Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique

Par Kari DE PRYCK
Comment citer cet article
Kari DE PRYCK, "Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/part1/content/le-groupe-d-experts-intergouvernemental-sur-l-evolution-du-climat

Plusieurs auteurs ont cherché à comprendre les ressorts multiples et complexes du GIEC. En sciences politiques par exemple, le GIEC est appréhendé en fonction du rôle qu’il joue dans le débat public, c’est-à-dire comme une communauté épistémique, un « réseau de professionnels ayant une expertise et une compétence reconnues dans un domaine particulier qui peut faire valoir un savoir pertinent sur les politiques publiques » (Haas 1992 : 3) ou encore comme une coalition de plaidoyer (advocacy coalition) (Sabatier et Jenkins-Smith 1993), une association d’« entrepreneurs politiques » capables de donner l’alerte et d’inscrire une question à l’agenda. Les attaques politiques des climato-sceptiques et les échanges houleux entre les climatologues et ces groupes ressemblent, à bien des égards, à une bataille dont la victoire déterminerait qui a ou n’a pas son mot à dire dans la détermination des politiques climatiques (Pielke 2004). Le GIEC peut également être abordé par le prisme de son positionnement entre science et politique, comme une organisation-frontière (boundary organization) (Guston 2001), une organisation frontière dont l’objectif est d’assurer la stabilité de la frontière entre science et politique face à la pression des éléments externes par la collaboration entre les scientifiques et les hommes politiques. Dans la même perspective, on peut parler de forum ou d’organisation hybride (Callon et al. 2009 ; Beck 2012). Enfin, certains le définissent comme un réseau en mettant en avant la notion d’infrastructure du savoir (knowledge infrastructure), « de solides réseaux de personnes, d’artefacts et d’institutions qui engendrent, partagent et entretiennent des connaissances spécifiques sur les monde humains et naturel » (Edwards 2010 : 10, nous traduisons).

Cet article suggère que l’intérêt n’est peut-être pas tant dans la catégorisation de ce type d’organisation, qui comme nous venons de le voir, peut être envisagée sous des angles très différents selon les disciplines, que dans les processus de construction et de déconstruction des représentations de la science et de la politique qu’elle engendre pour s’adapter et s’ajuster à un environnement interne et externe en constante évolution – comme par exemple pour répondre aux exigences démocratiques des gouvernements et aux attaques climato-sceptiques. L’expérience du Climategate a montré que le GIEC était mal préparé à des attaques ciblées. En fondant sa crédibilité sur une vision positiviste de la stricte séparation entre science et politique, les membres du GIEC ont été pris de court lorsque les climato-sceptiques ont commencé à contester ce crédo avec virulence. Le GIEC reconnaît aujourd’hui sa position d’expert dans la mesure où il admet que ses travaux ont un intérêt pour la prise de décision (il travaille sur le politique, il est donc « pertinent pour la politique »), mais refuse d’assumer les implications politiques de ses rapports (il ne fait pas de la politique, il est donc « neutre par rapport à la politique, jamais prescriptif »). Il continue donc, de manière plus subtile, à entretenir cette séparation distincte entre science et politique.