L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 26/09/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/anthropocene-et-ses-victimes-une-reflexion-terminologique

Pendant longtemps, les débats politiques n’ont fait que peu de cas des migrations environnementales : les déterminants des migrations étaient réduits à des facteurs économiques et politiques, tandis que les causes environnementales étaient largement ignorées, tant par les chercheurs que par les décideurs. Les migrants environnementaux n’existent pas en droit international, et aucune agence de l’ONU ou organisation internationale n’a reçu de mandat spécifique pour les protéger et les assister, bien que des organisations comme HCR ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) mènent de plus en plus régulièrement des missions pour assister les victimes de catastrophes naturelles ou de dégradations de l’environnement (Maertens 2012).

La migration liée aux dégradations de l’environnement en général, et aux impacts du changement climatique en particulier, est souvent perçue comme une décision de dernier ressort, que les migrants ne prendraient qu’après avoir pris acte de l’impossibilité de pouvoir s’adapter à leur environnement transformé et une fois épuisé toutes les autres options possibles. De très nombreux rapports et travaux sur les impacts du changement climatique répètent l’idée que les migrations environnementales doivent être évitées à tout prix, parce qu’elles représenteraient un échec tant des politiques d’atténuation que des politiques d’adaptation (voir par exemple Stern 2009). Au fil du temps, les « réfugiés climatiques » sont devenus les incarnations humaines du changement climatique, à la fois premiers témoins et premières victimes de ses impacts, qu’il s’agisse de la hausse du niveau des mers ou de la fonte du pergélisol. En particulier, les populations des petits Etats insulaires ont été décrites comme des « canaris dans la mine », supposées alerter le reste du monde quant aux dangers du changement climatique, tandis qu’elles-mêmes n’avaient d’autre choix que de migrer vers un autre pays (Farbotko 2010).

Beaucoup de chercheurs néanmoins, dont je fais partie, avaient alors pointé que cette caractérisation des migrants ne correspondait guère à la réalité, et que la migration était également, bien souvent, une ressource mobilisée par les migrants pour s’adapter aux changements de leur environnement (Rain 1999 ; Black et al. 2011, Gemenne 2013). Nous avions rappelé que les migrants ne devaient pas être perçus comme des individus sans ressources, des victimes expiatoires du changement climatique, mais plutôt comme des agents de leur propre adaptation. Nous avions mis en avant le fait que la migration pouvait en effet être une stratégie d’adaptation efficace : les migrants pouvaient ainsi diversifier leurs revenus, relâcher les pressions sur l’environnement dans leur région d’origine, envoyer des remises d’épargne, ou simplement se mettre eux-mêmes et leurs familles à l’abri. Ce point de vue a été rapidement partagé par de nombreuses institutions et organisations, et a été promu au sein des négociations internationales sur le climat : en 2010 par exemple, le Cadre de l’adaptation de Cancun, adopté lors de la seizième Conférence annuelle des parties, incluait des « mesures propres à favoriser la compréhension, la coordination et la coopération concernant les déplacements, les migrations et la réinstallation planifiées par suite des changements climatiques […] ».

Il s’agissait d’une révolution copernicienne : dans le contexte du changement climatique, la migration n’était plus une catastrophe à éviter à tout prix, mais une stratégie qu’il fallait encourager et faciliter. Peu à peu s’est imposée l’idée que les négociations internationales sur le climat constituaient le forum le plus approprié pour traiter cette question : il ne s’agissait plus d’une affaire de politiques migratoires, mais de politiques environnementales – une stratégie d’adaptation.

Quid de celles et ceux qui ont été forcés de fuir à la suite de perturbations de l’environnement, qui auraient voulu rester mais n’ont pas eu le choix ? Ces déplacements étaient désormais considérés comme des dommages collatéraux, qui pouvaient être traités via le mécanisme « Loss & Damage » mis en place dans le cadre des négociations internationales sur le climat (mécanisme formalisé lors de la conférence de Varsovie en 2013 qui vise à fournir une compensation financière pour les pertes et dommages liés aux impacts du changement climatique et qui ne pourront pas être évités grâce à des politiques d’adaptation). La migration liée au changement climatique a peu à peu cessé d’être un épouvantail pour devenir une stratégie que nous pouvions faciliter, gérer et encourager. Et c’est là une évolution que la communauté des chercheurs, et moi le premier, a souhaitée et promue.