L'Europe : tracer les individus, effacer les frontières

Par Philippe Bonditti
Comment citer cet article
Philippe Bonditti, "L'Europe : tracer les individus, effacer les frontières", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 26/09/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part2/leurope-tracer-les-individus-effacer-les-frontieres

Explorer la problématique des frontières à l’aune de « l’Europe », c’est d’abord s’intéresser à une notion - la frontière – qui d’un point de vue théorique et pratique, n’a cessé de perdre de son sens structurant ces vingt dernières années (cf. la contribution de Didier Bigo dans ce même volume). C’est en outre s’y intéresser à l’aune d’une idée – l’Europe – qui recouvre une variété aussi extraordinaire que mal définie de dynamiques politiques, institutionnelles et sociales. Autant dire que la tâche s’avère sinon impossible, pour le moins compliquée et périlleuse.

Ce n’est pourtant pas là une problématique nouvelle. Elle a déjà très largement été couverte dans la littérature existante, en science politique, en relations internationales, en droit européen de l’immigration, dans ce qu’il est convenu d’appeler les études européennes ou bien encore dans le domaine de recherche en gestation des études dites de surveillance. D’une manière générale, ces travaux s’efforcent d’observer l’évolution des frontières (Foucher 1991) et/ ou de comprendre comment adapter les mécanismes par lesquels la fonction de contrôle aux frontières peut être adaptée à un monde en pleine mutation afin d’assurer au mieux la sécurité des espaces et des populations à protéger sans entraver les flux de personnes, de biens et de capitaux vitaux au bon fonctionnement des sociétés contemporaines. Ici, la problématique de la frontière a partie liée avec celle de la sécurité entendue au sens traditionnel de l’absence de menace. Emprunts du positivisme et du réalisme philosophique dominant en sciences humaines et sociales, la plupart de ces travaux y postulent l’existence de la frontière et de l’espace dans des formes bien particulières, linéaire pour la première, continu et homogène pour le second.

Plus proches de nos intentions sont les travaux qui se proposent d’explorer le caractère dialectique et co-constitutif de la frontière et de l’espace qu’elle est censée délimiter, au moins théoriquement (Hassner, 1996, 2002). Ils observent, alors les mécanismes par lesquels l’établissement d’une frontière permet de localiser territorialement un espace qui, dans sa dynamique historique, redéfinit en permanence cette même frontière. Si nous nous rattachons à ce second groupe de travaux qui refuse toute naturalisation de la frontière et de l’espace, nous préférons au holisme qui les caractérise une perspective qui s’efforce de rendre compte des pratiques de production des frontières et des espaces. En cela, nous nous efforçons d’articuler une perspective soucieuse de rendre compte du mouvement dialectique de production de la frontière et de l’espace avec une approche constructiviste soucieuse de mettre en relief des pratiques de frontiérisation. Au fondement d’une telle approche, l’idée que les frontières n’existent pas, tout du moins dans la forme dans laquelle nous en sommes venus à nous les représenter, linéaire et territoriale : la frontière-ligne géographique.

Ces précisions théoriques apportées, il convient de faire mention de la spécificité du contexte dans lequel les pratiques de frontiérisation de l’Europe se déploient. Deux aspects en particulier nous semblent devoir être mis en avant. Celui d’abord d’une profonde réévaluation du rapport du sujet moderne à l’espace ; réévaluation de laquelle découle une seconde caractéristique de notre contemporanéité : un rapport transformé à l’altérité. Ce sont là les deux principales dimensions mises en jeu par les récits sur la globalisation de notre monde et la lutte contre le « terrorisme » qui posent les conditions de possibilité pour une redéfinition de l’altérité politique dans un monde post-national. D’une part, ils évoquent les rétrécissements spatio-temporels à l’œuvre et l’effacement progressif des frontières sous l’effet combiné de l’accroissement quantitatif et qualitatif des flux transnationaux et de l’usage accru des nouvelles technologies ; d’autre part, ils dépeignent les terroristes dans les termes de la nouvelle altérité politique globale.
Ces récits constituent la part discursive des pratiques qui façonnent notre monde au quotidien. Ils créent des dispositions particulières pour le déploiement d’un registre de pratiques non discursives. Qu’il s’agisse des cadres juridiques, des systèmes techniques, des opérations de contrôle et de surveillance, ces dernières sont autant de pratiques de frontiérisation qui organisent la sortie de l’Europe géopolitique de l’ère de la modernité et qui dessinent d’autres cartes. Celles d’abord de l’Europe de Schengen avec le monde pour horizon ultime et l’individu mobile pour enjeu immédiat ; celle ensuite de l’Europe de l’Union, avec son intégration et la régulation des flux transnationaux pour enjeu ultime, et son voisinage en construction pour horizon immédiat. Ces deux premières cartes de l’Europe cohabitent avec une troisième : celle de l’Europe de la coopération transatlantique renforcée. C’est dès lors à l’aune des développements outre-Atlantique que nous nous efforcerons de rendre compte des transformations topographiques et topologiques des frontières de l’Europe. Dans les contextes susmentionnés de globalisation et de lutte contre le « terrorisme », les États-Unis se posent, en effet, avec l’Union européenne et ses États-membres, comme l’autre pôle majeur de mutation des pratiques contemporaines de frontiérisation.

Il va sans dire que ces cartes ne sont pas exclusives les unes des autres et cohabitent avec une quatrième, en train de se dessiner : celle des systèmes techniques mis aux services d’une gestion intégrée des frontières. Prises ensemble, toutes ces cartes témoignent des profondes transformations qui affectent l’art même de gouverner, avec l’avènement d’une gouvernementalité par la trace (Bonditti 2008, 2010 ; Mattelart 2010).