La frontière boliviano-paraguayenne : des contentieux historiques aux dynamiques d’intégration énergétiques

Par Laurent Lacroix et Laetitia Perrier-Bruslé
Comment citer cet article
Laurent Lacroix et Laetitia Perrier-Bruslé, "La frontière boliviano-paraguayenne : des contentieux historiques aux dynamiques d’intégration énergétiques", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 29/05/2024, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/la-frontiere-boliviano-paraguayenne

Le rétablissement progressif des relations diplomatiques entre la Bolivie et le Paraguay initié au début des années 2000 s’est accéléré avec l’arrivée au pouvoir des présidents Morales et Lugo. Toutefois, la zone frontalière entre les deux pays a été au centre de tensions diplomatiques au cours des dernières années. Celles-ci se sont focalisées autour de questions militaires et géopolitiques dans un contexte de finalisation du processus de démarcation des limites frontalières. Alors que le Paraguay a suscité l'inquiétude régionale en accordant une immunité temporaire aux troupes étatsuniennes présentes sur son territoire, le rapprochement entre la Bolivie et le Venezuela dans le cadre de l’alternative bolivarienne (ALBA) préoccupe les autorités paraguayennes.

Des tensions diplomatiques au cours des dernières années

Le 26 mai 2005, le congrès paraguayen vote la loi 1148 qui concède l’immunité aux troupes des États-Unis d’Amérique pour une durée de 18 mois (juin 2005 - décembre 2006). Cette décision répond aux demandes répétées de Washington auprès de plusieurs pays de la région pour obtenir ce statut et permet au gouvernement paraguayen d’obtenir un soutien pour démanteler des (présupposés) réseaux de crime organisé implantés dans le nord du pays. L’immunité accordée aux soldats nord-américains suscite une vive inquiétude au sein des gouvernements des pays voisins comme le Brésil, l’Argentine et la Bolivie. Elle est l’objet de débats houleux entre les pays membres du MERCOSUR. À cela s’ajoute la rumeur, relayée par plusieurs médias de la région, d’un projet d’établissement d’une base militaire étatsunienne (Mariscal Estigarribia) située à deux cent kilomètres de la frontière bolivienne qui servirait de tremplin pour d’éventuelles interventions. La loi 1148 prévoit également l’organisation d’exercices impliquant des troupes paraguayennes et étatsuniennes entre décembre 2005 et décembre 2006, période qui coïncide avec la tenue des élections nationales en Bolivie et le début prévisible du mandat présidentiel du syndicaliste Evo Morales connu pour ses positions anti-impérialistes.

En septembre 2006, plusieurs incidents contribuent à générer une tension diplomatique entre les deux pays voisins. Asunción menace de rappeler son ambassadeur installé à La Paz après deux insinuations publiques du gouvernement bolivien. La première porte sur une alliance militaire secrète entre les États- Unis d’Amérique et le Paraguay, la seconde sur une falsification présupposée de documents concernant des réfugiés paraguayens en Bolivie considérés comme des criminels dans leur pays. Asunción saisit l’occasion pour demander des informations sur un prétendu projet bolivien de fort militaire frontalier cofinancé par le Venezuela. Dans le même temps, des mouvements de troupes simultanés liés à des exercices d’entraînement de part et d’autre de la frontière intensifient l’état de tensions. Les autorités des deux pays se rencontrent à plusieurs reprises en octobre 2006 pour tenter de calmer le jeu. La Paz revient sur ses déclarations accusatrices et fait part de son projet de port fluvial avec l’aide du Venezuela. Asunción affirme son intérêt pour cette initiative et annonce la fin de l’immunité octroyée aux troupes étatsuniennes, statut qui ne concerne que les agents administratifs et techniques selon la convention de Vienne.

Les débuts d’une coopération militaire pour le contrôle des frontières

Un cycle d’accords de coopération militaire frontalière commence alors entre la Bolivie et le Paraguay. En mars 2007, les deux pays cherchent à renforcer le contrôle du trafic d’armes et de marchandises illicites. Ils signent ainsi le premier accord en matière de défense depuis la fin de la guerre du Chaco. Des réunions régulières entre les deux corps des forces armées sont prévues ainsi qu’un programme d’accueil mutuel de professionnels, de boursiers, de soldats et d’institutions militaires. En mars 2009, les chancelleries s’engagent à créer un « comité de frontière » chargé de renforcer le contrôle frontalier tout en facilitant la circulation des biens et des personnes. Ce second accord s’accompagne de plusieurs conventions de coopération bilatérale. En 2010 a débuté la construction d’un poste frontalier moderne commun aux deux pays entre Infante Rivarola (Paraguay) et Cañada Oruro (Bolivie).

En 2009, La Paz a déclaré vouloir intensifier la lutte contre les réseaux criminels et les trafics illégaux. Cette décision fait suite à la découverte d’une fosse commune dans la bourgade de San Matias (frontalière avec le Brésil) qui, selon les sources officielles, serait liée à une guerre mafieuse et à un vol d’armes dans une garnison bolivienne près de la frontière paraguayenne. D’autre part, elle répond à la publication en janvier 2009 d’un rapport de la police fédérale brésilienne mentionnant cinq villes boliviennes et huit villes paraguayennes comme points d’entrée d’armes illégales au Brésil. Les garnisons boliviennes installées à la frontière se voient renforcées de plus de mille soldats en 2009. Malgré plusieurs interventions réussies, les résultats sont encore peu probants. Le Chaco constitue toujours un espace faiblement contrôlé, idéal pour les contrebandiers et les trafiquants. Quelques opérations zélées menant des policiers boliviens sur le territoire paraguayen ont accentué l’inquiétude du Paraguay alors que la Bolivie se voit proposer, par l’intermédiaire du Venezuela, de généreux crédits à l’armement par la Russie et la Chine pour rénover son matériel logistique et opérationnel. Une modernisation qui reste sous haute vigilance du Paraguay inquiet d’une militarisation des pays de l’ALBA.