L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 28/01/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/anthropocene-et-ses-victimes-une-reflexion-terminologique

Dans les médias et les débats publics, les personnes déplacées en raison du changement climatique sont souvent appelés « réfugiés climatiques ». Comme signalé plus haut, les juristes et les organisations internationales, pourtant, ont rapidement réfuté le terme, qui n’avait aucune base légale (McAdam 2009). Techniquement, ils avaient raison : la Convention de Genève de 1951 définit une série de critères à remplir pour prétendre au statut de réfugié, critères qui n’étaient clairement pas remplis par les « réfugiés climatiques ». La plupart des chercheurs ont donc logiquement choisi de ne plus utiliser ce terme, au profit de dénominations plus cliniques comme « migrants induits par le changement climatique », ou « personnes déplacées dans le contexte du changement climatique ». C’est aussi le choix que j’ai fait, et je pense que j’ai eu tort. En rejetant le terme de « réfugié climatique », nous avons aussi dépolitisé la réalité de ces migrations. Un élément central dans le concept de « réfugié » est celui de persécution : celui qui prétend au statut de réfugié doit justifier d’une persécution, qu’il fuit ou qu’il craint. Et réfuter le terme de « réfugié climatique » revient aussi, en quelque sorte, à réfuter le fait que le changement climatique soit une forme de persécution à l’encontre des plus vulnérables. Cette idée avait déjà été développée par Conisbee et Simms en 2003, et il me semble qu’ils avaient parfaitement compris que les migrations liées au climat étaient une affaire très politique, et pas seulement une stratégie d’adaptation (Conisbee et Simms 2003).

De ce fait, et contrairement à ce que j’ai pu penser (et écrire) dans le passé, et malgré les obstacles juridiques, je pense qu’il est impératif que le terme de « réfugié climatique » soit à nouveau employé, parce qu’il affirme que ces migrations sont d’abord le résultat d’une persécution que nous infligeons aux plus vulnérables.