L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 28/01/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/anthropocene-et-ses-victimes-une-reflexion-terminologique

Avec le recul, néanmoins, je suis forcé de réaliser qu’il y a quelque chose qui avait été oublié dans ce processus de « dé-victimisation » des migrants : sans peut-être nous en rendre compte, nous avions utilisé les changements environnementaux comme un cheval de Troie pour dépolitiser la migration. Dans notre quête perpétuelle à rendre nos recherches pertinentes pour les décideurs, nous avions laissé les politiques publiques prendre le dessus sur la politique ; la gouvernance prendre le dessus sur le gouvernement. La migration était devenue un instrument de politique environnementale, un processus dont toute violence avait disparu et qu’il était possible de contrôler, comme si les migrants étaient devenus de simples pions déplaçables sur l’échiquier des zones à risques. Plusieurs années auparavant, plusieurs chercheurs avaient pourtant mis en garde contre ce risque – ils n’ont pas été entendus (voir notamment Oliver-Smith 2005 ; Kibreab 1997).

En un mot, nous avions oublié ce que nous faisions aux victimes de l’Anthropocène. En voulant souligner la capacité d’action des migrants, nous avions oublié la responsabilité que nous avions envers eux. Parce que l’Anthropocène est avant tout une guerre – une guerre qui est menée contre les populations les plus vulnérables de cette planète. Nous, humains, sommes devenus les principaux agents de transformation de la Terre. Et cette transformation rend cette Terre de moins en moins habitable pour un nombre croissant de populations.

Une difficulté fondamentale de l’action collective contre le changement climatique tient au fait que ceux qui doivent entreprendre l’essentiel de l’effort pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre – les pays industrialisés, donc – sont aussi ceux qui seront comparativement les moins affectés par les impacts du réchauffement global. D’un point de vue rationnel et néolibéral, rien n’incite donc les nations industrialisées à agir : cyniquement, notre capacité d’action est oblitérée par nos intérêts immédiats.

Le changement climatique, en effet, s’ancre dans les inégalités entre les riches et les pauvres ; et la migration n’est qu’un catalyseur de ces inégalités. Les premiers modèles théoriques de la migration, comme ceux de Lee (1966), postulaient que la migration pouvait être une variable d’ajustement entre les inégalités. Or elle en est le symptôme, pas le remède.