Les politiques de cohésion économique et sociale au sein de l'Union européenne

Par Rachel GUYET
Comment citer cet article
Rachel GUYET, "Les politiques de cohésion économique et sociale au sein de l'Union européenne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 28/05/2024, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/les-politiques-de-cohesion-economique-et-sociale-au-sein-de-lunion-europeenne

La crise qui a touché l’Europe dès l’automne 2008 a eu un effet révélateur, voire accélérateur, des difficultés structurelles de l’Union européenne dans les domaines économique, social et territorial. Elle a également ramené à l’ordre du jour la nécessité pour l’Union de disposer et de mettre en œuvre une véritable politique de développement inclusif pour répondre à l’asymétrie des performances économiques et de répartition de revenus qui affecte les régions et les citoyens européens.

D’un point de vue économique d’abord, la crise a montré les effets négatifs de modèles de développement lié à la financiarisation de l’économie, à la dérégulation des marchés ou à un manque de croissance verte. Cependant, ces effets sont variables en fonction des choix de développement des différentes régions européennes. L’Europe est ensuite passée d’une crise financière puis économique, accompagnée de conséquences sociales sérieuses, à une crise de la dette publique mettant en cause la capacité de l’Union européenne à coordonner une réponse commune. Par ailleurs, cette crise a révélé la vulnérabilité des économies européennes, en particulier au Sud et à l’Est de l’Europe. Celles-ci sont actuellement les plus touchées par la crise de la dette publique et doivent faire face aux pressions internationales pour contraindre leurs budgets, pressions qui se traduisent en mesures d’austérité qui génèrent à leur tour de fortes tensions sociales.

D’un point de vue social ensuite, les conséquences de la récession économique mondiale ont été décalées dans le temps et ont varié selon les pays. Si l’inclusion sociale représente depuis longtemps un défi majeur pour la plupart des pays européens, quel que soit leur niveau de richesse, la crise a accentué l’urgence de développer et de mobiliser des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion qui menacent la cohésion sociale (Geddes, 2000). Si la pauvreté relative est passée de 17% en 1995 à 15% en 2001 et si le risque de pauvreté - calculé sur la base d’un revenu disponible (incluant revenus monétaires et transferts sociaux) par ménage - inférieur à 60% du revenu moyen médian du pays de résidence - a également régressé, il n’en reste pas moins qu’en 2010, 114 millions d’Européens, soit 17% de la population de l'Union, sont considérés en risque de pauvreté ou d’exclusion au regard de trois facteurs : soit parce qu’ils sont directement confrontés à des revenus faibles qui ne permettent pas de couvrir les besoins mêmes élémentaires ; soit parce qu’ils font face à une situation de dénuement matériel ; soit parce qu’ils vivent dans des ménages où l’intensité de travail est faible.

L’accès, ou plutôt le manque d’accès, aux services publics tels que la santé, l'éducation, etc. représente une autre caractéristique de la pauvreté. Les inégalités face à l’inclusion sociale et professionnelle varient également fortement selon les groupes sociaux : si elles ont diminué pour les personnes âgées, elles ont augmenté pour les jeunes, en particulier les moins qualifiés, pour les chômeurs et notamment pour les demandeurs d’emploi de longue durée, les femmes, les immigrés et les minorités. Dans les pays d’Europe centrale et orientale, la pauvreté et l’exclusion touchent particulièrement les Roms. L’augmentation du risque de pauvreté pour les enfants qui vivent avec des parents isolés ou au sein de familles nombreuses dont les revenus sont faibles en raison du manque d’emploi représente un phénomène inquiétant.

Par ailleurs, le risque de pauvreté ou d’exclusion s’est accentué avec les répercussions de la récession économique mondiale : la fragmentation et la segmentation des marchés du travail se sont aggravées, contribuant à l’augmentation du nombre de travailleurs pauvres. L’emploi est souvent considéré comme la solution à la pauvreté, mais cela est le cas seulement si le montant de la rémunération permet un niveau de vie décent, ce qui est loin d’être le cas pour les emplois à temps partiel ou faiblement qualifiés et les contrats temporaires. En Europe centrale, par exemple, en moyenne 40% des personnes actives étaient en situation de précarité au début des années 2000 (Vaughan-Whitehead, 2003). Face à la précarisation de la population, notamment dans les parties méridionale et orientale de l’Europe, les pays ne disposent pas tous de mesures de protection sociale suffisamment solides pour répondre à cet enjeu. La crise a ainsi révélé les faiblesses structurelles des systèmes de protection sociale qui se sont accentuées avec les nouvelles contraintes budgétaires pesant sur les finances publiques. Favoriser l’accès à l’emploi, condition sine qua non reposant sur la capacité de l’économie à fournir des emplois de qualité et en nombre suffisant permettant de sortir les individus du risque de pauvreté, est l'un des moyens pour lutter contre ces problèmes majeurs que rencontre l’Union européenne. L’inclusion sociale et la lutte contre la pauvreté restent donc des défis majeurs dans la plupart des pays européens et sont pris en compte dans la Stratégie Europe 2020 qui a fixé comme objectif de sortir 20 millions de personnes de la pauvreté d’ici 2020 (European Commission, 2011).

D’un point de vue territorial enfin. Les effets de la crise économique mondiale ont révélé l’importance des fractures territoriales au sein de l’Union européenne entre, d’une part, des régions capitales concentrant la majeure partie des investissements et des structures administratives et présentant le plus fort dynamisme économique et potentiel d’innovation ; d’autre part, des régions périphériques cumulant les handicaps géographiques, économiques, sociaux et institutionnels. Le rapport Lequiller mentionne, à titre d’exemple, que « 43% de la production économique et 75% des investissements consacrés à la recherche et à l’innovation se localisent sur seulement 14% du territoire européen avec une concentration très forte sur les grandes agglomérations que sont Paris, Londres, Hambourg, Munich et Milan ». Les disparités territoriales sont aggravées lorsqu’une région cumule une position en périphérie de l’Union européenne et une économie peu diversifiée, comme c’est le cas, par exemple, de l’Andalousie ou de l’Est de la Slovaquie où les taux de chômage ont atteint des chiffres très élevés. Cette situation tend à exacerber les risques de polarisation sociale au sein des régions.

Les conséquences institutionnelles et politiques de la crise ne sont pas à négliger. Certes, l’Union européenne a montré sa capacité à réagir en présentant rapidement un plan de relance accepté et soutenu par les Etats membres et les partenaires sociaux européens. Mais elle a également révélé ses limites à se positionner en acteur central de la coordination des plans de relance nationaux. Les atermoiements politiques qui ont caractérisé la gestion de la dette grecque ont ainsi accentué ce manque structurel d’unité politique.