La faiblesse des mouvements de lutte contre la pauvreté en Afrique sub-saharienne. De la prévalence du plaidoyer sur l’action militante globale

Par Mahaman TIDJANI ALOU
Comment citer cet article
Mahaman TIDJANI ALOU, "La faiblesse des mouvements de lutte contre la pauvreté en Afrique sub-saharienne. De la prévalence du plaidoyer sur l’action militante globale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 22/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/la-faiblesse-des-mouvements-de-revendication-contre-la-pauvrete-en-afrique-sub-saharienne

Il faut reconnaître que ce type de mouvements est plutôt rare sur le continent. La lutte contre la pauvreté dans les organisations de la société civile se joue ailleurs, dans les arènes internationales. Ce champ d’action trouve ses principales ouvertures à l’échelle internationale par le truchement des forums sociaux mondiaux et régionaux (Siméant 2010). Ceux-ci sont devenus, au fil des années de véritables espaces de contestation. Les organisations de la société civile issues des pays africains s’y sont insérées, trouvant dans ces arènes à forte résonnance un nouvel espace militant : leurs voix sont mieux entendues et le traitement particulier qu’ils font des questions globales comme l’environnement, la dette ou l’exclusion influence directement les actions en cours dans leurs pays respectifs, même s’il faut admettre qu’il est trop tôt pour mesurer leur impact réel.

Ces forums, qu’on peut analyser comme des expressions africaines du Forum Social Mondial (FSM), visent des objectifs entièrement orientés vers la construction d’alternatives aux dynamiques néolibérales enclenchées depuis le consensus du Washington. Plusieurs axes sont ainsi privilégiés dans la démarche de ces organisations : 

- la consolidation des capacités d'analyse, de proposition et de mobilisation des organisations du mouvement social africain afin qu'elles puissent jouer pleinement leur rôle en Afrique et au sein du mouvement social mondial ;
- la construction d’un espace africain d'élaboration concertée d'alternatives à la mondialisation néo-libérale, à partir d'un diagnostic de ses effets sociaux, économiques et politiques ;
- la définition de stratégies de reconstruction sociale, économique et politique, incluant une redéfinition du rôle de l’État, du marché et des organisations citoyennes ;
- la définition des modalités du contrôle citoyen afin que l’alternance politique favorise l’expression et la mise en œuvre de réponses alternatives, crédibles et viables.

A travers ces buts globaux, on peut déceler des ambitions ouvertes qui représentent de véritables axes de rupture par rapport aux dynamiques néolibérales en cours dans la plupart des pays africains. On peut aussi y voir les réelles orientations politiques qu’alimentent ces nouveaux mouvements au fil des forums. Depuis leur lancement, le continent africain a non seulement accueilli des forums mondiaux, le dernier s’étant tenu à Dakar en 2010, mais a également été le théâtre de forums sociaux spécifiquement africains et nationaux.

Dans les discours des participants, les thèmes de ces forums traduisent des préoccupations allant clairement vers la lutte contre pauvreté. A cet égard, on y repère plusieurs éléments significatifs : la dénonciation des politiques économiques néolibérales et leurs conséquences désastreuses sur les conditions de vie des populations. Le développement de la pauvreté dans tous les pays, qu’ils soient du Nord ou du Sud, est dénoncé à travers les dérives vers la marchandisation généralisée des services sociaux de base naguère gratuits et l’exclusion progressive d’une partie importante de la population vivant en marge de ces processus. Le forum de Lusaka illustre bien cette tendance qu’on peut déceler à l’examen des thématiques discutées :

- Dette et politiques macro économiques ;
- Discussion sur les alternatives économiques ;
- Lutte contre le SIDA en Afrique ;
- L’éducation en Afrique ;
- Secteur agraire et futur de l’agriculture paysanne ;
- Réhabilitation de la souveraineté du peuple ;
- Reconstruction de la souveraineté des peuples ;
- Reconstruction du front Sud ;
- Lancement de la campagne des sociétés civiles africaines contre les APE ;
- L’économie solidaire : une alternative pour l’Afrique.

Des thèmes similaires sont identifiables dans les autres forums qui se sont tenus sur le continent. Ainsi, le forum social africain de Bamako a été une tribune de dénonciation de l’exploitation que subissent les producteurs de coton africain. Aminata Traoré a été leur porte-parole le plus éloquent. D'autres sont devenus des leaders africains par la force de leur discours de dénonciation et leur plaidoyer.  Leur capacité de mobilisation leur octroie également une certaine légitimité sur les arènes politiques. On a pu voir certains d’entre eux briguer des postes importants à l’échelle des Etats ou dans les organisations internationales.

Dans chacun des thèmes évoqués, il est facile d’établir des liens avec la lutte contre la pauvreté ou avec la situation de pauvreté dans laquelle vivent les populations africaines. Les forums sociaux africains sont pour ces organisations de la société civile africaine un nouvel espace et un nouveau niveau d’intervention. En effet, les médias se font l'écho de l'événement et partagent parfois les valeurs qu’ils contribuent à défendre. Ces forums sont de véritables événements désormais inscrits dans les agendas des grandes rencontres internationales et drainent de très nombreuses organisations, comme on l’a vu dans les forums sociaux mondiaux qui se sont tenus à Porto Alegre, Bombay, Nairobi ou Dakar. Il s’agit de mouvements à visées altermondialistes dont les conclusions et recommandations sont ensuite relayées à l’échelle régionale et nationale à travers les organisations présentes. Les forums sont des espaces de rencontre et d’échange pour des participants venant des horizons les plus variés et portant des expériences singulières. Il s’agit enfin de sources d’information inégalables pour ces acteurs de la société civile qui ont l’occasion de mettre à jour leurs connaissances sur les secteurs qu’ils investissent et de créer des relations de coopération durables avec d’autres structures intervenant dans les mêmes domaines. Les organisations peuvent renforcer leurs capacités d’analyse et d’ouverture, réorganiser leur structure et leurs champs d’intervention. EIles interviennent sur de nouveaux sujets jusqu’alors peu traités dans leur travail militant traditionnel. Elles redéfinissent la problématique de leur lutte à l’échelle nationale sur la base des connaissances acquises et acquièrent une meilleure maîtrise des enjeux.

La lutte contre la pauvreté trouve de plus en plus droit de cité par ce long cheminement où le global nourrit le local en idées et en moyens d’action. On voit ainsi émerger et se développer des corpus idéologiques qui s’ouvrent sur les droits économiques et sociaux. L’eau, la santé, l’alimentation deviennent objets de lutte pour de nombreuses organisations. Le militantisme prend la forme d’un plaidoyer amplifié par un discours idéologique séduisant et populiste, véhiculé par une grande variété de publications (Internet est massivement mis à contribution). De nouveaux vocables lui donnent un sens spécifique. Le mot « altermondialiste » a déjà été évoqué. On peut ajouter à ce rapide inventaire la notion de «  mouvements sociaux transnationaux » (Siméant 2010).

Si les mouvements de revendications se sont illustrés dans les pays africains dans la lutte contre l’autoritarisme, on doit, en revanche, reconnaître la faiblesse de leurs actions dans la lutte contre la pauvreté. Dans ce domaine, elles se sont fait connaître en qualité d’opérateurs de développement dans des domaines habituellement pris en charge par l’Etat. Un tel positionnement a été favorisé par les processus de démocratisation et le retrait de l’Etat de plusieurs de ses secteurs d’activité traditionnels. De fait, ces organisations sont devenues des pourvoyeuses d’emplois de par la nature du travail associatif qu’elles conduisent, ce qui n’est pas sans conséquence sur leur statut d’organisations à but non lucratif.
Leurs revendications se sont surtout développées au niveau international où elles connaissent une certaine vigueur, comme le montre l’ampleur des mobilisations qu’elles suscitent. A cette échelle, les terrains d’intervention se sont diversifiés. On assiste à un élargissement de la gamme des possibles. Si les résultats sont là, notamment en matière d'allègement de la dette des Etats africains, il est trop tôt pour mesurer l’impact de l'action des organisations dans d'autres domaines. Sans doute s’oriente-t-on vers le renouvellement de ces interventions civiques dont on peut s’attendre qu’elles soient à l'avenir plus combatives et plus nourries. C’est du moins ce qu’on pourrait affirmer au regard des secousses que subit actuellement le système financier international et de leurs conséquences en termes de pauvreté et de précarité.