Frontières, territoire, sécurité, souveraineté

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "Frontières, territoire, sécurité, souveraineté", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 22/08/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/frontières-territoire-sécurité-souveraineté

Pendant très longtemps, la notion de frontière ne semblait nullement problématique aux différentes disciplines des sciences sociales. On ne discutait pas la frontière mais le territoire. Mais que se passe-t-il si la frontière n’est pas l’enveloppe du territoire, si la définition elle-même est fausse ? Qu’est-ce qu’une frontière, si celle-ci n’est pas contrôlée, et ne constitue pas un lieu d’exception et de souveraineté ? Comment penser la frontière géographique sans l’assimiler immédiatement aux processus de souveraineté et de sécurité qui en font une frontière d’État et la limite d’un territoire ou, pour le dire autrement, hors de l’exceptionnalisme de l’ordre politique et de la fabrication d’identité homogène et profondément distincte par le nationalisme ?

Il semble que la communauté des politistes ait du mal à s’arracher à ses mythes fondateurs. La reconnaissance que la frontière est autre chose qu’une barrière est admise, mais un processus d’occultation fait que l’on cherche à vivre en continuant de croire à son mythe pour la simple raison qu'il serait intellectuellement trop onéreux de le remettre en cause (Veyne 1983). Nous avons donc de plus en plus de visions schizophréniques de la réalité qui veulent tenir ensemble les diverses formes de pensée et de savoir, et qui, in fine, tiennent à justifier la relation établie entre frontière et territoire et les croyances premières associées à la pensée d’État, à l’ordre et à la sécurité. L’imagination constituante du politique nécessiterait-elle pour fonctionner l’adéquation frontière et territoire et la croyance que la frontière est le point extrême d’application du pouvoir, celui qui est de l’ordre de l’exception ?

Comme les géographes de l’approche critique l’ont signalé, il faut réfléchir sur la frontière en tant qu’institution et non pas simplement comme confins d’un espace de pouvoir donné, comme ligne de démarcation de territoires. Cela implique de ne plus croire que ces opérations sont naturellement liées à l’existence de frontières perçues comme les points les plus éloignés d’un centre donné, comme des périphéries et de revisiter la construction sociale des frontières et leur lien avec les opérations de politisation et d’(in)sécurisation qui l’entourent. La mobilisation (politico-discursive) pour transformer une frontière en ligne de démarcation et non en lieu d’interaction et de jonction est permanente. Elle suppose un travail d’inculcation, d’exhortation, d’extension et de routinisation mais cette mobilisation au quotidien du travail d’État a été tellement intégrée dans nos raisonnements que nous ne la voyons plus. Ce que nous appelons nos savoirs ont incorporé le mythe (territorial) et l’ont digéré jusqu’à en faire disparaître le souvenir. Sauf lorsque la banalité de nos pratiques de mobilité et surtout de celles des autres semble créer crispation et même indigestion. Un retour sur ces savoirs des frontières et sur leur valeur de vérité s’impose donc, même s’il ne peut être ici qu’extrêmement bref et par là même trop simplificateur.