Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique

Par Kari DE PRYCK
Comment citer cet article
Kari DE PRYCK, "Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 19/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/part1/content/le-groupe-d-experts-intergouvernemental-sur-l-evolution-du-climat

La question de l’imbrication entre science et politique ne se pose pas uniquement une fois la question inscrite sur l’agenda politique international, mais également en amont (Guston 2001 ; Miller et Edwards 2001). « La science n’est pas dépourvue de valeurs avant sa politisation, tout comme la politique n’est pas dépourvue de rationalité avant toute scientifisation » (Guston 2001 : 399, nous traduisons).

La décision d’établir une institution d’expertise sur le climat est ainsi étroitement liée à une nouvelle construction du climat et aux intérêts divergents des acteurs impliqués dans le processus de négociation qui a précédé sa création.

Comme l’ont démontré Miller et Edwards (2001), la question du réchauffement climatique est tout d’abord indissociable du passage d’une conception locale du climat à une définition en des termes plus globaux, perceptible dans les discours scientifiques et politiques à partir des années 1960. Cette évolution est principalement liée au développement des technologies computationnelles comme le système mondial de traitement des données et de prévision (SMRDP) et les modèles globaux du climat (Edwards 2010). En 1988, « la création du GIEC signifiait la suprématie de la vision selon laquelle le changement climatique constitue un risque environnemental global qui ne peut être traité que dans le cadre d’une coopération politique globale » (Miller 2004 : 54, nous traduisons). Si la création du GIEC n’aurait été possible sans cette compréhension globalisée du climat, l’organisation a également contribué, avec la publication de ces rapports, à ce changement de paradigme scientifique qui a rendu nécessaire et envisageable une politique globale du climat (le « globalisme » est également longuement analysé dans Aykut 2012 et repris de façon résumée dans Dahan 2013).

La création du GIEC n’est quant à elle pas le résultat d’un raisonnement dénué de toutes considérations politiques. La mise à l’agenda politique du climat fut opérée au terme d’un processus de construction de la question en tant que problème politique, qui a culminé en entre 1985 au lendemain de plusieurs ateliers de travail autour d’un petit groupe international de scientifiques « lanceurs d’alerte ». A l’issue de ces réunions, les scientifiques recommandaient ouvertement la collaboration entre chercheurs et décideurs afin d’étudier la question du réchauffement climatique et ses alternatives politiques. Dans la lancée de la politisation de la question de l’ozone et de la Convention de Vienne pour la protection de la couche d’ozone signée en 1985, l’humeur était à « l’activisme politique » (Agrawala 1998a : 610). Toutefois, il n’était plus envisageable de prendre une décision politique basée sur le seul jugement de scientifiques, comme cela avait été le cas de la mise à l’agenda de l’ozone. « Alors que la politique “a rattrapé l’ozone”, le changement climatique est né en politique » (Agrawala 1998a : 614, entretien avec Usher, nous traduisons).

Dans ce contexte, la décision d’établir une structure indépendante et intergouvernementale – et non plus exclusivement scientifique – résulte principalement des négociations menées entre quatre grands acteurs : le PNUE, l’OMM, le Conseil international pour la science (ICSU) et les Etats-Unis. Selon Agrawala, « le déclencheur fut l’activisme de Mostafa Tolba [directeur du PNUE à l’époque], l’insatisfaction des Etats-Unis au sujet de l’AGGG [Advisory Group on Greenhouse Gases, un groupe de scientifiques établi par l’OMM, le PNUE et l’ICSU à l’issue de la réunion de Villach] et des points de vue très différents sur le changement climatique au sein des agences gouvernementales américaines et de l’administration de la Maison blanche » (Agrawala 1998a : 612, nous traduisons). Ne disposant pas d’une expertise suffisante en matière de solution politique, l’OMM, à l’instar des Etats-Unis, était réticente à l’idée de laisser le directeur du PNUE, déjà très actif sur la question de l’ozone, prendre le contrôle des négociations. Finalement, de par sa dimension intergouvernementale, le GIEC fut également considéré comme une instance permettant d’instruire les bureaucrates sur la question du climat (Agrawala 1998a).

Malgré une institutionnalisation très politique de la question climatique, le GIEC doit sa crédibilité à l’éminence de ses personnalités scientifiques, dont le météorologiste suédois Bert Bolin, premier président de l’organisation : « Cela a pu déclencher un mécanisme de renforcement mutuel : plus le GIEC comptait d’experts crédibles dans ses rangs, plus les autres experts reconnus étaient tentés de le rejoindre, plus l’organisation gagnait en force interne pour défendre son intégrité face aux pressions politiques » (Agrawala 1998a : 618).