Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique

Par Kari DE PRYCK
Comment citer cet article
Kari DE PRYCK, "Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/part1/content/le-groupe-d-experts-intergouvernemental-sur-l-evolution-du-climat

« […] Pour assurer la représentation d’experts indépendants (c’est-à-dire d’experts qui ne sont pas associés à la rédaction du chapitre considéré) originaires de pays développés et en développement et de pays à économie de transition, il convient d’assurer une large diffusion visant à faire participer le plus grand nombre d’experts possible aux travaux du GIEC. » (Appendice A 4.3.4)

Les auteurs du GIEC sont des experts sélectionnés par les gouvernements et les organisations participantes et « d’autres experts, connus pour leurs travaux et leurs publications » (Appendice A 4.3.2). Quatre rôles sont attribués aux scientifiques du GIEC, qui y contribuent de manière volontaire. Depuis le troisième rapport du GIEC (« Bilan 2001 des changements climatiques »), un groupe de travail est majoritairement composé d’auteurs coordinateurs principaux, qui sont responsables de la coordination d’un chapitre par rapport (habituellement au nombre de deux, l’un originaire d’un pays en développement et l’autre d’un pays développé) et d’examinateurs responsables de la rédaction du contenu du chapitre (jusqu’à une dizaine par chapitre). Ces derniers peuvent faire appel à des auteurs collaborateurs externes pour les assister dans leur travail sur des questions plus techniques.

En outre, le travail de l’équipe de rédaction est supervisé par un ou deux éditeur(s) réviseur(s), garant(s) du respect des « bonnes pratiques scientifiques » du GIEC (entre deux et quatre par chapitre). Cette position fut introduite en 1999, trois années après la controverse dite « du chapitre 8 », (sur la détection et l’attribution du changement climatique) durant laquelle certains scientifiques du GIEC avaient été accusés de la plus « inquiétante corruption du processus d’évaluation par les pairs » (Seitz 1996, nous traduisons). L’auteur coordinateur du chapitre, l’Américain Ben Sander, était accusé d’avoir modifié le texte du chapitre après son approbation par les gouvernements en séance plénière. Selon les critiques, ces modifications minimisaient les incertitudes scientifiques sur l’attribution du changement climatique et avaient été tempérées par des intentions politiques (Singer 1996). Une enquête approfondie menée par Edwards et Schneider (2001) montre que Ben Santer n’avait pas outrepassé son autorité dans la mesure où les procédures du GIEC ne permettaient ni n’interdisaient les modifications après approbation. En plus d’assister le groupe de travail dans la supervision du processus d’examen des rapports, les éditeurs réviseurs « s’assurent [plus particulièrement] que toutes les observations importantes formulées par les experts et les gouvernements ont bien été prises en compte, conseillent les auteurs principaux sur le traitement des questions litigieuses ou sujettes à controverse et veillent à ce qu’il soit adéquatement rendu compte des points de réel désaccord dans le texte du rapport » (Appendice A, Annexe 1, 5).

A l’exception des auteurs contributeurs qui interviennent à la demande des auteurs principaux, la sélection des auteurs par le bureau doit aujourd’hui répondre à des critères plus politiques de diversité et de représentativité géographique, conformément aux principes des organes des Nations unies. Le flou qui entourait le processus de sélection initialement défini avait rapidement éveillé des soupçons de cooptation et renforcé la méfiance des pays en développement envers le GIEC. Par conséquent, un Comité spécial des pays en développement fut instauré en 1989 afin de promouvoir la participation des pays en développement (Skodvin 2000). Avec l’accroissement de la participation de ces derniers, la représentativité géographique s’est imposée à l’ensemble du GIEC. La composition des GT doit ainsi répondre à des critères à la fois de compétences « représentatives de la diversité des points de vue », mais également plus politiques, comme la représentation géographique, l’expérience au sein du GIEC – jeunes et seniors – ou encore le respect de la parité homme/femme. La pratique au sein du GIEC veut qu’à l’instar des auteurs coordinateurs principaux, l’un des coprésidents des GT soit originaire d’un pays développé et l’autre d’un pays en développement ou en transition.

Enfin, des examinateurs, généralement externes au GIEC (scientifiques, anciens membres du GIEC, ONG, entreprises), sont invités à apporter leurs commentaires sur requête du GIEC ou à intervenir de leur propre gré au moyen d’un formulaire en ligne. Tout au long du processus d’évaluation, « il convient d’assurer une large diffusion visant à faire participer le plus grand nombre d’experts possible » (Appendices A 4.3.4). Cela n’a pourtant pas toujours été le cas : au début, le processus de révision était déterminé par le GT, et le GT III n’admettait par exemple aucune révision de son rapport. Dès le second rapport du GIEC, les ONG (pro-environnement et pro-industrie) en sont venues à jouer un rôle important en tant qu’examinateurs et observateurs. L’inclusion d’un large éventail d’acteurs (gouvernementaux et non gouvernementaux) dans le processus d’évaluation a contribué à renforcer la légitimité du GIEC (Gough et Shackley 2001). Face aux nouvelles exigences de transparence, en particulier depuis le Climategate, l’organisation a été forcée d’adapter ses procédures. Ainsi, il est aujourd’hui plus aisé de se procurer les ébauches des rapports en s’inscrivant comme examinateur auprès du GIEC. De même, toutes les ébauches et commentaires des experts/gouvernements des quatrième et cinquième rapports sont accessibles sur le site du GIEC. « Le GIEC considère [cependant] que tant qu’ils ne sont pas acceptés, ses projets de rapports sont pré-décisionnels, communiqués à titre confidentiel aux examinateurs et qu’ils ne doivent pas être diffusés ou cités publiquement » (Appendice A 4.2). Cela n’a pas empêché certaines fuites, comme par exemple la diffusion par Alec Rawls, un blogueur sceptique, d’une ébauche du rapport du GT I en décembre 2012. Selon l’intéressé, le GIEC était sur le point de reconnaître l’influence principale du soleil sur le changement climatique. Il fut accusé de « tri sélectif des données » (cherry picking), car il citait un paragraphe qui, lu dans le contexte du chapitre, perdait son aspect controversé.

La représentation géographique des auteurs du GIEC et la diversité des points de vue contribuent à la légitimité et à la crédibilité du GIEC. Sa neutralité collective procède de l’addition et de la diversité des subjectivités individuelles. Comme souligné dans sa nouvelle politique en matière de gestion des conflits d’intérêt, « dans le cas des équipes d’auteurs et d’examinateurs, la partialité peut et doit être gérée par la sélection d’un équilibre de points de vue. Ainsi, les équipes d’auteurs du GIEC doivent en principe réunir des personnes ayant différents points de vue et affiliations […] afin que les produits du GIEC soit [sic] complets, objectifs et impartiaux » (Politique du GIEC en matière de conflits d’intérêts : 12, italique de l’auteure).