La frontière boliviano-paraguayenne : des contentieux historiques aux dynamiques d’intégration énergétiques

Par Laurent Lacroix et Laetitia Perrier-Bruslé
Comment citer cet article
Laurent Lacroix et Laetitia Perrier-Bruslé, "La frontière boliviano-paraguayenne : des contentieux historiques aux dynamiques d’intégration énergétiques", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 29/05/2024, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/la-frontiere-boliviano-paraguayenne

Deux pays enclavés dans un contexte d’intégration continentale

Pour comprendre les perspectives qu’offre l’intégration frontalière entre le Paraguay et la Bolivie, il est nécessaire de la resituer dans le contexte continental. À l’heure où l’ouverture des économies est la condition de la croissance, l’Amérique du Sud a érigé la circulation continentale comme une clef de son développement. La création de l’Initiative pour l’intégration de la région sud-américaine (IIRSA), en 2000 sous l’impulsion du Brésil, a été un jalon important : pour la première fois les pays sud-américains ont imaginé une politique d’aménagement du territoire à l’échelle continentale. Une nouvelle carte de l’Amérique du Sud, traversée de part et d’autre par des corridors bi-océaniques est née. Dans ces plans d’aménagement, la Bolivie et le Paraguay ont tout à gagner. Pays sans façade maritime, ils pourraient en effet valoriser leur position au centre du continent en devenant des aires de transit. Ce renversement de paradigme qui transforme l’enclavement honni en avantage comparatif est ancien. Le diplomate et chancelier bolivien Ostria Gutierrez l’avait déjà imaginé pour la Bolivie au sortir de la guerre du Chaco. Selon lui la survie du pays dépendrait de sa capacité à devenir un « pays de contacts ». Le paradigme a été repris par la chancellerie bolivienne dans la fin des années 1990.

Les ressources naturelles vecteur d’intégration

Si l’intégration est un but recherché par la Bolivie comme par le Paraguay, encore faut-il que celle-ci s’appuie sur des ressources à échanger au risque, dans le cas contraire, de construire des infrastructures vides dans un désert. Le fait que les ressources naturelles deviennent des supports d’échange plutôt que des prétextes de guerre constitue un retournement historique dans les relations boliviano-paraguayennes. La guerre du Chaco est associée aux agissements délétères de deux entreprises pétrolières étrangères, la Standard Oil et la Royal Dutch Shell, qui avaient poussé à l’affrontement entre les deux parties pour contrôler les hypothétiques gisements pétroliers de la région. Lors de la cérémonie de remise du mémoire final de démarcation frontalière en 2009, les deux présidents ont insisté sur ce retournement historique. Le chef d'Etat paraguayen a émis le souhait que « les ressources naturelles puissent être développées et servir aux deux pays sans aucune intervention étrangère », tandis que son homologue bolivien a rendu « les entreprises transnationales et leur soif de pétrole responsables des affrontements passés» (BBC Mundo, 29 avril 2009).

L’intégration énergétique à l’épreuve des faits

Les importantes réserves boliviennes de gaz naturel (54,3 trillions de pieds cube) sont au cœur des projets d’intégration régionale. Pour la Bolivie, la chose n'est pas nouvelle. Le pays a toujours négocié son désenclavement en échange de ses ressources naturelles. En 1937 et 1938, deux traités de liaisons ferroviaires conclus avec l’Argentine et le Brésil aboutissaient à la réalisation des deux lignes de chemins de fer reliant Santa Cruz de la Sierra aux frontières argentines et brésiliennes. La construction était assurée par ces deux pays en échange d’un accès aux réserves pétrolières de la Bolivie. Les projets d’intégration énergétiques entre la Bolivie et le Paraguay se développent dans le cadre de l’URUPABOL, une alliance stratégique entre l’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie. La première formation de cette alliance remonte à 1963. Elle avait alors pour but de faire valoir les intérêts communs de ces trois petits pays, cernés par les puissances argentine et brésilienne. L’idée centrale était de mettre en valeur les potentiels économiques des trois pays : les richesses en ressources naturelles de la Bolivie (les mines de fer dans les années 1960, le gaz naturel aujourd’hui) ; les ports fluviaux et maritimes de l’Uruguay (Nueva Palmira et Montevideo) et le potentiel hydro-électrique du Paraguay ainsi que l'ouverture du pays sur le rio Paraná. Dans l’effervescence actuelle autour des projets d’intégration, cette alliance retrouve une nouvelle jeunesse. En 2010, le président bolivien Morales se rend en visite au Paraguay et rappelle la volonté commune des trois pays de relancer l’URUPABOL autour d’un projet phare : un gazoduc multinational qui partirait de Bolivie pour rejoindre un port uruguayen via le Paraguay. Pour la Bolivie, ce gazoduc est l’occasion de trouver un débouché maritime à son gaz, autre que la sortie par les côtes chiliennes. Pour le Paraguay et l’Uruguay, il représente la garantie de bénéficier d’une énergie à bon prix pour leurs centrales thermoélectriques. Toutefois, ce projet est encore loin de se concrétiser en raison de son coût exorbitant (évalué à deux milliards de dollars) et de l’existence d’un projet concurrent plus avancé, celui de la connexion du gazoduc bolivien au gazoduc nord argentin. À l’heure de l’intégration énergétique sud-américaine, la frontière boliviano-paraguayenne pourrait bien rester un angle mort.