Accès à l’énergie et consommateurs vulnérables : les enjeux de la précarité énergétique en Europe

Par François BAFOIL et Rachel GUYET
Comment citer cet article
François BAFOIL et Rachel GUYET, "Accès à l’énergie et consommateurs vulnérables : les enjeux de la précarité énergétique en Europe", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/acces-a-l-energie-et-consommateurs-vulnerables

La question de l’accès à l’énergie n’est pas récente. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements ouest-européens mais également est-européens en ont traité et ont intensifié les politiques d’électrification. Ainsi, ils ont été en mesure de satisfaire la promesse faite à leur population à l’issue de la guerre, à savoir favoriser la modernisation sociale et assurer le bien être de tous. Or, si l’accès physique à l’énergie a été et demeure globalement garanti en Europe, son prix place nombre de foyers dans l’incapacité d’honorer leurs factures énergétiques. Bien que les politiques de libéralisation des marchés européens de l’énergie mises en œuvre dans la décennie 1990 ne soient pas directement responsables de la croissance des impayés, constatons toutefois que les bénéfices attendus en termes de baisse des prix et de changement de fournisseurs n’ont pas été au rendez-vous. Pourtant, la concurrence entre les fournisseurs s’est accrue dans les premières années qui ont suivi l’ouverture des marchés et s’est traduite par une pression à la baisse sur les prix. L’objectif des entreprises énergétiques était alors d’élargir leur portefeuille de clients. Mais la stabilisation et la consolidation des marchés ont abouti à la domination de quelques grandes entreprises énergétiques et réduit d’autant la concurrence sur les prix. La hausse continue des cours mondiaux de l’énergie et la diversification du mix énergétique en faveur des énergies renouvelables ont également favorisé la croissance des prix. Ces augmentations successives ont eu pour effet de réduire le pouvoir d’achat de certains ménages dont la situation s’est aggravée à la suite de la crise économique et financière de 2008. L’impact a été encore plus fort pour les clients les plus vulnérables qui cumulent les difficultés économiques et sociales (maladie, handicap, parent célibataire, famille nombreuse, etc.). Certes, la croissance de la précarité énergétique ne peut être directement imputée aux politiques de libéralisation des secteurs de l’énergie et à la transformation des opérateurs historiques. Cependant, les individus sont confrontés à une perte de repères. D’usagers ils sont devenus consommateurs, ce qui transforme la relation avec le fournisseur, particulièrement lorsqu’ils font face à des difficultés pour régler leur facture. C’est dans ce contexte de marché libéralisé que s’inscrit la réflexion sur la difficulté d’appréhender le phénomène protéiforme de la précarité énergétique en Europe.

Sous l’effet de la hausse des prix, un nombre croissant de consommateurs ont ainsi été fragilisés et amenés à adapter leur comportement. Certains ont vu leurs arriérés de facture augmenter considérablement, quand d’autres faisaient l’expérience des coupures d’énergie ; les uns ont préféré restreindre leurs consommations afin de continuer à acquitter leurs factures, tandis que les autres ont eu recours à des sources alternatives. Certains, enfin, se sont tout simplement privés d’énergie pour s’assurer l’accès à d’autres biens essentiels. Cette forme de « non choix » renvoie au dilemme « heat or eat » (« se chauffer ou se nourrir ») dont les médias et les associations se font souvent l’écho. Ces comportements sous contrainte ont ainsi des conséquences dramatiques sur le quotidien de ces populations car le manque d’énergie peut avoir des répercussions durables sur la santé (Fondation Abbé Pierre 2013), la capacité d’apprentissage des enfants, les pathologies psychosociales, l’équilibre nutritionnel ou encore l’accès à l’information. Doit-on conclure à l’identité des phénomènes de précarité et de pauvreté ou bien doit-on considérer que la précarité énergétique n’est qu’une composante de la pauvreté, au même titre que les problèmes d’accès à la santé ou à l’éducation ? La réponse à cette question est décisive dans la mesure où elle détermine les profils cibles, et par conséquent les personnes qui seront comptabilisées ou, au contraire, occultées dans les statistiques sociales. Il en va donc, in fine, de la capacité des politiques à bien cibler leur action.

Toutefois, il ne s’agit pas uniquement d’une question de politique publique. Le comportement des individus concernés peut contribuer à brouiller les cartes. Certains individus éligibles aux dispositifs de lutte contre la précarité énergétique n’y recourent pas pour diverses raisons qui vont du renoncement volontaire au sentiment de honte ou encore au manque d’information. Inconnus des travailleurs sociaux ou des entreprises énergétiques, ils ne peuvent bénéficier d’aucun soutien. Enfin, certaines catégories de population telles que les travailleurs pauvres, faute de respecter les critères d’éligibilité, ne peuvent prétendre à aucune aide bien qu’ils soient particulièrement vulnérables aux hausses de prix de l’énergie. Au final, les dispositifs de lutte contre la précarité énergétique relèvent souvent de l’adaptation de politiques déjà éprouvées qui ne ciblent pas efficacement les populations dans le besoin, et partant, affichent une efficacité limitée en termes de réduction du nombre de précaires énergétiques. On comprend comment le cercle vicieux de l’invisibilité se met en place dès lors que les critères retenus ne permettent pas de cerner au plus juste la population concernée et que les Etats rechignent à adapter leur dispositif.