L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/10/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/anthropocene-et-ses-victimes-une-reflexion-terminologique

En avril 2013, le Bangladesh a été touché par la tragédie du Rana Plaza, l’effondrement d’un atelier de confection de vêtements qui a entraîné la mort de plus de mille ouvriers. A l’époque, j’avais été frappé par la réaction internationale à la catastrophe : non seulement était-on scandalisé des conditions de travail dans ces ateliers de confection, mais on tenait également les grandes chaînes d’habillement pour responsables de la catastrophe. Certains ont arrêté d’acheter les vêtements vendus par ces enseignes et ont appelé au boycott, ou ont réclamé de meilleures conditions de travail pour les ouvriers de ces ateliers – parfois avec un certain succès. Comme si l’on avait soudainement réalisé que le fait d’acheter certains biens pouvait entraîner des conséquences pour des populations vivant et travaillant à l’autre bout de la planète. Mais le Bangladesh est aussi un pays situé en première ligne pour ce qui est des impacts du changement climatique, où les déplacements de population sont déjà monnaie courante. Pourtant, cette corrélation entre les actions des uns et la souffrance des autres, qui semblait si évidente dans le cas de la catastrophe du Rana Plaza, n’est pas établie de la même manière pour le changement climatique.

Et en effet, le plus grand défi de l’Anthropocène est peut-être le défi du cosmopolitisme. L’Anthropocène, en tant que concept, peut produire la fausse impression d’une humanité unifiée, où tous les humains seraient également agents des transformations de la planète. Pourtant l’Anthropocène s’ancre aussi dans les inégalités, où les actions des uns causent la souffrance des autres. Le risque de l’Anthropocène est donc aussi celui d’amener à la dépolitisation des sujets : l’« environnementalisation » de la politique pourrait aussi induire la dépolitisation de l’environnement. C’est ce qui est arrivé, dans une certaine mesure, aux réfugiés climatiques.