Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique

Par Kari DE PRYCK
Comment citer cet article
Kari DE PRYCK, "Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/part1/content/le-groupe-d-experts-intergouvernemental-sur-l-evolution-du-climat

Après sa création, les pressions exercées sur le GIEC ont évolué et de nouveaux acteurs se sont affirmés au sein du régime climatique, avec lesquels le GIEC a dû interagir, comme par exemple la CCNUCC ratifiée en 1992 et les groupes et lobbys « climato-sceptiques ». Le GIEC, de par sa double nature, est forcé de répondre de manière concise et rapide aux demandes des décideurs, rendant le processus d’évaluation probablement plus perméable à l’évolution des besoins des « utilisateurs » de ses rapports (« users of IPCC reports » dans le jargon du GIEC) (Agrawala 1988b). Par exemple, les rapports des GT ne sont pas accueillis avec le même enthousiasme par les décideurs. Alors que les rapports du GT I (questions portant sur la réalité du changement climatique anthropique) ont été l’objet de nombreuses critiques formulées par les groupes climato-sceptiques, notamment au lendemain du Climategate, les résultats du GT II (impacts liés aux changements climatiques et adaptation) ont fait l’objet d’une plus grande attention en raison de l’accumulation des preuves relatives à l’effectivité et aux causes du changement climatique.

Nous nous sommes jusqu’à présent focalisé sur les documents les plus largement diffusés sur la scène internationale, mais le GIEC cherche également à adapter ses « produits » aux besoins de ses « clients », les décideurs. Par exemple, il produit régulièrement depuis 1992 des papiers techniques à la demande de la CCNUCC. Ces papiers sont dérivés des textes et informations contenus dans ses rapports, mais ne sont pas sujets à l’acceptation ni à l’approbation formelle du groupe d’expert. « La publication de ces rapports a correspondu à la volonté de répondre de façon plus réactive aux demandes des politiques et d’alimenter directement le processus de décision » (Dahan et Guillemot 2006 : 419). L’équipe spéciale pour les inventaires nationaux de gaz à effet de serre joue également un rôle politique de choix dans la mesure où elle encadre le processus d’inventaire des émissions de gaz à effet de serre des Etats membres à la CCNUCC.

L’approche du GIEC a longtemps été celle de l’affirmation d’un consensus scientifique et politique sur le climat servant de « base scientifique commune » à la négociation et justifiant la prise de décision politique (Beck 2012 ; van der Sluijs et al. 2010). La formation d’un consensus est essentielle aux yeux du GIEC qui cherche à anticiper ainsi sur les décisions politiques : « dès lors qu’un accord a été formulé (par les Etats membres) [au sein du GIEC], il leur est difficile de le remettre en cause dans d’autres instances (CCNUCC) car la diversité des opinions concurrentes et des origines géographiques aura déjà été intégrée au dispositif d’expertise » (Leclerc 2009). L’approbation par les Etats des rapports du GIEC rend impossible une remise en question des fondements scientifiques du changement climatique dans les négociations internationales dans la mesure où leur validité a été reconnue au préalable par les Etats. « Dans le dispositif institutionnel du régime du changement climatique, le ressort du GIEC est d’être […] une fabrique de purification de la science » (Dahan et Guillemot 2006 : 422 ; Latour 1999). Le GIEC aurait profondément influencé les politiques internationales en matière de lutte contre le changement climatique (Jean Pascal van Ypersele 2014) : le premier rapport (FAR) publié en 1990 a apporté les bases scientifiques à la création de la CCNUCC, le second rapport (SAR) de 1995 a fourni les bases pour la signature du protocole de Kyoto, ratifié en 1997, le troisième rapport (TAR) de 2001 a mis l’accent sur l’adaptation aux changements climatiques, le quatrième rapport (AR4) de 2007 a fourni les bases pour les négociations post-Kyoto et finalement, le cinquième rapport (AR5) publié en 2014 est censé fournir les bases à un traité post-Kyoto ambitieux, qui devrait être finalisé pour la COP21.

Il est pourtant difficile de mesurer et de démontrer l’effet direct des recommandations du GIEC sur les décisions des négociations internationales. La force des prises de décisions ne semble pas être proportionnelle à l’ampleur des évaluations successives de la menace climatique par le GIEC. Les Etats partis au protocole de Kyoto ne sont responsables que de 15 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ; les Etats-Unis ne l’ont jamais ratifié et le Canada s’est retiré de l’accord afin de pouvoir exploiter massivement les ressources en gaz de schiste de son pays. Depuis 2009 et l’échec de la Conférence des parties (COP15) à Copenhague, les négociations s’enlisent et les Etats se contentent pour l’heure de réitérer leur détermination à trouver un successeur à Kyoto durant la COP21 organisée à Paris fin 2015.

Cette vision linéaire de l’expertise reprise par le GIEC, qui veut que la science informe le politique en produisant toujours plus de connaissances objectives, valides et fiables a été critiquée et déconstruite en sociologie des sciences (Jasanoff 1994 ; van der Sluijs et al. 2010 ; Beck 2012). « Avec l’accumulation des preuves que la vérité dans la science est inséparable du pouvoir, l’idée que les scientifiques peuvent parler vérité au pouvoir d’une manière non chargée de valeur a émergé comme un mythe sans corrélation avec la réalité » (Jasanoff 1994 : 17). De nombreux auteurs ont montré comment le GIEC tend à imposer une vision particulière de la question climatique comme un problème de pollution qui ne peut être résolu que par un accord international par le haut (top-down) (voir par exemple Damian 2012 ; Aykut et Dahan 2011 ; ou encore le blog du professeur Roger Pielke).

Selon Agrawala donc, « le plus grand apport du GIEC n’a […] pas été au niveau d’une contribution à des décisions spectaculaires, mais au niveau d’interactions discrètes de processus avec ses utilisateurs. Il a fourni des produits qui n’ont peut-être pas engendré des décisions mais qui ont rendu la prise de décision plus efficace » (Agrawala 1998b : 639). Néanmoins, le GIEC reste largement responsable pour l’inscription et le maintien sur l’agenda politique de la question du changement climatique, ce qui lui a valu d’être récompensé par le prix Nobel de la paix en 2007 avec Al Gore « pour leurs efforts de collecte et de diffusion des connaissances sur les changements climatiques provoqués par l’homme et pour avoir posé les fondements pour les mesures nécessaires à la lutte contre ces changements ».