Coopération Sud-Sud et lutte contre la pauvreté : le cas du forum IBAS (Inde-Brésil-Afrique du sud)

Par Folashadé SOULE-KOHNDOU
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Folashadé SOULE-KOHNDOU, "Coopération Sud-Sud et lutte contre la pauvreté : le cas du forum IBAS (Inde-Brésil-Afrique du sud)", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 21/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/cooperation-transregionale-et-lutte-contre-la-pauvrete-le-cas-du-forum-ibas

Plan de l'article:

Au niveau international, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont à plusieurs reprises promu la lutte contre la pauvreté et l’objectif du développement au rang de grand enjeu international. Les défis internes rencontrés ont alors été transposés au niveau international pour l’ensemble des pays en développement. Dans les institutions internationales, des connexions jusque-là encore inexplorées ont été établies entre la pauvreté et d’autres enjeux globaux comme celui de la sécurité. Ainsi, lors du sommet du G8 à Kananaskis en 2002, à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001, l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki a établi un lien entre terrorisme et pauvreté, lien qui serait un des revers de la mondialisation et expliquerait en partie l'engagement de certains dans des réseaux terroristes. Dans la même logique, lors de l’Assemblée générale des Nations unies de 2006, l’ancien président brésilien Lula da Silva a mentionné un lien direct entre pauvreté et violence. Le Brésil a également été à l’origine de la déclaration adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU en mars 2011 sur la connexion entre le développement et la sécurité dans les situations de post-conflits. L’objectif était de promouvoir davantage la dimension développementaliste dans les missions de pacification et de reconstruction post-conflit dans les zones sensibilisées.

Une initiative brésilienne

En 2004, sur initiative du président Lula est lancé le plan d’action internationale contre la faim et la pauvreté - avec le soutien des présidents français, chilien, espagnol et du secrétaire général  de l'ONU Kofi Annan - dans le but de participer à la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement fixée à 2015 et de trouver des moyens de financements alternatifs à leur réalisation. De cette initiative découle l’idée de la mise en place du fonds IBAS entre les trois Etats. L’idée d’une initiative trilatérale dans le domaine de la sécurité et l’assistance alimentaire avait déjà été évoquée dans la déclaration de Brasilia de 2003 et reprise lors de la première réunion des chefs d’Etat de l’IBAS dans le communiqué présidentiel en marge de la 58e Assemblée générale des Nations unies en 2004. Ce fonds de développement, créé sous sa forme actuelle en 2004 et coordonné dans un premier temps par le PNUD, concerne plus spécifiquement, à partir de 2006, l’Unité spéciale pour la coopération Sud-Sud dont le mandat découle directement de l’Assemblée générale des Nations unies. Il s’agit pour les pays IBAS d’une forme de contribution plus globale à la coopération Sud-Sud pour le développement.

Cette nouvelle initiative est d’abord pensée comme un laboratoire de coopération entre les trois pays pour aider au développement et à la lutte contre la pauvreté dans les autres pays en développement et les pays les moins avancés avec, néanmoins, une priorité donnée aux projets mis en œuvre par chacun au sein de sa région respective (Afrique australe et sub-saharienne, Asie du Sud et Amérique du Sud). Le fonds IBAS pour l’allègement de la faim et la lutte contre la pauvreté est donc une initiative trilatérale de lutte contre la pauvreté et de participation au développement des pays du Sud.

Depuis 2006, une dizaine de projets de développement de petite et moyenne tailles ont été mis en œuvre. Les trois Etats membres y contribuent individuellement à hauteur d’un million de dollars par an. Les projets sont financés à la demande des Etats membres et après soumission d’une candidature auprès des trois Etats de l’IBAS. Les projets approuvés et mis en œuvre par le Fonds de développement IBAS comprennent, entre autres, un système de collecte et de recyclage des déchets à Haïti, un programme de développement rural et de services aux communautés rurales en Guinée Bissau, des formations dans le cadre de la lutte contre le VIH/Sida au Burundi, la rénovation d’un centre de santé au Cap Vert, un complexe omnisports à Ramallah, un centre pour l’enfance et la santé mentale de l’adolescent au Cambodge.

Une approche du développement qui se veut différente

Le fonds IBAS contribue également à leur légitimation en tant que nouveaux donateurs ou « partenaires du développement », terminologie préférée par les Etats à celle de donateurs, afin d’éviter de tomber, ne serait-ce que symboliquement, dans une logique de type Nord-Sud. En effet, les trois Etats membres de l’IBAS prônent une approche qui se veut différente de la coopération Nord-Sud. Plusieurs critères de différenciation sont avancés : une demande émanant des Etats récipiendaires et non des organisations (le PNUD n’est que l’agence d’exécution sur le terrain), le faible coût des consultants et des frais de gestion, l'accent mis sur la formation technique sur place plutôt que sur les dons financiers et des résultats significatifs, notamment eu égard au faible coût des projets. Ainsi, ce fonds de développement a déjà reçu deux prix, tous deux décernés par l’ONU : celui pour le partenariat Sud-Sud, et celui des Objectifs du millénaire pour le développement en 2010.
Si offciciellement le fonds prévoit la possibilité de participations extérieures, officieusement il n’en va pas de même. Aucune contribution  d’un Etat extérieur à IBAS n’a été accueillie favorablement.

Légitimation politique et affirmation d' « émergents »

Au niveau politique, le fonds IBAS travaille également à la légitimation de ses membres en donnant davantage de poids à leur double statut de pays récipiendaires de l’aide et de contributeurs au développement dans d’autres pays en développement, notamment les pays les moins avancés. La participation au développement et à la lutte contre la pauvreté, à la fois au niveau national mais aussi à travers des actions communes comme le fonds IBAS ou des organismes internationaux, participe à la quête d’intégration internationale des trois Etats. Cette démonstration de prise de responsabilité internationale est également visible à travers l’engagement du Fonds IBAS en Palestine par le financement de trois projets de développement. Ce financement de projets extrarégionaux obéit également à des logiques politiques et diplomatiques et révèle un engagement plus poussé du Brésil sur la question israélo-palestinienne. Lors de la conférence d’Annapolis en 2007 et de la conférence des donateurs pour la Palestine à Paris en  - où l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont été les seuls pays en développement invités -,  les trois Etats ont décidé qu’en plus de leurs dons individuels, le Fonds IBAS contribuerait à hauteur de cinq millions de dollars à des projets de développement en Palestine. Trois ont été retenus : un complexe multi-sports à Ramallah, la reconstruction d’un hôpital partiellement détruit par des raids israëliens et géré par le Croissant rouge à Gaza et enfin le projet en cours de conception d’un centre accueillant des personnes handicapées à Naplouse.

En avril 2010, lors du quatrième sommet présidentiel IBAS, le Brésil a fait le choix de reconnaître un Etat palestinien indépendant, dans les frontières d’avant 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale. Cette prise de position directe tranchait avec les anciennes positions plus timides du Brésil sur la question palestinienne dans le forum Amérique du Sud-Pays arabes (ASPA). Le sommet a également été un sommet IBAS + 1 avec la participation du ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, Riad Malki. Dans la déclaration conjointe, « La situation au Moyen-Orient », émise à l’issue du sommet, les trois pays membres ont d’appelé à inclure des pays en développement dans le processus de paix de façon à élargir le cercle des négociations.

Les trois projets de développement financés en Palestine par le fonds IBAS participent donc de la volonté du Brésil, de l'Inde et de l'Afrique du Sud d’agir de concert et de s'inscrire comme des acteurs internationaux légitimes dont la participation devrait désormais compter dans les cercles de négociation, jusqu’ici très fermés, sur la question de la résolution du conflit israélo-palestinien.

Les trois pays contributeurs au fonds IBAS se sont aussi posé la question de l’augmentation du montant du fonds afin de donner plus de poids à leurs projets. Bien que l’argumentaire officiel soit celui d’un petit budget capable d’engendrer de grands impacts, les volontés nationales diffèrent, l’Inde et le Brésil n'étant aps sur les mêmes positions. Alors que les responsables indiens se disent prêts à augmenter le montant de la contribution annuelle au fonds, les responsables brésiliens sont limités par un budget public réduit de près de 30% depuis l’arrivée au pouvoir de Dilma Rousseff. Ils subissent également  la pression de leur opinion publique, très critique sur l’augmentation des montants alloués à la lutte contre la pauvreté à l’extérieur du Brésil alors que la pauvreté et les difficultés de développement persistent dans le pays.