Frontières, territoire, sécurité, souveraineté

Par Didier Bigo
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Didier Bigo, "Frontières, territoire, sécurité, souveraineté", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 22/08/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/frontières-territoire-sécurité-souveraineté

Dans les approches les plus classiques de la science politique, les frontières géographiques sont entendues comme les frontières des États et l’État est d'abord territorial. Le territoire est donc l’élément central qui détermine un espace clôturé et que l’on peut appeler la société ou même la nation. Il forme une bulle. L’État souverain s’identifie d’ailleurs au national, même là où sa forme fédérale lui fait accepter la diversité des peuples qui le composent. Et s’il n’y a pas toujours d’État-nation, la forme d'État national s’impose sur les formes État-cité et État-empire dans la construction politique européenne (Tilly 1990). Le nationalisme forme dès lors dans la trajectoire européenne et sa diaspora mondiale l’imaginaire social de l’espace dans lequel nous vivons et les identités que nous privilégions autour de l’idée de territoire.

Cette forme d’État national territorial a été théorisée de diverses façons par Marx, Trotski, Weber, Duguit et bien d’autres et les subtiles variations de formules montrent l’intensité du débat sur la dimension spatiale et sa corrélation avec le pouvoir souverain. Il semble cependant que la notion de territoire fait obstacle à une discussion sur les frontières (Giddens 1987; Poggi 1990 ; Holsti 1996). En effet, la frontière n’est, dans ce narratif politologique, que la forme, le container permettant à l’État d’embrasser (ou d’encager) les populations qu’il contrôle ou/et de les protéger des agressions adverses sur un territoire donné (Giddens 1984 ; Giddens 1987 ; Torpey 2000).

Ce rapport à la frontière n’est certes pas naturel. Et beaucoup de géographes, juristes, politistes rejettent actuellement la notion idéologique de frontière naturelle d’une entité politique (les rives du Rhin pour la France, l’Atlantique pour la péninsule ibérique, l’Oural pour l’Europe) (Moravcsik, Loriaux 2009). Mais s’ils rejettent la réduction du politique à une géographie soi-disant naturelle et les implications d’une telle géopolitique, ils en font souvent tout simplement la limite d’exercice du pouvoir d’une entité souveraine sur une population dans un espace donné. Ils considèrent alors avoir donné une définition consensuelle, et scientifique puisque refusant le discours de justification hégémonique d’un État sur une zone donnée. La frontière est alors la cristallisation d’un rapport de force guerrier dans un espace donné, bref selon la formule de Michel Foucher les frontières étatiques correspondent « au temps du rapport de force gelé dans de l’espace » (Foucher 2004). Seulement, si les frontières ne sont pas naturelles au sens géographique du terme, elles sont néanmoins naturalisées et essentialisées dans la mesure où elles résultent d’un rapport de pouvoir qui dure et occupe un espace qu’il tend à homogénéiser en pacifiant l’intérieur et en rejetant l’ennemi à l’extérieur. Bref, la frontière est la limite du territoire qui lui est premier.

Paradoxalement, la référence quasi obligée à Max Weber, au lieu d’être discutée, sert à éviter les questions sur la relation entre frontière et territoire. On répète après lui, de manière quasi rituelle, la formule consacrée : l’État est une organisation qui revendique, avec un certain succès, le monopole de la violence légitime sur un territoire donné (Weber 1978). Le pouvoir du centre rayonne jusqu’à ses confins via une bureaucratie qui le relaie jusqu’à la frontière mais ne la dépasse pas. La frontière distingue deux territoires appartenant à des entités politiques différentes dont chacune exerce indépendamment le contrôle de l’entrée et des sorties du territoire (Pratt 2000). La conséquence est connue. Elle permet au modèle wébérien d’être en adéquation avec le modèle westphalien des internationalistes pour lesquels les frontières territoriales doivent être ajustées comme des horloges avec des frontières lignes qui supposent des espaces contigus et distincts, et un monde où il n’existe pas de territoire sans souveraineté et où les pirates (comme hommes non asservis aux règles de l’État et des États) ont définitivement disparu (Thompson 1994).

Dans cette tradition classique et dominante des années 1930 aux années 1980, l’État souverain est d’une part défini comme un réceptacle de pouvoir enclos par les frontières le constituant : la frontière fait l’État. D’autre part, l’exercice de la souveraineté d’État est ce qui permet à un pouvoir de constituer un territoire bien délimité par des frontières qui ne sont elles-mêmes que le point d’expansion limite de ce pouvoir : l’État fait la frontière.

Comme Louis Sala Molins le signalait ironiquement dans La loi, de quel droit ?, on peut alors tourner en rond avec des définitions tautologiques et construire le savoir du droit sur le mythe de l’État et inversement. Cela permet à la science du politique d’émerger comme discipline dogmatique à prétention scientifique et cela, qui a certainement un coût en terme de connaissance, a l’avantage de la simplicité. Quel candidat à l'autorité pourrait s'y opposer ? Dans ce modèle, la personne ayant autorité a la capacité de délimiter, de distinguer, de purifier (Sala-Molins 1977). Il suffit juste de ne pas se poser la question de l’origine, du rapport norme et exception et surtout ne pas interroger l’arbitraire initial de l’institution et son autorité à tracer la frontière ainsi qu’à en relier tous les points comme s’il s’agissait d’un cercle sacré la distinguant du profane (Legendre 1974). L’identité nationaliste est à ce prix du respect absolu des frontières, fussent-elles artificielles et créées par des colonisateurs. L’identité nationaliste est sacrée et suppose donc un cercle la distinguant des autres (profanes). La frontière est ce cercle, cette enveloppe sphérique, cette bulle dont le contenu explique la forme mais dont la forme permet au contenu d’exister. Elle ne peut être l'objet de question dans son acte même de distinction ; quant à son tracé, il n’est que le résultat d’un rapport de force que la diplomatie doit rendre pérenne. Sont en jeu le territoire national et souverain, son identité au sein d’un espace déjà donné, qui s’étend ou se rétracte selon les aléas des rapports interétatiques et des soulèvements internes mais forme une bullé étanche bien qu’à géométrie variable (sur la notion de bulle et a contrario de l’idée d’étanchéité (Sloterdijk 2002).

Dans les traités de théorie « réaliste » des relations internationales, profondément ignorants des pratiques et des réalités sociologiques, le monde est donc un ensemble d’États qui se juxtaposent exactement et contrôlent effectivement leur espace ainsi que les flux de populations qui le traversent. Tout manquement à ce principe d’existence même de l’État comme bulle étanche produit des États manqués, incomplets, ratés, fragiles. Ne pas contrôler totalement les flux de population ou, au minimum, ne pas savoir les gérer au mieux des intérêts de l’État devient alors un signe d’échec politique, compréhensible si le monde contemporain est vécu comme global, dissolvant les frontières et, dès lors,  dangereux pour la nation et l’État car capable de détruire son homogénéité et de pénétrer le territoire. D’où, comme nous le verrons plus loin, les débats sans fin sur migration et (il)légalité et la tendance de tous les partis politiques à nier les flux de passage pour maintenir l’illusion d’un « corps » étatique, intact et homogène qu’ils protègent et qui témoigne de leur capacité à gouverner (Strange 1996 ; Bigo 2002).

Cette pensée classique a
depuis longtemps été soumise à la critique. Mais cette dernière s’est peu émancipée de la vision territoriale et de l’image de frontières comme signes de distinction radicale entre différentes entités. Elle n’a pas intégré la frontière comme logique de passage entre changement d’états (et non d’États), bulle ouverte sur le monde et système d’écoulement. Une certaine pensée critique s’est donc constituée à partir du paradigme classique qu'elle souhaitait inverser pour critiquer le nationalisme et ses effets délétères. Il en résulte que la frontière comme la souveraineté sont alors lues comme les bords du politique (Rancière 1998). Et ceux-ci sont analysés, de manière schmittienne, comme les lieux par excellence où l’exception reconfigure la norme et en dit le sens. La frontière comme marque de distinction et de démarcation devient alors, non pas les confins, mais l’origine du pouvoir. Il suffit de regarder la frontière et les pratiques de contrôle qui y sont associées pour « démasquer » celui-ci, et en révéler la nature car la frontière est de l’ordre de l’exception permanente (Salter 2006). À la frontière, la loi serait suspendue et nous serions dans le règne de l’administration souveraine et du monopole de la décision qui s’y appliquerait. Décider de qui est inclus et qui peut être exclu se ferait donc dans ce site particulier. Même si les décisions ne sont pas toujours favorables à l’administration et défavorables à l’étranger, reste que les recours juridiques y seraient, par nature même, plus faibles et l'étranger au moment et à l'endroit même de la frontière qu'il passe ressemblerait à celui d’un homo sacer, se sachant sacrifiable mais ne sachant ni par qui ni quand il le sera (Agamben 1998). Cette vision a sans doute le mérite de s’opposer aux justifications des politiques de l’ordre. Elle ne le fait toutefois qu’à partir d’un discours du primat de l’exception et finit par tout lire sous l’angle d’une exception permanente : la détention, le camp mais aussi le voyage lui-même, les documents de voyage comme le passeport et le visa, les identifiants biométriques. L’idée de rites de passage scandant le voyage et multipliant les barrières est sans doute en partie séduisante mais si elle amène à penser que le droit s’abolit et que l’indistinction règne dans tout lieu frontière, au nom de la souveraineté, elle n’offre guère d’alternative. Elle ne fait que montrer l’arbitraire d’un ordre qui est néanmoins vécu comme nécessaire, parce qu’il décide et distingue.

Nous verrons plus bas qu’au contraire, la décision à la frontière n’est pas absolue, qu’elle est sujette à recours, qu’elle ne se fait pas le plus souvent là où on l’attend – à la frontière physique de l’État – mais dans d'autres lieux, les consulats, les bases de données, et qu’elle relève du banal, du quotidien et non de l’exception. Elle n’est le plus souvent qu’une course de vitesse entre la mobilité du corps de celui qui voyage et celle des informations que les différentes administrations possèdent sur l’individu. Nous verrons aussi que le soi-disant contrôle éclairé de la mobilité par la traçabilité et la prévention ainsi que les couplages technologiques de la biométrie et des bases de données, s’ils s’autonomisent de la pensée mythique de la territorialité se précipitent sur celle de la technologie, au nom de l’exception permanente. Il faut donc s’interroger sur cette mystique territoriale et la défense de la société et de « son » identité qui continuent de produire des mobilisations populaires hostiles à la mobilité et en particulier à la mobilité des autres (migrants, migrants forcés, voire réfugiés), mais aussi sur sa critique quand cette dernière ne fait qu’en conforter les prémices et nie la banalité du passage.

Cette politique de l’ordre souverain, de l’exception comme créatrice de norme impose, de part et d’autre, l’idée théologique que la frontière est une ligne fixe continue qui crée un espace clos – sacré – et démarque une population d’une autre, une société d’une autre, un État de ses voisins, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. En tant que limite territoriale, elle forge l’homogénéité nécessaire à l’identité nationale en créant les conditions d’un espace distinguant les étrangers des citoyens nationaux. L’essentiel est dit. Il y a – ou il est nécessaire d'avoir – de l’homogène et du continu, un espace clos sur lui-même pour que l’État souverain se déploie. En tant qu’institution politique, la frontière est consubstantiellement une ligne de défense, de sécurisation, permettant de délimiter un intérieur et un extérieur, ce qui est sa fonction principale. Frontière et contrôle ne peuvent être distingués. Tel est l’implicite, l’élément doxique qui réunit ces diverses approches.

La frontière de l’espace territorial a bien entendu d’autres fonctions sur lesquelles, de nouveau, ces approches classiques peuvent diverger mais elles émergent, elles aussi, « naturellement » de la dimension de partage et d’homogénéisation de l’intérieur que crée une frontière (souveraine). Ainsi pour les plus « républicains », la frontière est objective et égalitaire. Elle s’impose à tous et déterminerait la solidarité à l’aune d’un intérieur citoyen, opposé à un extérieur composé d’étrangers. La proximité de quelques kilomètres de part et d’autre de la frontière compterait moins que la distance de centaines de kilomètres mais à l’intérieur du même tracé frontalier. Taxes, impôts, redistribution et donc solidarité seraient liés à la frontière (au sens de territoire) (Donnan et Wilson 1999). Mais n’est-ce pas ce point particulier que les crises financières récentes viennent de mettre à mal en montrant les capacités d’évasion fiscale des plus riches et leur possibilité de relocalisation pour échapper à tout effort de solidarité ?

Enfin, selon certains, la frontière permettrait de ne pas se tromper. Elle aurait valeur de certitude par sa valeur logique de « ou exclusif », surtout lorsqu’elle s’appuie sur une logique cartésienne (et non sur une jurisprudence des précédents). On est à l’intérieur ou à l’extérieur, il est impossible d'être dans les deux lieux à la fois. La frontière permet ainsi d’arbitrer et de juger. Ultime argument pour essayer de justifier la frontière souveraine étatique comme naturalité d’un jugement logique. Mais que l’ensemble des pratiques des zones d’attente aéroportuaires et de la fiction légale d’une non entrée sur le territoire, malgré l’entrée physique de la personne ne cesse, semble-t-il, de contredire.

En conclusion de ce rapide tour d’horizon du raisonnement classique et de ses variations y compris critiques, la plupart des juristes, politistes et internationalistes se rejoignent dans cette image d’un État Janus dont l’identité nationale et territoriale dépend de la clarté et de la continuité de son enveloppe frontalière. Elle suppose entre les États, d’une part une contiguïté absolue du monde et des no man’s land bien déterminés pour éviter les superpositions, les dangers qui menacent les frères siamois attachés par des organes connexes. Les cartes colorées n’aiment pas les superpositions et Andorre reste une aberration, un corps à deux têtes. La métaphore implicite de Léviathan comme homme collectif est toujours présente et la frontière serait l’épiderme du territoire étatique, qui, malheureusement, serait parfois écorchée, voire pénétrée et contaminée par les flux venant d’ailleurs.

Nous y reviendrons mais il est certain que dans des temps de peur de l’autre, ces narratifs de la science politique donnent toute leur place aux métaphores épidémiologiques et justifient les modalités de contrôles policiers et militaires qui deviennent des phénomènes naturels qu’il serait impensable d’interroger sur leur fonction et leur légitimité lorsqu'ils interviennent à la frontière. Ces narratifs classiques qui avaient été profondément minorés dans les années 1970 tendent à refaire surface maintenant, y compris dans les régimes libéraux et sous la plume de leurs critiques.