L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 16/12/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/anthropocene-et-ses-victimes-une-reflexion-terminologique


La politique à l’ère de l’Anthropocène

De nombreux géologues estiment que nous sommes entrés dans une nouvelle époque géologique : l’Anthropocène. Selon eux, cette époque se caractérise par l’impact majeur de l’homme sur le système terrestre, y compris climatique : les humains sont devenus la principale force de changement de la planète, surpassant les forces géophysiques. En d’autres termes, l’Anthropocène peut être décrit comme l’âge des humains. Dans son acception traditionnelle, l’Anthropocène marque une rupture dans la relation qui unit les hommes à la Terre, qui oblige à penser une nouvelle géopolitique – les politiques de la Terre (voir prochainement à ce sujet la contribution de Bruno Latour). En ce sens, cette nouvelle ère géologique a largement dépassé le champ de la géologie pour entrer dans celui des sciences sociales.

Mais il est aussi possible de voir l’Anthropocène comme une tentative de dépolitisation des sujets qu’il concerne, et des phénomènes qui les affectent, comme si tous étaient embarqués dans le même bateau. En réalité, plutôt que l’âge des humains, l’Anthropocène serait mieux décrit comme une « oliganthropocène », l’âge de quelques hommes (et d’encore moins de femmes), pour reprendre une expression d’Eryk Swyngedouw (2014). Si ces hommes sont en effet devenus les principaux acteurs des transformations de la Terre, la majorité des humains sont aussi devenus les victimes de ces transformations, plutôt que leurs agents.

En 2013, les catastrophes naturelles ont forcé 22 millions de personnes à quitter leur lieu de résidence habituel (Yenotani 2014). Un nombre qui dépasse celui des réfugiés « politiques » – dans l’acception juridique du terme : des personnes forcées de quitter leur domicile à cause de violences et de persécutions (16,7 millions à ce jour, selon le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés [HCR]) – et qui n’inclut pas les personnes déplacées en raison des effets négatifs plus progressifs du changement climatique, dont le nombre est aujourd’hui impossible à établir. Les changements environnementaux sont devenus un des principaux facteurs, sinon le principal facteur, des migrations et des déplacements de populations sur cette planète. Et lorsque nous parlons de l’Anthropocène comme d’une époque dans laquelle les humains sont devenus les principaux facteurs de changements sur Terre, nous oublions souvent que la plupart d’entre eux sont en fait les victimes de ces changements, qu’ils subissent de plein fouet.