L'Europe : tracer les individus, effacer les frontières

Par Philippe Bonditti
Comment citer cet article
Philippe Bonditti, "L'Europe : tracer les individus, effacer les frontières", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 23/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part2/leurope-tracer-les-individus-effacer-les-frontieres

Gestion intégrée des frontières et intégration des systèmes de contrôle et de surveillance. Nous y voilà. En arrière plan de tous ces développements – que nous n’aurons bien sûr pu qu’évoquer en surface sans pouvoir entrer dans le détail des conflits de souveraineté, jeux de défiances et autres enjeux de pouvoirs qui les déterminent assez largement – se trame l’enjeu contemporain de l’intégration. La sociologie wébérienne de l’État nous avait appris la monopolisation des moyens de la coercition. La sociologie historique éliassienne y avait ajouté l’idée de la concentration des forces en une structure unitaire et centrale. C’est aujourd’hui la question de l’intégration numérique des moyens de la connaissance anticipée des dangers et des menaces qui gouvernent la transformation des structures gouvernementales. L’intégration n’est pas seulement l’intégration institutionnelle telle qu’elle est généralement évoquée dans le contexte de la construction européenne. Elle renvoie aussi et de plus en plus à l’interconnexion des systèmes techniques, dans notre cas ceux susceptibles d’assurer la protection des territoires et des populations. Numérique, l’intégration doit permettre d’inscrire les bureaucraties et les instruments du contrôle et de surveillance des frontières dans un « environnement de partage de l’information » recueillie sur les individus mobiles. Elle est une étape centrale de la mutation des architectures de sécurité des États modernes et de l’avènement d’une gouvernementalité par la trace. L’intégration numérique doit rendre possible la pleine traçabilité des individus, des biens, des capitaux et des données en permettant la circulation, déterritorialisée et à grande vitesse, des informations accumulées à propos d’individus contrôlés dans leurs mobilités effectives, que celles-ci soient désirées ou contraintes.

Toutefois, l’intégration numérique ne se limite pas à la compatibilité des systèmes techniques. Elle implique aussi l’harmonisation des cadres juridiques (cf. les débats autour de l’accord PNR), l’uniformisation des savoir-faire et leur circulation transnationale (cf. les divers accords en matière de formation des gardes-frontières), afin de rendre la circulation de l’information légale et son exploitation efficace. En d’autres termes, l’intégration numérique des architectures de sécurité des États modernes et, en particulier, des appareils de contrôle et de surveillance des frontières, représente la part active de ces États dans l’effacement progressif des frontières géographiques. Rendre quasi-instantanément disponibles aux services des polices nationales (reliées entre elles par le SIS) et peut-être un jour aux douanes américaines, les informations recueillies par les services consulaires des États de l’Europe de Schengen à propos des demandeurs de visas en connectant le VIS au SIS II revient, en effet, à opérer un renversement topographique majeur. Celui-ci fait surgir le point de contrôle (check point) – et non plus la frontière-ligne géographique – comme le haut lieu de la décision souveraine de laisser circuler et comme le point nodal de la gouvernementalité contemporaine par la trace.