Coopération Sud-Sud et lutte contre la pauvreté : le cas du forum IBAS (Inde-Brésil-Afrique du sud)

Par Folashadé SOULE-KOHNDOU
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Folashadé SOULE-KOHNDOU, "Coopération Sud-Sud et lutte contre la pauvreté : le cas du forum IBAS (Inde-Brésil-Afrique du sud)", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part4/cooperation-transregionale-et-lutte-contre-la-pauvrete-le-cas-du-forum-ibas

La particularité des nouvelles puissances dites émergentes comme le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud est qu’elles disposent d’un double statut : celui de puissances régionales dont la croissance rapide posera à terme un défi aux puissances établies comme les Etats-Unis et le Japon, et celui de grands pays en développement qui contiennent encore d’importantes poches de pauvreté et rencontrent de nombreux défis sociaux internes. Le développement économique et social est ainsi hissé au rang de priorité nationale et guide les politiques publiques nationales, régionales et internationales au sein de ces Etats. Les constitutions indienne, brésilienne et sud-africaine mentionnent le droit à la sécurité alimentaire comme un droit fondamental des populations. Dans ce cadre, des politiques nationales, comme le programme Bolsa Família ou Faim Zéro (Fome Zero) au Brésil, le National Rural Employment Guarantee Program (NREGP) en Inde ou encore le Expanded Public Works Programme (EPWP) en Afrique du Sud, ont été lancées avec plus ou moins de succès et menées dans le but de lutter contre la pauvreté, créer des emplois et faciliter l’accès aux soins pour les plus démunis.

Les politiques étrangères de ces trois Etats prennent également le relais des priorités nationales à travers des initiatives internationales comme la formation de coalitions à l’intérieur du G20. En dehors des initiatives internationales et régionales, des initiatives et des coopérations nouvelles sont également envisagées : tel est le cas du forum de dialogue IBSA ou IBAS qui réunit Inde, Brésil et Afrique du Sud depuis 2003. IBAS est une initiative des ministres des Affaires étrangères sud-africain, brésilien et indien. La déclaration de Brasilia de 2003, acte fondateur de la coopération IBAS, mentionne le partage des expériences en termes de lutte contre la pauvreté et la faim comme une des priorités et nécessités importantes de cette coopération. L’objectif est également de contribuer à la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement établis par l’Organisation des Nations unies au sein de ces trois Etats.

Au-delà d’une initiative politique, cette coopération regroupe quatre principaux piliers :
- la consultation et la coordination politique sur des thèmes internationaux d’intérêt mutuel tels que la réforme de l’Organisation des Nations unies, et particulièrement de son Conseil de sécurité, les questions liées au régime de propriété intellectuelle ou l’accès aux médicaments dans les pays en développement ;
- la coordination sectorielle à travers seize groupes de travail officiels incluant la santé, les sciences et technologies, l’agriculture et les questions liées au développement social ;
- le fonds IBAS pour la lutte contre la pauvreté finançant des projets dans les pays les moins avancés. Ce fonds est coordonné par l’unité spéciale pour la coopération Sud-Sud du PNUD ;
- la promotion des interactions entre les acteurs non-gouvernementaux au sein de ces Etats, entre autres un forum des femmes, un forum académique un forum de la société civile et un forum pour les entrepreneurs de ces trois pays. L’ensemble de ces éléments confère à IBAS un caractère multidimensionnel.

Une coopération atypique

La coopération IBAS, qui ne dispose pas de secrétariat permanent, n’est pas aisément catégorisable. Elle fonctionne à travers une diplomatie de sommets annuels à deux niveaux : présidentiel d’une part et interministériel de l’autre. Cette coordination interministérielle, doublée d’une diplomatie de sommets, confère à IBAS une dimension semi-formelle.

Théoriquement, cette coopération rentrerait en premier lieu dans le panier des objets politiques non identifiés. Bien que sa catégorisation ne soit pas aisée, les théories peu étudiées du transrégionalisme qui semblent celles qui permettent de meiux comprendre les dynamiques présentes au sein d’IBAS. Le transrégionalisme s’entend comme un mode de coopération et de consultation, peu institutionnalisé, entre Etats issus de deux ou plusieurs régions du monde, qui agissent en fonction de leur capacité individuelle. Les critères géographiques ne correspondent donc pas nécessairement à ceux des organisations régionales dont les Etats participants peuvent être membres. Une coopération transrégionale peut, par définition, inclure des Etats issus de plusieurs pôles régionaux distincts : ainsi l’Afrique du Sud fait partie de la SADC (Southern African Development Community), l’Inde de la SAARC (South Asian Association for Regional Co-operation) et le Brésil du MERCOSUR (Mercado Común del Sur). Le mode de fonctionnement d’un groupe transrégional peut être informel, voire semi-formel, mais ne dispose pas, en général, d’un secrétariat permanent. Le champ des discussions est large et peut porter sur des thèmes aussi bien politiques, économiques que sociaux. Les forums Amérique du Sud-Pays Arabes (ASPA) et la CPLP (Communauté des pays de langue portugaise) sont des exemples de coopérations transrégionales.

Dans le cas de l’IBAS, le développement et les questions sociales, dont la lutte contre la pauvreté, forment le fil conducteur de la coopération trilatérale et constituent les thèmes récurrents dans l’ensemble des activités du forum. Deux principaux mécanismes s’occupent cependant en grande partie des activités liées à ces thèmes : le groupe de travail sur le développement social qui fait partie de l’un des seize groupes de travail et le fonds IBAS pour la lutte contre la pauvreté et l’allègement de la faim.

Le groupe de travail sur le développement social, né en 2007, est un mécanisme interministériel mis en place entre les trois Etats afin d’échanger et d’apprendre mutuellement les uns des autres à partir des programmes élaborés au niveau interne par chaque Etat membre. Quant au Fonds IBAS, il s’agit d’un fonds de développement auquel contribuent individuellement les trois Etats afin de financer des projets de développement à l’extérieur de leurs pays respectifs. Le fonds IBAS est également un moyen pour l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud de contribuer à la lutte contre la pauvreté à un niveau plus régional et international.

Ces initiatives pratiques entrent dans le cadre du renforcement de la coopération et des relations Sud-Sud qui avaient connu un frein à la fin de la guerre froide et étaient alors représentées par des alliances plus politiques, comme le Mouvement des non-alignés ou le Groupe des 77 aux Nations unies. La coopération IBAS, comme forme de coopération plus pratique, conserve cependant une dimension politique. Promouvoir les échanges d’expériences entre pays émergents dans le domaine de la lutte contre la pauvreté participe de la volonté brésilienne, indienne et sud-africaine de prendre en mains leur propre développement et de réduire leur dépendance vis-à-vis des grandes puissances, notamment en termes d’aide au développement. La coopération entre plusieurs acteurs fonctionne dans la mesure où chacun y trouve un intérêt. Cette relation gagnant-gagnant est donc au cœur de l’initiative. Dans la mesure où ces puissances à émergence variable rencontrent des problèmes structurels de type similaire, à savoir des poches importantes de pauvreté, des taux élevés d’inégalité entre riches et pauvres, un très haut taux de chômage et un manque d’inclusion de la société civile dans l’élaboration des politiques sociales, l’idée sous-jacente à ces échanges mutuels est qu’ils peuvent ainsi davantage apprendre les uns des autres.

A travers la mise à disposition d’un fonds de développement pour les autres pays du Sud et notamment les pays les moins avancés, ces trois Etats comptent également se voir légitimés comme des puissances émergentes qui participent à la prise de responsabilités internationales au-delà de leurs pays respectifs. Ces trois puissances, surtout le Brésil et l’Inde, s’affirment progressivement comme de nouveaux partenaires de l’aide internationale tout en souhaitant mettre en œuvre une nouvelle approche du développement.

Cependant, il existe des limites à la mise en œuvre effective des échanges et projets - limites d’ordre inter et intra-bureaucratique et de volonté politique, différences de priorités au sein de ces Etats -  celles-ci constituent un frein à l’évolution des activités au sein du forum. Nous analyserons successivement cette coopération trilatérale sous forme d’échanges mutuels entre les trois pays et le cas du fonds IBAS de lutte contre la pauvreté, comme politiques de lutte contre la pauvreté mises en œuvre par ces trois Etats.

Le groupe de travail sur le développement social comme forum de coopération technique Sud-Sud

Lors de la réunion ministérielle du forum de dialogue IBAS de mars 2006 à Rio de Janeiro, les représentants des trois pays ont identifié leurs intérêts individuels et exposé les programmes mis en œuvre dans le domaine social, et les échanges mutuels des expériences dont ils pourraient tirer profit. Le résultat en a été la création du groupe de travail IBAS sur le développement social qui a tenu sa première réunion en juin 2006 et qui se réunit annuellement à partir de 2007.  Les secteurs de coopération et d’échange identifiés à la fois en Inde, au Brésil et en Afrique du Sud sont les programmes de nutrition et de sécurité alimentaires, les coopératives et micro-crédits, et les programmes d’allègement de la pauvreté.

Le Protocole d’entente (Memorandum of Understanding – MoU), signé en octobre 2007 en marge du deuxième sommet présidentiel de l’IBAS en Afrique du Sud, formule une stratégie IBAS pour l’éradication de la pauvreté. L’objectif principal réside dans l’échange de ce qui est couramment désigné par le terme de « bonnes pratiques » et consiste en un apprentissage mutuel des procédés et politiques qui ont connu des effets positifs notoires sur les franges de population concernées, à l’intérieur de ces Etats.

Le mode d’organisation de ces échanges est fondé sur le principe de la rotation. Les responsables de la coordination du Groupe de travail - au sein du ministère pour le Développement social et la Lutte contre la faim au Brésil, du ministère du Plan en Inde et du Département pour le développement social du ministère des Relations internationales et de la Coopération en Afrique du Sud - sont chargés, d’une année à l’autre, d’organiser et de coordonner les rencontres. Les apprentissages mutuels et les formations reçues dans le cadre de ces réunions entrent dans le cadre d’une intensification de la coopération technique Sud-Sud. La coopération technique Sud-Sud, plus couramment connue sous l’acronyme TCDC (Technical Cooperation among Developing Countries), s’entend comme un procédé à travers lequel deux ou plusieurs pays en développement contribuent à leur développement individuel ou collectif à travers des échanges de connaissances et compétences techniques et intellectuelles, des ressources et savoir-faire. L’objectif est de favoriser l’autonomisation et l’indépendance des pays en développement vis-à-vis des pays développés en termes de réponses aux problèmes nationaux.

Le groupe de travail IBAS sur le développement social agit donc comme un processus de transferts de savoir et de connaissances techniques entre l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud et comme un moyen supplémentaire de lutte contre la pauvreté dans chacun de ces Etats. L’idée sous-jacente est que dans la mesure où les pays de l’IBAS rencontrent des problèmes structurels quasi-similaires dans le domaine du développement social, ils ont donc plus à apprendre des succès ou des échecs des uns des autres qu’à recevoir des recommandations émanant des grandes puissances ou des organisations internationales comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale. En effet, la méfiance s'est accrue à l'égard des programmes mis en place par ces organisations financières internationales et conditionnés à l’aide aux pays les moins avancés et aux pays en voie de développement. C’est le cas des programmes d’ajustements structurels, imposés dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, considérés comme non efficaces, voire comme détériorant les conditions économiques et sociales à l’intérieur de ces pays.

Le sommet présidentiel IBAS d’avril 2010 à Brasilia a été l’occasion pour les trois Etats membres de coordonner les différentes stratégies qui guideront les activités du groupe de travail pour le développement social dans les années à venir. Les premières réunions leur ont permis d’aboutir à une conclusion préliminaire selon laquelle les inégalités et la pauvreté structurelle sont interconnectées et constituent des obstacles au progrès du développement social. Six piliers communs ont été retenus pour les stratégies de développement social au sein des pays IBAS. Dans chacun d'entre eux, des programmes spécifiques sont présentés comme des opportunités et des possibilités d’apprentissage mutuel complémentaires de ceux déjà menés.

L’objectif est d’appréhender de façon pls approfondie le fonctionnement de certains programmes et d’identifier les défis rencontrés par les pays qui les appliquent. Le but de ces sessions d’apprentissage est donc de transmettre à la fois les « bonnes pratiques » mais également les « mauvaises pratiques », c'est-à-dire l’ensemble des complications et des problèmes rencontrés dans la mise en œuvre des différents programmes afin que les autres Etats récipiendaires de la formation ne reproduisent pas leurs erreurs.

Plusieurs piliers ont été définis dans les stratégies IBAS pour le développement social :
- premier pilier : mise en place progressive d’un système de protection sociale incluant une combinaison d’assurance sociale, de politiques d’assistance sociale et d’accès aux services sociaux.
Les systèmes de transfert conditionnel sont également étudiés et intègrent :
•    Brésil – Bolsa Família ;
•    Inde – Integrated Child Development Services Scheme ;
•    Afrique du Sud – Child Supported Grant.

- deuxième pilier : promotion de l’insertion sociale et économique, notamment à l’intention des groupes sociaux les plus vulnérables qui subissent une exclusion plus forte en raison du genre ou  de l’appartenance ethnique et sociale.
•    Inde – National Rural Employment Guarantee Programme (NREGp) ;
•    Afrique du Sud – Expanded Public Works Programme (EPWP) ;
•    Brésil – Accelerating Growth Plan (PAC).

- troisième pilier : accès aux services de base (éducation, santé, logement, eau et sanitaires). Des programmes ont été identifiés, notamment dans le domaine de la santé dans deux des trois pays :
•    Inde – Sarva Shiksha Abhiyan Scheme (SSA) ; National Rural Health Commission (NRHM) ;
•    Brésil – Programme d’accès à coût réduit aux traitements et provision de médicaments aux personnes atteintes par le VIH/Sida.

- quatrième pilier : sécurité alimentaire comme un pré-requis au développement social.
•    Inde – TPDS et National Programme of Nutritional Support to Primary Education (NPNSPE) ;
•    Afrique du Sud – Programmes de nutrition destinés aux écoles ;
•    Brésil – Fome Zero.

- cinquième pilier : promotion de la participation de la société civile en tant que contributeur à la démocratie participative.
•    Afrique du Sud – Community Works Programme (CWP) ;
•    Inde – Self Help Groups (SHGs) – Bank Linkage Program ;
•    Brésil – Expériences participatives dans le domaine du budget.

- sixième pilier :  promotion du développement durable.
•    Inde – National Rural Employment Guarantee Act (NREGA) ;
•    Afrique du Sud – Expanded Public Works Program (EPWP) ;
•    Brésil – Social Fuel Stamp programme
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Priorités nationales et limites structurelles

Cependant, l’organisation des sessions de rencontres et de transfert d’expertise élaborées par ce groupe de travail IBAS sur le développement social rencontre certaines limites dans sa mise en œuvre. Ainsi certains piliers et programmes d’échanges se sont davantage arrêtés au niveau de l’identification des programmes d'échanges par le groupe de travail qu’à un déroulement continu des échanges entre les trois pays membres organisés au sein des ministères respectifs. Cette lenteur découle de plusieurs causes. La première est celle de la distance entre les trois pays. En effet, les déplacements engendrent des frais financiers importants que les gouvernements ne peuvent pas nécessairement assumer à chaque fois. Ce frein mis par la distance concerne surtout les échanges entre les délégations indienne et brésilienne. Le problème de la langue entraîne également des frais d’interprétariat, notamment lors des sessions bilatérales ou trilatérales incluant une délégation brésilienne. Si les diplomates du ministère des Relations extérieures brésilien parlent couramment l’anglais, il n’en va pas de même parmi les fonctionnaires des autres ministères, dont la principale langue de travail reste le portugais.

La deuxième limite est celle de la priorisation des sessions d’échange pour chaque pays. Au départ, cette initiative émanant des ministres des Affaires étrangères, IBAS est progressivement devenu l'une des priorités du développement et du renforcement des relations Sud-Sud, notamment pour le Brésil. Cette priorité n’est pas la même pour chacun des ministères des trois pays chargés de la coordination du groupe de travail et qui sont davantage mobilisés par les défis domestiques internes. Les activités d’IBAS passent donc au second plan.

La troisième limite est celle de la coordination intra-bureaucratique au sein de chaque Etat et inter-bureaucratique entre les trois pays. En effet, en l’absence d’un secrétariat permanent, des changements fréquents de fonctionnaires occupant initialement des postes de focal points IBAS - dont le rôle est de coordonner l’ensemble des activités du forum IBAS au sein de chaque Etat membre -, le manque de communication entre ministères, l’absence d’une base de données commune et centralisée ou d’un site web dédié aux activités du groupe de travail et enfin la lenteur des bureaucraties non seulement freinent la mise en œuvre des sessions d’échange mais retardent la mise à disposition de l’information et la meilleure coordination des bureaucraties. Enfin, on remarque que les informations disponibles sur les sites des ministères brésilien et sud-africain sont plus complètes et actualisées que celles du site du ministère indien.

Parallèlement, le forum conjoint IPC-IG/PNUD organise également des sessions d’apprentissage entre les trois pays. L’objectif de ce forum est de fournir une expertise dans le domaine du développement social mais aussi de jouer un rôle de plateforme dans le cadre de l’organisation des transferts de connaissances et d’expertise. L’IPC-IG a déjà organisé des sessions d’échanges entre les trois pays respectifs sur le thème de la sécurité alimentaire. D’autres rencontres bilatérales ont également lieu entre des délégations provenant de chacun de ces pays, sans pour autant passer par les coordonateurs ministériels des activités du groupe de travail IBAS. Les délégations des pays IBAS s’adressent aussi à d’autres structures comme les agences de coopération nationales des Etats membres. Enfin, pour les sessions d’échanges qui ont effectivement lieu, des interrogations demeurent sur la mise en œuvre ou non de l’expertise acquise lors de ces échanges, ou sur l’instauration ou non des différentes formes de politiques au niveau national.

Le groupe de travail sur le développement social IBAS est donc une initiative qui, malgré ses limites, fonctionne comme moyen de coopération technique Sud-Sud afin de stimuler l’apprentissage des programmes de lutte contre la pauvreté mis en œuvre à l’intérieur de chacun des pays membres.

Le Forum académique IBAS : un apport scientifique à la lutte contre la pauvreté

Certains forums non gouvernementaux comme le Forum académique sont également mis à contribution par le groupe de travail sur le développement social dans la lutte contre la pauvreté. Le Forum académique IBAS entre dans le cadre du quatrième pilier, celui de la promotion des interactions entre acteurs non-étatiques, et participe également à l’objectif d’échange des connaissances dans le domaine de la lutte contre la pauvreté. Né en 2006, l’objectif est de servir de plateforme intellectuelle et scientifique de discussion et de mise en œuvre de projets collectifs entre universitaires, chercheurs et étudiants des trois Etats. Lors de chaque sommet annuel en marge du sommet présidentiel IBAS, l’Etat membre organisateur se charge de donner des recommandations quant au thème principal des débats. Le mandat de l’organisation du forum académique de 2010 à Brasilia a été confié à l’IPC-PNUD (International Policy Center for Inclusive Growth) par le groupe de travail IBAS sur le développement social. L’IPC-PNUD est un forum créé de manière conjointe en 2004 par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) et le gouvernement brésilien. A titre d’exemple, le Forum académique de Brasilia en 2010 a rassemblé près d’une centaine de chercheurs des trois pays autour des thèmes des stratégies de développement social, de l’innovation dans le domaine de la santé et de l’accès aux médicaments.

De ce forum a résulté la publication de deux articles scientifiques dont des éléments ont été intégrés sous forme de recommandations au sein des panels inter-gouvernementaux de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la lutte contre la pauvreté organisés par l’Organisation des Nations unies. Toujours dans cette même logique, mais cette fois-ci à l’extérieur des pays membres, le forum IBAS a mis en place un fonds de développement qui finance des projets de petite et moyenne taille au sein des continents respectifs de ces trois pays - en Afrique subsaharienne, en Amérique du Sud et en Asie du Sud - mais également au niveau extrarégional. En outre, ce fonds participe aussi indirectement à la légitimation de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud en tant qu’acteurs internationaux du développement.

Le Fonds IBAS : lutte contre la pauvreté et affirmation des trois pays comme partenaires du développement

Au niveau international, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont à plusieurs reprises promu la lutte contre la pauvreté et l’objectif du développement au rang de grand enjeu international. Les défis internes rencontrés ont alors été transposés au niveau international pour l’ensemble des pays en développement. Dans les institutions internationales, des connexions jusque-là encore inexplorées ont été établies entre la pauvreté et d’autres enjeux globaux comme celui de la sécurité. Ainsi, lors du sommet du G8 à Kananaskis en 2002, à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001, l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki a établi un lien entre terrorisme et pauvreté, lien qui serait un des revers de la mondialisation et expliquerait en partie l'engagement de certains dans des réseaux terroristes. Dans la même logique, lors de l’Assemblée générale des Nations unies de 2006, l’ancien président brésilien Lula da Silva a mentionné un lien direct entre pauvreté et violence. Le Brésil a également été à l’origine de la déclaration adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU en mars 2011 sur la connexion entre le développement et la sécurité dans les situations de post-conflits. L’objectif était de promouvoir davantage la dimension développementaliste dans les missions de pacification et de reconstruction post-conflit dans les zones sensibilisées.

Une initiative brésilienne

En 2004, sur initiative du président Lula est lancé le plan d’action internationale contre la faim et la pauvreté - avec le soutien des présidents français, chilien, espagnol et du secrétaire général  de l'ONU Kofi Annan - dans le but de participer à la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement fixée à 2015 et de trouver des moyens de financements alternatifs à leur réalisation. De cette initiative découle l’idée de la mise en place du fonds IBAS entre les trois Etats. L’idée d’une initiative trilatérale dans le domaine de la sécurité et l’assistance alimentaire avait déjà été évoquée dans la déclaration de Brasilia de 2003 et reprise lors de la première réunion des chefs d’Etat de l’IBAS dans le communiqué présidentiel en marge de la 58e Assemblée générale des Nations unies en 2004. Ce fonds de développement, créé sous sa forme actuelle en 2004 et coordonné dans un premier temps par le PNUD, concerne plus spécifiquement, à partir de 2006, l’Unité spéciale pour la coopération Sud-Sud dont le mandat découle directement de l’Assemblée générale des Nations unies. Il s’agit pour les pays IBAS d’une forme de contribution plus globale à la coopération Sud-Sud pour le développement.

Cette nouvelle initiative est d’abord pensée comme un laboratoire de coopération entre les trois pays pour aider au développement et à la lutte contre la pauvreté dans les autres pays en développement et les pays les moins avancés avec, néanmoins, une priorité donnée aux projets mis en œuvre par chacun au sein de sa région respective (Afrique australe et sub-saharienne, Asie du Sud et Amérique du Sud). Le fonds IBAS pour l’allègement de la faim et la lutte contre la pauvreté est donc une initiative trilatérale de lutte contre la pauvreté et de participation au développement des pays du Sud.

Depuis 2006, une dizaine de projets de développement de petite et moyenne tailles ont été mis en œuvre. Les trois Etats membres y contribuent individuellement à hauteur d’un million de dollars par an. Les projets sont financés à la demande des Etats membres et après soumission d’une candidature auprès des trois Etats de l’IBAS. Les projets approuvés et mis en œuvre par le Fonds de développement IBAS comprennent, entre autres, un système de collecte et de recyclage des déchets à Haïti, un programme de développement rural et de services aux communautés rurales en Guinée Bissau, des formations dans le cadre de la lutte contre le VIH/Sida au Burundi, la rénovation d’un centre de santé au Cap Vert, un complexe omnisports à Ramallah, un centre pour l’enfance et la santé mentale de l’adolescent au Cambodge.

Une approche du développement qui se veut différente

Le fonds IBAS contribue également à leur légitimation en tant que nouveaux donateurs ou « partenaires du développement », terminologie préférée par les Etats à celle de donateurs, afin d’éviter de tomber, ne serait-ce que symboliquement, dans une logique de type Nord-Sud. En effet, les trois Etats membres de l’IBAS prônent une approche qui se veut différente de la coopération Nord-Sud. Plusieurs critères de différenciation sont avancés : une demande émanant des Etats récipiendaires et non des organisations (le PNUD n’est que l’agence d’exécution sur le terrain), le faible coût des consultants et des frais de gestion, l'accent mis sur la formation technique sur place plutôt que sur les dons financiers et des résultats significatifs, notamment eu égard au faible coût des projets. Ainsi, ce fonds de développement a déjà reçu deux prix, tous deux décernés par l’ONU : celui pour le partenariat Sud-Sud, et celui des Objectifs du millénaire pour le développement en 2010.
Si offciciellement le fonds prévoit la possibilité de participations extérieures, officieusement il n’en va pas de même. Aucune contribution  d’un Etat extérieur à IBAS n’a été accueillie favorablement.

Légitimation politique et affirmation d' « émergents »

Au niveau politique, le fonds IBAS travaille également à la légitimation de ses membres en donnant davantage de poids à leur double statut de pays récipiendaires de l’aide et de contributeurs au développement dans d’autres pays en développement, notamment les pays les moins avancés. La participation au développement et à la lutte contre la pauvreté, à la fois au niveau national mais aussi à travers des actions communes comme le fonds IBAS ou des organismes internationaux, participe à la quête d’intégration internationale des trois Etats. Cette démonstration de prise de responsabilité internationale est également visible à travers l’engagement du Fonds IBAS en Palestine par le financement de trois projets de développement. Ce financement de projets extrarégionaux obéit également à des logiques politiques et diplomatiques et révèle un engagement plus poussé du Brésil sur la question israélo-palestinienne. Lors de la conférence d’Annapolis en 2007 et de la conférence des donateurs pour la Palestine à Paris en  - où l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont été les seuls pays en développement invités -,  les trois Etats ont décidé qu’en plus de leurs dons individuels, le Fonds IBAS contribuerait à hauteur de cinq millions de dollars à des projets de développement en Palestine. Trois ont été retenus : un complexe multi-sports à Ramallah, la reconstruction d’un hôpital partiellement détruit par des raids israëliens et géré par le Croissant rouge à Gaza et enfin le projet en cours de conception d’un centre accueillant des personnes handicapées à Naplouse.

En avril 2010, lors du quatrième sommet présidentiel IBAS, le Brésil a fait le choix de reconnaître un Etat palestinien indépendant, dans les frontières d’avant 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale. Cette prise de position directe tranchait avec les anciennes positions plus timides du Brésil sur la question palestinienne dans le forum Amérique du Sud-Pays arabes (ASPA). Le sommet a également été un sommet IBAS + 1 avec la participation du ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, Riad Malki. Dans la déclaration conjointe, « La situation au Moyen-Orient », émise à l’issue du sommet, les trois pays membres ont d’appelé à inclure des pays en développement dans le processus de paix de façon à élargir le cercle des négociations.

Les trois projets de développement financés en Palestine par le fonds IBAS participent donc de la volonté du Brésil, de l'Inde et de l'Afrique du Sud d’agir de concert et de s'inscrire comme des acteurs internationaux légitimes dont la participation devrait désormais compter dans les cercles de négociation, jusqu’ici très fermés, sur la question de la résolution du conflit israélo-palestinien.

Les trois pays contributeurs au fonds IBAS se sont aussi posé la question de l’augmentation du montant du fonds afin de donner plus de poids à leurs projets. Bien que l’argumentaire officiel soit celui d’un petit budget capable d’engendrer de grands impacts, les volontés nationales diffèrent, l’Inde et le Brésil n'étant aps sur les mêmes positions. Alors que les responsables indiens se disent prêts à augmenter le montant de la contribution annuelle au fonds, les responsables brésiliens sont limités par un budget public réduit de près de 30% depuis l’arrivée au pouvoir de Dilma Rousseff. Ils subissent également  la pression de leur opinion publique, très critique sur l’augmentation des montants alloués à la lutte contre la pauvreté à l’extérieur du Brésil alors que la pauvreté et les difficultés de développement persistent dans le pays.

Conclusion

Les initiatives transrégionales comme l’IBAS ont l’avantage pour les pays qui en sont membres de constituer une structure supplémentaire à celles existant au préalable et qui leur permet à la fois de travailler sur leurs priorités nationales et de se fixer des objectifs internationaux. Les pays dits émergents comme le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud multiplient les initiatives et les coopérations transrégionales de type IBAS afin de diversifier leurs partenaires non traditionnels ; ils utilisent également ces forums collectifs comme des moyens de promotion de la coopération Sud-Sud et d’autonomisation vis-à-vis des grandes puissances.

Références

•    Déclaration ministérielle IBAS de Brasilia, 2003.

•    Déclaration présidentielle IBAS de New York, 58e Assemblée générale des Nations unies, 2004.

•    IPC-UNDP, IBSA Academic forum 2010.

•    Indicateurs de développement humain.

•    India, Brazil and South Africa (IBSA) Facility for Poverty and Hunger Alleviation–An Overview, Unité spéciale pour la coopération Sud-Sud, PNUD, avril 2010.

•    Memorandum of Understanding between the Governments of Brazil, India and South Africa on Cooperation in the Field of Social Issues, October 2007.
disponible sur www.mre.gov.br et www.dfa.gov.za

•    MILLIOT D., « Le transrégionalisme, nouvelle frontière du régionalisme », Annuaire français des relations internationales, 2004, Vol. 5.

•    Social Development Strategies–A paper from the India-Brazil-South Africa Dialogue Forum, 2010.
disponible sur www.ibsatrilateral.org

•    SOUZA D., CHMIELEWSKA D., Public Support to Food Security in India, Brazil and South Africa: Elements for a Policy Dialogue, International Policy Centre for Inclusive Growth, IPC-UNDP, April 2011.

•    The Situation in the Middle East, IBSA Summit, Brasilia, 15 April 2010