Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique

Par Kari DE PRYCK
Comment citer cet article
Kari DE PRYCK, "Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou les défis d’un mariage arrangé entre science et politique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 18/10/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/part1/content/le-groupe-d-experts-intergouvernemental-sur-l-evolution-du-climat

« […] les rapports du GIEC doivent s’appuyer sur des données scientifiques et techniques de la meilleure qualité qui soit de façon à rendre compte des résultats scientifiques, techniques et socio-économiques les plus récents et à être aussi complets que possible. » (Appendices A 4.3.4)

Le caractère objectif et impartial des rapports revendiqué par le GIEC se reflète, comme nous l’avons vu, dans les différentes procédures qui encadrent l’élaboration et la sélection des auteurs, mais également dans la manière de communiquer ses résultats. L’évaluation par les pairs au sein du GIEC est unique dans la mesure où elle porte sur l’évaluation d’une littérature déjà exclusivement issues de revues à comité de lecture. Un rapport du GIEC est soumis à une triple lecture : par les éditeurs des examens des articles évalués dans les rapports des GT, par les experts du GIEC et finalement, par les gouvernements et les experts externes au GIEC. Ces trois lectures se font à des niveaux différents : les éditeurs de revues, en amont du rapport, et les gouvernements, en aval, ne jouent pas du tout le même rôle, mais ils participent au même processus de diffusion de la science sur le climat. C’est en quelque sorte une expertise de l’expertise (ou méta-expertise selon Collins et Evans 2007). Ainsi, le GIEC est à la fois principal fournisseur de connaissance scientifique sur le climat pour les décideurs politiques et « médiateur transdisciplinaire » de la science du climat dans son ensemble (Mauger-Parat et Peliz 2013). Cependant, son expertise est souvent critiquée pour son manque de « représentativité » et sa hiérarchisation de la littérature scientifique (Hulme 2010 ; Bjürström et Polk 2010). Plusieurs études ont ainsi démontré la marginalisation des sciences sociales dans les rapports du GIEC (à peine 12 % de la littérature) et la surreprésentation de la discipline économique parmi elles (Bjürström et Polk 2010). La question de l’inclusion de la littérature scientifique non rédigée en langue anglaise (et souvent non issue de revues à comité de lecture) s’est également imposée et occupe une place importance dans les discussions sur le futur du GIEC, en particulier face aux exigences croissantes en termes d’évaluation des connaissances sur l’impact régional du changement climatique.

Lors de la révision de ses procédures en 2010, l’organisation a formalisé l’utilisation de la littérature publiée et non publiée, les responsabilités en cas de mauvaise utilisation ainsi que les procédures à suivre si des erreurs étaient identifiées dans ses rapports. Cela fait suite aux déclarations erronées relatives à la fonte des glaces de l’Himalaya et à la hausse du niveau de la mer aux Pays-Bas qui avaient fait la une des médias au lendemain du Climategate (Bagla 2009). Le GIEC a également enjoint ses auteurs à respecter l’utilisation d’un langage qui lui est propre pour aborder la question des incertitudes (diffusion d’une « Guidance Note for Lead Authors of the IPCC Fifth Assessment Report on Consistent Treatment of Uncertainties »).

Alors que les premiers rapports traitaient l’incertitude sur la base du jugement collectif de ses auteurs, et dans certains cas de manières différentes selon les groupes de travail (Moss et Schneider 2000), la question est aujourd’hui devenue un aspect central sur lequel repose la crédibilité du GIEC. Une réflexion sur la définition et la communication des incertitudes s’est développée à partir des années 2000 au sein du GIEC (Moss et Schneider 2000), qui a progressivement mis au point une terminologie type pour décrire l’incertitude selon la force des éléments probants et le niveau de consensus dans la littérature scientifique. Le GIEC fait ainsi usage d’adjectifs tels que « très faible, faible, moyen, élevé et très élevé » pour exprimer le degré de confiance ou encore « quasi certain (99-100 %), très probable (90-100 %), probable (66-100 %) » pour indiquer la probabilité d’un résultat. Par exemple, dans le cas de l’identification des causes du changement climatique, le niveau de certitude du GIEC a graduellement évolué de « probable » à « extrêmement probable ». Ainsi, dans son cinquième et dernier rapport, il est écrit que « l’influence de l’homme sur le système climatique est manifeste et aujourd’hui, les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine sont les plus élevées jamais observées » (Rapport de synthèse 2014). Si certains continuent de qualifier ses rapports « d’alarmistes », certaines études jugent au contraire que le GIEC serait trop prudent, optant la plupart du temps pour le « plus petit dénominateur commun » (Brysse et al. 2013 ; Yamineva 2014).

Alors que le GIEC a été critiqué pour son approche trop consensuelle qui non seulement véhiculait un sentiment de certitude, mais empêchait l’expression de tout désaccord, l’organisation reconnaît aujourd’hui qu’il est important « que les rapports décrivent les différents points de vue scientifiques, techniques et socio-économiques (éventuellement controversés) sur un sujet donné, en particulier s’ils s’inscrivent dans le débat politique » (Appendice 4.3.5).