Frontières, territoire, sécurité, souveraineté

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "Frontières, territoire, sécurité, souveraineté", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 20/04/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/frontières-territoire-sécurité-souveraineté

Le discours post-11 septembre sur la frontière se plaît à rappeler sa continuité avec les années 1930 et essaie de s’instituer comme le seul discours pérenne, allant d'aujourd'hui à Carl Schmitt et de celui-ci à Hobbes et Bodin. Mais cette continuité, cette ligne fait sourire. Elle est en fait discontinue. Le statut d’évidence de la frontière se craquelle dès les années 1960-1970 dans à peu près tous les domaines du savoir (si l’on met la science politique à part). Les spécialistes de physique, biologie, géographie, sociologie, économie, philosophie et même droit en Europe pensent la frontière sans la ramener à une distinction intérieur/extérieur absolutisée. On s’interroge alors, ne serait-ce que matériellement, sur sa pertinence quand d’une part le nombre de frontières étatiques se multiplie et que d’autre part les transports aériens, les moyens de télécommunications, les échanges d’informations et, plus tard, Internet en limitent la visibilité. La frontière est de moins en moins le signe de l’ordre du monde. La mobilité et le changement viennent hanter comme dans les années 1930, mais du côté révolutionnaire, la normalité de l’ordre et de l'immobilité qu'il suppose. L’intangibilité des frontières devient un slogan et ne correspond plus à une réalité. Le monde westphalien censé couvrir une nappe de temps pluriséculaire et décrire une fois pour toute l’international redevient prescription, volonté de privilégier une lecture du monde sur les autres comme le reconnaît tout à fait Raymond Aron dans la préface de 1984 de sa grande oeuvre Paix et guerre entre les nations (1984).

On se demande aussi si la multiplicité des frontières de culture, de religion, de classe sociale se cale toujours sur la frontière étatique, surtout dans les espaces où des formes organisationnelles comme l’Union européenne découplent frontière, citoyenneté, territoire et souveraineté et peuvent forger une communauté politique non directement construite par la guerre, l’affrontement, les no man’s land et les lignes de démarcation (Kelstrup et Williams 2000). La frontière géographique d’une entité politique n’est plus nécessairement celle d’un État national. Via les accords de Schengen, l’Union européenne a crée la distinction entre des frontières intérieures et extérieures ; des regroupements régionaux européens parlent de leur communauté et leur frontière commune même s’ils sont traversés par une frontière internationale dont ils reconnaissent de moins en moins la pertinence.

La vision de la frontière comme lieu de rencontre, de transaction économique, d’échange et de test d’identité(s), l'idée que celle-ci est mobile et différente selon les individus qui veulent la franchir ne cesse donc de venir hanter ce narratif de la science politique et de sa politique de l’ordre dont le libéralisme est brusquement mis à l’épreuve par les économistes qui associent souveraineté et protection avec protectionnisme et destruction. Ces économistes, via la réflexion sur le système et l’auto organisation, retrouvent les réflexions d’autres disciplines. La frontière est place d’échange, non de distinction radicale. Elle opère des changements d’états mais n’est que très rarement en mesure de clore un espace et de l’homogénéiser, de le couper de son environnement et de filtrer les entrées et les sorties du système.

Les biologistes nous disent que la frontière est une ligne brisée ou poreuse qui ne peut se clore sur elle-même, l’échange avec le milieu étant à l'origine de la vie elle-même. Il n’y aura jamais d’isolement et de distinction, tout au plus des formes d’auto-organisations construisant leurs spécificités en échangeant en permanence de l’information avec leur environnement (Maturana et Varela 1980). Loin de séparer et d’homogénéiser, la frontière « communiquerait » (Musso 1999). Elle serait le lieu des passages et de leurs enregistrements, de l’ordre du nœud dans un réseau car est présente dans la notion de frontière l’idée que le global (comme sans frontière) est de l’ordre de l’illusoire ou de l’idéologique. La frontière joint autant qu'elle fait barrage. Les biologistes rejoignent ici ce que les économistes et sociologues nous ont affirmé depuis le début des années 1970 à propos des frontières étatiques (Strassoldo et delli Zotti 1982 ; Anderson 1996).

John Agnew est l'un des premiers auteurs en relations internationales à avoir pris la mesure des implications du changement paradigmatique ne reliant plus directement la frontière au discours de l’État sur lui-même a travers les narratifs du territoire, de la souveraineté, de l’identité nationale et de la sécurité. Il a montré dans ses travaux comment les prémices d’une géographie ou d’une géopolitique confondant frontière et territoire, empêchaient de penser sérieusement les relations mondiales qu'ils réduisaient à un ordre interétatique d’entités séparées et contiguësou à un ordre global sans frontière, oscillant sans cesse entre les deux perspectives  (Agnew 1994 ; Agnew 2007). John Agnew a mis en garde, reprenant en cela les travaux de Rob Walker et son ouvrage fondamental Inside/Outside (1993), à la fois contre le discours reproduisant l’analytique des frontières (d’État) des juristes du XIXe siècle sur les pratiques du XXIe siècle - qui voit dans tout échange un danger pour l'identité - et contre celui de la globalisation pensée comme homogène, technologique, contemporaine et prédisant la fin des territoires et des États.  

En effet, a priori, de nombreux travaux issus de ces approches dites alternatives de la frontière n’ont fait, une fois de plus, que reproduire  le modèle classique de façon inverse, non pas à travers un discours de la critique de l’exception mais via un discours de l’éradication des frontières. Dans leur critique du territoire, ils ont  confondu cette notion même de territoire étatique ou de contrôle d’un espace politique élargi avec la notion de frontière. Dès lors, leur vision de la globalisation les a amenés à concevoir cette dernière comme la suppression des frontières débouchant sur un monde sans distinction.  Or lorsque cette confusion est faite, le développement de la mondialisation débouche alors inéluctablement sur la fin des territoires et des États, voire de la démocratie qui ne pourrait exister que dans un espace clos et homogène produisant de la reconnaissance et du patriotisme (Ohmae 1995 ; Guéhenno 1993 et 1995). Dès lors, il n’est guère surprenant que ce discours alternatif involue dans son contraire et qu’il devienne encore davantage  synonyme d’une politique de l’ordre face aux dangers de la mondialisation.

Mais comme le signalent Agnew, Appadurai et Walker, la globalisation multiplie les frontières au lieu de les éradiquer et crée encore plus de places et d’espaces qu’il y en avait auparavant par la multiplication des réseaux. L’alternative n’est donc pas entre une frontière ligne et une absence de frontière, mais entre une frontière ligne qui continue à coloniser partiellement l’imaginaire politique et une frontière réseau qui permet de penser le contemporain comme multiplication de points frontières qui sont des points de passage.

Dans ce narratif alternatif, la frontière est donc effectivement de l’ordre de l’échange et du jeu entre pressions différentes davantage que du mur. Plus liquide que solide, elle serait lieu de différentiel, de marquage, de traçage éventuel mais non force de blocage, de contrôle systématique de tous les points de passage et de tous les individus qui s’y rendent, encore moins l'endroit où se ferait la clarté entre les catégories du désirable et de l’indésirable. Pour opérer comme institution politique, elle serait pixellisée, discontinue : nuage de points ou ligne brisée. Les intuitions de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans L’Anti-Oedipe (2004) prendraient corps et la matrice nomade hanterait en permanence l’ordre politique étatique et sa volonté d’immobiliser. C’est pourquoi, la frontière marquerait la hylé (la matière du monde) et existerait comme opération de triage dans la gestion des flux mais serait bien incapable d’être close à l’échelle d’un large territoire et pour un moment long puisqu'elle serait chaque fois à retracer, densifier, durcir et rendre continue par des opérations de violence, de sécurisation, de surveillance et contrôle. Travail de Sisyphe, phantasme sécuritaire rêvant d'un monde de l’infranchissable, de l’homogène, de la pureté et du sacré et faisant violence au monde par ce rêve même de l’autonomie souveraine (D. Bigo, Bocco et Piermay 2009).