jusqu’à + 70% chez Foxconn !), décidées par la direction des entreprises concernées dans un contexte de fortes pressions politiques. Dans les semaines suivantes, une dizaine de provinces et municipalités ont annoncé une augmentation sensible du salaire minimum légal (qui, en Chine, n’est pas fixé au plan national, mais par chaque localité) – une initiative ne s’expliquant pas seulement par la volonté d’acheter la paix sociale, mais aussi par un effort pour rééquilibrer une croissance chinoise trop dépendante des exportations en renforçant le marché intérieur, c'est-à-dire en encourageant l’élévation du niveau de vie des plus modestes.

Ce renforcement des mouvements sociaux intervient alors que le gouvernement insiste sur la nécessité de « construire une société harmonieuse », fondée sur un renforcement des « droits légaux » et une moralisation de la sphère publique... ce qui offre aux contestataires de nouveaux leviers pour formuler leurs griefs. Le système de plaintes par « lettres et visites » (xinfang) a institutionnalisé un canal pour adresser des doléances aux autorités, de façon individuelle ou collective. Son fonctionnement témoigne de l’enchevêtrement des dimensions éthique et administrative (Thireau et Hua 2010). La dimension morale est très forte, tant comme motivation de l’action (au-delà de l’injustice initiale, c’est souvent la mauvaise gestion des cadres locaux qui pousse à agir) que comme ressort argumentaire (dénonciation de la corruption, devoir moral des dirigeants d’honorer leur engagement de servir le peuple…).

Les tentatives d’acheter la paix sociale par la distribution d’aides sont aussi sources de tensions. Ainsi, dans le cas du dibao, la sélection des bénéficiaires et l'exclusion de certaines familles ouvre la voie aux jalousies de voisinages et aux suspicions de clientélisme, d’autant que, dans certaines villes, les travailleurs pauvres semblent évincés du programme au profit des seules personnes inaptes au travail (Cho 2010). Le ressentiment vient aussi de la philosophie même du programme, qui réduit la pauvreté à des « chiffres » au lieu de reconnaître la souffrance des expériences individuelles (Cho 2010). Les efforts « d’humanisation » (renxinghua) du travail social, s’ils visent à améliorer l’image du Parti en mettant en scène sa sollicitude envers les plus faibles, tendent aussi à renforcer les accusations d’arbitraire : la promotion de la charité d’État obéit à une logique opposée à celle du développement d’un État-providence, les prestations relevant d’une aide accordée au cas par cas plutôt que de droits garantis (Monteil 2010).

La philanthropie, pierre angulaire d’un « tiers secteur à la chinoise » ?

Un paysage institutionnel en recomposition

La constitution de la lutte contre la pauvreté en enjeu politique est allée de pair avec la montée en puissance de l’action d’organisations non gouvernementales. L’amélioration de leur statut juridique est essentielle aux organisations caritatives menacées de voir leurs activités stoppées du jour au lendemain sous prétexte d'illégalité. Elle permettrait également à celles-ci d’accroître leurs capacités à lever des fonds. Dans les années 1980, l’implication des organisations « non-gouvernementales » (fei zhengfu zuzhi), « à but non lucratif » (fei yingli zuzhi) ou « populaires » (minjian zuzhi), dans des actions de lutte contre la pauvreté s’est exercé dans un vide juridique quasi-complet et à la faveur d’un certain laissez-faire, auquel les événements de Tian’anmen ont mis provisoirement un sérieux coup de frein (Wang 2007). La tournée dans le Sud (nanxun) de Deng Xiaoping en 1992 et la Conférence de Pékin sur les femmes de 1995 donnent un nouvel élan au développement du « tiers secteur » (disan bumen), dans un contexte de forte mobilisation contre la pauvreté rurale : les fondations publiques et les organisations de masse (surnommées  GONGOs : Government Operated Non-Governmental Organizations) lancent des programmes de grande ampleur, les organisations intergouvernementales et ONG étrangères montent des partenariats avec des organismes locaux et quelques initiatives de terrain commencent à émerger. En 1998 puis en 2004, le Conseil des affaires de l’État et le ministère de l’Intérieur affinent les cadres de la réglementation du tiers secteur ébauchée en 1988. En 2011, à titre expérimental, certaines provinces permettent aux ONG de s’enregistrer directement auprès de leur bureau des Affaires civiles, sans avoir au préalable à obtenir la tutelle d’un ministère ou d’une institution publique.

L’intégration croissante de la Chine aux flux mondiaux bénéficie aussi au tiers secteur, lui apportant un accès accru à des ressources financières, méthodologiques, théoriques et argumentaires. Le séisme du Sichuan de 2008 a donné un nouvel élan au développement des organisations caritatives chinoises. Au-delà de l’afflux record de dons et de volontaires, il leur a fourni une occasion inédite d’apprendre à coopérer d'une part les unes avec les autres et de l'autre avec les autorités (Teets 2009). Immédiatement après le séisme, deux réseaux d’ONG ont entrepris de coordonner les initiatives des ONG en liaison avec les autorités locales : l’un a dû cesser ses activités au bout de quelques jours mais l’autre, initié par une association locale (fondée en 2003 et originellement spécialisée dans les questions environnementales et la promotion d’une agriculture durable) et par des sociologues de l’Académie des sciences du Sichuan, poursuit ses activités trois ans plus tard, bien que le réseau n’ait toujours aucun statut légal. Signe d’une ouverture accrue, certaines GONGOs ont commencé à octroyer des financements à des ONG à la suite de la catastrophe.

Dans le cas du séisme de 2008, si les autorités locales ont coopéré avec les ONG, c’est parce que celles-ci apportaient des fonds et un savoir-faire dont les cadres locaux avaient conscience de manquer. Mais la recherche de complémentarités se heurte souvent aux résistances des gouvernements locaux qui, lorsqu’ils ont les moyens de gérer eux-mêmes leurs politiques sociales, sont peu enclins à en « sous-traiter » des éléments à des ONG. Le slogan de « socialisation » (shehuihua), encourageant la mobilisation des ressources non-publiques – donations individuelles, mécénat d’entreprises, loteries charitables, « supermarchés du cœur » gérés par des ONG ou des entreprises, etc. – a ainsi surtout prospéré à la faveur de la crise fiscale du début des années 2000 (Shue 2011). La réforme des comités de quartier s’inscrit aussi dans cette perspective de transfert de la mise en œuvre de certaines politiques publiques – notamment la lutte contre la pauvreté – à des « communautés » (shequ) non-gouvernementales incitées à s’appuyer sur les ressources humaines et matérielles du quartier, tout en recevant leurs ordres de l’administration (Monteil 2010).

L’émergence d’une responsabilité sociale ?

Outre ces enjeux d’institutionnalisation, l’émergence d’un tiers secteur est également conditionnée par une implication accrue des citoyens, tant en termes de financements que de mobilisation de ressources humaines. Or celle-ci demeure pour l’instant limitée.

Il est tentant d’opposer une tradition philanthropique occidentale  enracinée dans la charité chrétienne à des solidarités chinoises qui se limiteraient à des réseaux d’interconnaissance – famille, clan, village, communauté religieuse, voisinage. Dans son acceptation traditionnelle (sensiblement différente de celle actuellement promue par le Parti), la notion d’harmonie, en mettant l’accent sur l’importance des relations sociales et familiales concrètes, est éloignée du concept occidental de « citoyenneté » (Vermander 2008).

Pourtant, la Chine dispose bel et bien d’une riche palette de ressources culturelles et éthiques susceptible de nourrir le développement d’organisations caritatives ou d’une économie sociale et solidaire, qu’il s’agisse de concepts confucianistes, taoïstes ou bouddhistes ou des pratiques d’associations de bienfaisance, dont l’existence est attestée, par exemple, pour les monastères bouddhiques, par un décret impérial de l’ère chang’an (701-704) qui entendait les contrôler (Gernet 1956).

Le manque de participation du grand public aux activités caritatives non-gouvernementales tient aussi à une relative méconnaissance, à laquelle l’essor de l’Internet et des réseaux sociaux commence à remédier. Il existe également une certaine méfiance à financer des structures dont l’activité demeure faiblement réglementée. Divers scandales récents ont aggravé cette défiance, comme le supposé détournement par l’actrice Zhang Ziyi de fonds qu’elle aurait récoltés au profit des victimes du séisme du Sichuan. La révélation par la presse hongkongaise, en août 2011, d’un soupçon de détournement par la Croix rouge chinoise de dons destinés au traitement d’une fillette atteinte de leucémie a encore terni la réputation déjà controversée de cette puissante institution. L’annonce conjointe du ministère des Finances et de celui des Affaires civiles, fin novembre 2011, d’une intensification de l’audit financier des fondations et de la préparation d’une nouvelle réglementation vise à rétablir la confiance, alors que, de janvier à  octobre 2011, le montant des dons pour les fondations publiques collectés par le ministère des Affaires civiles a été inférieur d’un tiers à ceux reçus au cours de la même période l’année précédente.

La proximité entre organisations caritatives et gouvernementales fausse aussi les motivations des donateurs. Loin d’être entièrement spontanées mais principalement motivées par une prise de conscience des responsabilités sociales, les donations semblent amplifiées par une forte pression sociale, voire politique. Dans les jours qui ont suivi le séisme du Sichuan, des listes nominatives des donateurs et des montants offerts par chacun ont par exemple été publiés par voie de presse ou affichées devant des bureaux de comités de quartier de Chengdu. Depuis 2003, la presse publie un classement des entrepreneurs finançant des activités caritatives (Teets 2009). L’essor de l’Internet et des réseaux sociaux contribue certainement à accroître la publicité et donc l’impact de telles initiatives. Par ailleurs, le financement d’activités sociales par les entreprises semble aussi constituer un moyen d’obtenir des réductions fiscales ou d’autres avantages (Shue 2011).

De même, le développement du volontariat ne relève pas uniquement d’un altruisme croissant. Dans un article de 2006, le Zhongguo Xinwen Zhoukan fustigeait ainsi la gestion des volontaires accueillis par des fondations publiques ou des comités de résidents (les organisations non gouvernementales n’accueillant encore qu’une infime minorité de volontaires), en soulignant que ceux-ci étaient surtout attirés par un salaire à peine inférieur à celui d’un vrai travail et par diverses incitations matérielles (par exemple l'amélioration de leurs notes pour les étudiants) plutôt que par un véritable intérêt pour des causes sociales. Le volontariat apparaît parfois comme un pis-aller dans une époque de chômage des jeunes diplômés (leur nombre a quintuplé entre 1999 et 2006). Ces derniers sont aussi encouragés à aller enseigner une année dans un village pauvre, en échange d’un petit salaire et parfois de la promesse d’un remboursement par le gouvernement de leur prêt étudiant – une mesure non coercitive, mais qui n’est pas sans rappeler l’envoi des jeunes à la campagne entrepris sous Mao.

Le développement des activités caritatives non-gouvernementales en Chine ne procède donc pas seulement de l’éveil d’une conscience citoyenne – à supposer même que pareil éveil soit une réalité. Il n’est pas pour autant une simple manœuvre du Parti pour perpétuer son emprise sur le « marché du sens » (Vermander 2010). Il survient plutôt à la croisée de stratégies individuelles, de reconfigurations sociales et de préoccupations étatiques. Il exprime au fond les contradictions d’une société chinoise en quête tout à la fois de prospérité, d’égalité et de participation, à la recherche d'une hiérarchisation de ces priorités et de l'attitude à adopter face à leur possible impact politique. Si pareil développement s’inscrit dans le discours sur la construction d’une « société harmonieuse », il conteste pourtant les principes sur lesquels ce modèle est officiellement fondé.

Références

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•    TEETS J. C., « Post-Earthquake relief and reconstruction efforts: The emergence of civil society in China? », The China Quarterly, juin 2009, Vol. 198, pp.330-347.

•    THIREAU I. et LINSHAN H., Les ruses de la démocratie. Protester en Chine, Paris, Seuil, 2010.

•    VERMANDER B., L'Empire sans milieu - essai sur la "sortie de la religion" en Chine, Paris, Desclée De Brouwer, 2010.

•    WEIWEI Z., « The allure of the Chinese model », International Herald Tribune, 2 novembre 2006.

•    WONG Linda, Marginalization and Social Welfare in China, Londres, Routledge-LSE, 1998.

•    « One or two Chinese models », dossier spécial, China Analysis, novembre 2011  (voir notamment les articles de Yang Chan et Romain Lafarguette).