La faiblesse des mouvements de lutte contre la pauvreté en Afrique sub-saharienne. De la prévalence du plaidoyer sur l’action militante globale

Par Mahaman TIDJANI ALOU
Comment citer cet article
Mahaman TIDJANI ALOU, "La faiblesse des mouvements de lutte contre la pauvreté en Afrique sub-saharienne. De la prévalence du plaidoyer sur l’action militante globale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 23/11/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/la-faiblesse-des-mouvements-de-revendication-contre-la-pauvrete-en-afrique-sub-saharienne

Plan de l'article:

La lutte contre la pauvreté a longtemps relevé de l’Etat et de ses partenaires au développement, quand bien même celle-ci n’était pas explicitement énoncée dans les programmes politiques. En fait, la question de la pauvreté n’est devenue centrale dans les débats politiques en Afrique subsaharienne qu’au début des années 2000 avec la mise sur agenda des stratégies de réduction de la pauvreté (SRP) par la Banque mondiale et le FMI. Non pas que la lutte contre la pauvreté ait été absente des politiques publiques, mais son émergence et son positionnement dans les arènes politiques et sociales révèlent de nouvelles mutations. Celles-ci vont jusqu’à prendre la forme d’un slogan banalisé et galvaudé par tous. Des modèles précis de conception et de cadrage sont définis par les initiateurs de ce cadre stratégique et les Etats s’y sont engagés dans l’espoir de bénéficier des crédits financiers qui y sont attachés.

Au moment de son lancement au début des années 2000, l’entreprise était novatrice dans un contexte marqué d’une part, par des Etats décrédibilisés et totalement affaiblis par les programmes d’ajustement structurels mis en œuvre au cours des années 1980 et 1990 et, d’autre part, par l’enclenchement de processus de démocratisation dont on sait qu’ils ont favorisé non seulement la naissance des partis politiques mais également le foisonnement d’associations et d’organisations non gouvernementales (ONG) en tous genres, opérant dans les domaines les plus variés. A cet égard, certains parlent d’exubérance associative multiforme (Poncelet, Pirotte, Stangherlin & Sindayihebura  2006) pour décrire cette nouvelle situation. Rares sont les secteurs qui échappent à leurs interventions. Dans la plupart des pays africains, on les compte par centaines et elles constituent aujourd’hui une véritable nébuleuse.

Il faut d’emblée admettre que la quête du développement par les Etats, même quand celle-ci n’affichait pas explicitement la lutte contre la pauvreté comme finalité ultime, portait malgré tout cette ambition dans la définition des programmes. La pauvreté était surtout prise en charge à travers des projets de développement spécifiques. Les cadres stratégiques des années 2000 avaient fait de sa diminution un objectif global et le socle mobilisateur et structurant de toutes les politiques à implémenter. L’une des innovations les plus importantes de ces nouvelles démarches concerne la place accordée aux organisations de la société civile dans la conception et la mise en œuvre des politiques de lutte contre la pauvreté. Ce positionnement augure d’une nouvelle dynamique qu’illustre bien la place et la reconnaissance dont jouit désormais la société civile dans les textes conventionnels qui organisent de manière générale les relations de coopération. (accords bilatéraux de coopération, Convention de Cotonou Union européenne – ACP).

Pourtant, bien que largement présentes, force est de connaître que ces structures sont marquées par des faiblesses qui constituent des fortes limites à l’exercice de leurs missions. Ces faiblesses ont été largement décrites (Otayek 2009). Mais on se contentera ici de ne retenir que les plus saillantes :

- la faiblesse de leurs ressources humaines constitue sans doute l’une des caractéristiques les plus visibles. Les associations et les ONG ont servi de cadres de reconversion pour de nombreux hauts fonctionnaires, mais aussi de cadres professionnels pour beaucoup de jeunes au chômage qui ont trouvé dans ces organisations de réels perspectives de carrière. On peut estimer que le militantisme a été souvent perdu de vue au profit des projets et programmes à exécuter. En matière de ressources humaines, on remarque une réelle prise en main de nombreux bailleurs qui ont travaillé au renforcement de leurs capacités. Il n’y a guère d’agence d’aide qui ne disposent d’outils d’intervention en la matière. Malgré tout, elles restent faibles sur le plan technique. Les acteurs qui les animent ne sont pas capables de concurrencer les agents de l’Etat qui sont mieux informés sur les grands dossiers. Cette situation crée, dans leur relation à l’Etat, des rapports inégalitaires qui limitent leur efficacité sur le terrain.
- la faiblesse de ressources financières est sans doute la base de leur dépendance excessive vis-à-vis des bailleurs de fonds. Comme souligné plus haut, la quête de financements représente un large volet de leur activité au vu de l’insuffisance, voire de l’inexistence, de ressources propres. Elle a pour conséquence de réduire leur autonomie d’action. Dans bien de cas, ces organisations opèrent dans le cadre des programmes des agences d’aide qui les appuient et/ou qui les utilisent pour exécuter certains volets de leur agenda. Cette dynamique générale les transforme de fait en structures d’exécution.

Toutefois, en dépit de ces faiblesses, attestant des facteurs qui limitent l’émergence de mouvements de revendication forts et structurés, la démarche d’implication des organisations dites de « la société civile » dans l’action publique a continué de s’intensifier. Cette obstination est légitimée par plusieurs présupposés. Ces organisations sont avant tout perçues comme des acteurs à part entière dans les arènes politiques, économiques et sociales. Leur participation à la conception et la mise en œuvre des politiques est supposée apporter davantage de légitimité aux politiques gouvernementales et agrandir le spectre des parties prenantes (stakeholders). Dans ce sens, ces organisations sont  généralement perçues comme de véritables forces de propositions qui pourraient raffermir les capacités de l’Etat grâce à leurs contacts et leurs proximités supposés avec tous les segments de la société. Et l’on a effectivement vu, dans différents forums et rencontres, aux côtés des représentants de l’Etat, de nouvelles figures symbolisant la présence des organisations dites de la société civile. Car il faut admettre que la notion connaît une fortune allant bien au-delà de ses concepteurs les plus connus (Offerlé 2003). Mais ont-elles pour autant renforcé les capacités d’intervention publique dans la lutte contre la pauvreté ? Si on considère que ces organisations ont accru leur activisme opérationnel, force est de reconnaître que les effets de leurs revendications restent limités quant à l’impact direct dans la lutte contre la pauvreté. Les arènes internationales sont leurs terrains de prédilection : on a vu y émerger, au cours de ces dernières décennies et de façon progressive, une société civile internationale extrêmement active sur le terrain de la lutte contre la pauvreté et à laquelle les organisations africaines ont pris une part de plus en plus grande. Cette participation renouvelle les idées et les modes d’action sur les terrains d’intervention de ces organisations à l’échelle locale.