L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "L’Anthropocène et ses victimes. Une réflexion terminologique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 11/08/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/anthropocene-et-ses-victimes-une-reflexion-terminologique

Les changements environnementaux ont toujours été des facteurs essentiels de migration : depuis les temps préhistoriques, la distribution géographique de la population sur Terre est largement déterminée par l’environnement. C’est ce qui explique, par exemple, la colonisation de l’Europe il y a quelque 40 000 ans, ou l’installation de tant de gens le long des côtes et dans des deltas (Beniston 2004). A travers l’Histoire, nombreux sont les déplacements associés à des changements environnementaux et des catastrophes : le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 détruisit l’ensemble de la ville et provoqua un exode massif de la population dans les campagnes, avant qu’une partie des déplacés ne puissent finalement y revenir (Dynes 1997). La migration du Dust Bowl, qui toucha le centre des Etats-Unis dans les années 1930, en est un autre exemple : face à ces tempêtes de poussières dévastatrices causées par la sécheresse et l’érosion des sols, des milliers de fermiers du Texas, de l’Arkansas et de l’Oklahoma n’eurent alors d’autres choix que de vendre leurs terres et de migrer en Californie.

De nos jours, les dégradations de l’environnement engendrent des mouvements de populations de plus en plus importants, et le changement climatique en particulier donne un autre relief à ces migrations. On distingue généralement trois types d’impacts du changement climatique susceptibles de provoquer des mouvements migratoires conséquents : la hausse du niveau des mers, la baisse des précipitations et la dégradation des sols, et enfin les événements climatiques extrêmes, comme les ouragans ou les inondations. Les flux migratoires qui en découlent sont de nature différente, et appellent donc des réponses différentes.

Sous la même appellation de « migrations environnementales », on trouve en réalité des types de mobilité profondément différents. Qu’ont en commun, en effet, des retraités américains à la recherche du soleil en Floride, et ceux que l’ouragan Katrina a forcé à refaire leur vie du côté de Fort Lauderdale ou d’Orlando ? Pas grand-chose sans doute, sinon le fait d’avoir migré en Floride pour des raisons environnementales. Ces deux migrations rentrent pourtant toutes deux dans le vaste cadre des « migrations environnementales ». Certaines de ces migrations sont des évacuations brutales, de courte ou de longue durée, provoquées par des catastrophes naturelles ; d’autres sont des mouvements planifiés de longue date, permanents ou temporaires, liés à des dégradations plus progressives de leur environnement, comme par exemple l’érosion côtière. Sous un même vocable sont dont regroupées des migrations qui n’ont pas grand-chose à voir l’une avec l’autre, et qui sont désignées par une pléiade de termes différents. Généralement, on considérera qu’un déplacement est un mouvement forcé, tandis qu’une migration aura un côté plus volontaire, pour autant que cette distinction entre mouvements forcés et volontaires ait un sens. L’un comme l’autre pourra être permanent ou temporaire, interne ou international. Le concept de « migrations environnementales » renvoie donc à un vaste éventail de comportements migratoires, mais aussi de changements environnementaux. Dans la presse et les débats publics, ces migrants sont généralement désignés comme des « réfugiés environnementaux » ou des « réfugiés climatiques », même si le terme de « réfugié » est aujourd’hui généralement rejeté par les chercheurs et les organisations internationales parce qu’il ne correspond ici à aucune réalité juridique.

Au cours des dernières années, les changements environnementaux sont en effet devenus l’un des principaux facteurs de migrations dans le monde. Entre 2008 et 2012, plus de 140 millions de personnes ont été déplacées à la suite d’une catastrophe naturelle (Yenotani 2014), et ce chiffre n’inclut pas celles qui ont migré en raison de dégradations plus lentes de l’environnement, comme la désertification et la hausse du niveau des mers. Ces mouvements échappent à tout comptage statistique, et leur nombre demeure dès lors inconnu.

Les recherches empiriques montrent que la plupart des mouvements migratoires se produisent sur de courtes distances, souvent à l’intérieur des frontières nationales (Foresight 2011). Bien que la plupart de ces migrations aient lieu dans des pays en développement, et particulièrement en Asie du Sud, en Asie du Sud-Est et en Afrique subsaharienne, les pays industrialisés peuvent également en faire l’expérience : l’ouragan Katrina, qui a frappé le sud des Etats-Unis en 2005, a entraîné l’évacuation de 1,2 millions de personnes en Louisiane et dans les Etats voisins, tandis que la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon en 2011 a provoqué le déplacement de 350 000 personnes.

Les migrations environnementales ne sont pas un simple phénomène conjoncturel mais sont aujourd’hui une composante essentielle des dynamiques migratoires dans le monde. Deux raisons, intrinsèquement liées, expliquent cela : d’une part, les impacts du changement climatique ont aggravé et démultiplié les dégradations de l’environnement, et par là les flux migratoires qu’elles engendraient ; d’autre part, et sans doute de ce fait, ces flux migratoires ont reçu une attention accrue de la part des chercheurs et des décideurs, qui a permis de réaliser l’importance croissante des facteurs environnementaux dans les dynamiques migratoires (Gemenne 2011a). Le changement climatique a non seulement accru l’amplitude des mouvements migratoires liés à l’environnement, mais a également posé la question de la responsabilité de ces mouvements.